« Ils voyaient leurs professeurs inventer et ils allaient, inventant aussi »

« Ils voyaient leurs professeurs inventer et ils allaient, inventant aussi »

Il y a quelques semaines, Le Magazine littéraire vous parlait des ateliers d’écriture qui se multiplient en France depuis quelques années. En 2013, Charlotte Gallimard ouvrait ceux de la NRF et invitait l'écrivain Hédi Kaddour à y participer. Rencontre.

 

Alors qu’il y enseignait la littérature, Hédi Kaddour a ouvert le premier atelier d’écriture à l’ENS de Lyon. Parallèlement à ses publications, il donne des cours de stylistique en écoles de journalisme et anime aujourd’hui un des ateliers d'écriture de la NRF, chez Gallimard. Réputé pour ses croquis (Les Pierres qui montent) et ses romans Waltenberg et Les Prépondérants — respectivement salués par le prix Goncourt du premier roman et le grand prix du roman de l’Académie Française —, il est un des pionniers des ateliers d’écriture littéraire en France.

 

Comment l’aventure des ateliers a-t-elle commencé pour vous ?

C’était au début des années 1990. J’ai organisé un atelier d’écriture littéraire à l’EMI (École des métiers de l’information), au CFJ (Centre de formation des journalistes) et à l’ENS Lyon où j’enseignais la littérature. L’ancien directeur Sylvain Auroux, qui était passé par les universités américaines, m’a demandé de compter les heures que je dédiais d’abord bénévolement aux ateliers d’écriture. Il pensait que l’université devait s’adapter au temps présent en ouvrant cette porte là. J’avais moins l’impression d’être un pionnier que de me situer dans une niche écologique. Puis j’ai quitté l’ENS en 2006. À la rentrée 2010, quatre auteurs Gallimard, deux auteurs Seuil et un Verdier avaient fait un tour par cet atelier d’écriture littéraire. Ça les a incité à accentuer leur effort.

 

Les personnes qui s’inscrivaient à l’époque aux ateliers d’écriture, avaient-ils l’ambition d’être publié ?

Oui, ce n’était pas de l’écriture pour soi ni du cabinet intime. On venait avec l’ambition, réalisable ou pas, d’être publié. Je ne revois aucun visage qui n’ait pas ensuite publié des traductions, des poèmes, des romans, des essais… Parallèlement j’avais l’atelier de l’EMI ou toutes les semaines, je faisais travailler les étudiants sur des croquis. Ils devaient être à l’affut d’une scène, de quelque chose de singulier perçu dans la semaine et revenir avec un feuillet et demi, deux feuillets un peu vifs, enlevés, sur ce qu’avait été leur pêche. Pour l’écriture journalistique, j’étais plus exigeant. C’était l’écriture de reportage, on travaillait beaucoup sur le donner à voir, le donner à entendre, les accents, la production d’intérêt.

 

Comment se déroule l’enseignement de l’écriture ?

Mon activité essentielle en atelier c’est la lecture et la réécriture ou la réorientation, l’intensification de ce avec quoi les gens viennent : je demande à ce qu’ils aient un projet. Et ca prend du temps. Parfois ils travaillent sur un roman depuis cinq ans. Ce qui compte c’est la volonté acharnée de mener le boulot à bien, de ne jamais lâcher. Ce ne sont pas des gens à qui on apprend grand-chose. Ils ont vraiment envie de le faire et ils vont mettre des années, mais je savais que, pour une bonne partie d’entre eux, ils y parviendraient de toute façon. À l’ENS, l’atelier était très ouvert et très libre. Il y avait à la fois le professeur d’université qui venait nous lire des extraits de son futur roman sur l’Amérique, et la jeune étudiante de première année qui essayait timidement ses premiers aphorismes. Tout cela donnait lieu à un large débat, le principe étant que chacun venait avec ce qu’il avait écrit, faisait une dizaine de copies de ses deux pages et lisait à voix haute. Tout le monde avait un exemplaire de chaque copie sous les yeux. C’était très démocratique. L’étudiant ne se privait pas de faire remarquer au prof que son paragraphe était un peu abscons…

 

Comment en finir avec la sacralisation de l’écriture et de l’édition ?

Il y a une façon très claire de désacraliser l’écriture, c’est de montrer comment les écrivains travaillent. Quand on anime un atelier, il faut avoir en tête et à disposition des dizaines et des dizaines d’exemples d’écrivains. Je ne leur dis pas « supprimez ça », je leur montre ce que Flaubert, Renard ou Stendhal faisaient dans de pareils cas. Les gestes de reprendre des écrivains et de montrer en même temps comment ils essayent en permanence de renouveler la situation, le conflit, la scène déjà vue vingt fois. Je me sers beaucoup des variantes, des correspondances des journaux des écrivains, c’était ça qui me sevrait le plus. La correspondance de Flaubert est un gigantesque atelier d’écriture à lui tout seul.

 

Quelles sont les attentes des participants aux ateliers d’écriture ?

Une certaine qualité d’écriture littéraire. Plus on se croit singulier, plus on parle la langue de tout le monde ; et la langue de tout le monde est pleine de clichés, d’inutilités et d’emphases. Il faut qu’ils apprennent à les repérer. Il n’y a pas d’écriture, il y a des réécritures. Qu’il s’agisse de Fitzgerald ou Claude Simon, Joyce Carol Oates, c’est toujours ce même geste simultané d’invention et de réécriture. Comment des gens comme Pascal ou Flaubert écrivaient un premier jet dont personne ne pourrait être satisfait et qu’ils n’hésitaient pas à écrire puis qu’ils reprenaient.

 

Il y a longtemps eu de vives critiques à l’encontre des ateliers d’écriture en France contrairement aux États-Unis. Quel est le risque, selon vous, de la démocratisation de ce type d’activité ?

Les gens ont une réserve, ils se disent qu’on ne va pas faire un métier de quelque chose où règne encore une certaine forme de liberté, de créativité, d’indécision dans ce qui est à venir. C’est ça la vraie crainte. C’est la peur de voir l’art d’écrire se mettre en recettes. Et ca peut être une catastrophe. On n’apprend pas au gens à écrire. J’essaie de leur apprendre à inventer, de les mettre sur la piste. Et c’est vrai que le meilleur moyen, c’est d’être soi-même écrivain. Il faut que les gens voient que celui qui est devant eux est lui-même aux prises avec les difficultés qui sont les leurs. Le meilleur cas de figure ce seraient des écrivains qui deviendraient responsables d’ateliers d’écriture, mais le danger ce serait de voir apparaitre des races d’« écrivains pour ateliers d’écriture ». Ça se passe beaucoup dans le système scolaire par exemple. Il y a toute une couche d’écrivains pour ateliers d’écriture qui finissent par vivre au moins partiellement de cette activité, ce qui en dit long sur la misère du statut social de l’écrivain en général. Il n’y a pas 6 000 écrivains par an dans un pays.

 

Les ateliers d’écriture fleurissent aujourd’hui un peu partout, notamment chez Gallimard, qui a ouvert les siens depuis 2013 et qui vous a invité à animer l’un d’entre eux… Peut-on parler d’une tendance à ce stade ?

Le cas de Leila Slimani, qui a été piloté par un atelier de la NRF pour son premier roman, puis pour son deuxième qui a eu le Goncourt, est exceptionnel. Certes après cela il y a eu beaucoup de candidatures, mais nous faisons attention à distinguer les ateliers de la maison d’édition auprès des participants. C’est une belle idée de Charlotte Gallimard. Ce n’était pas évident que ça marche et que les gens soient intéressés par quelque chose d’aussi pointu et cher. Au début, je craignais un peu le public que cela allait générer, mais finalement il s’agit moins de grands rentiers que de gens qui ont décidé qu’ils donneraient la priorité à l’écriture. Ils sacrifient quelque chose. Par ailleurs il y a une crise des études littéraires. Les meilleurs élèves des lycées maintenant, sont de moins en moins nombreux à choisir l’enseignement littéraire ou les sciences humaines. Les contraintes du marché sont fortes.

 

Entretien mené par Marie Fouquet

© FRANCOIS GUILLOT/AFP PHOTO 

Le titre : citation de Jules Michelet