À fleur de cerveau

À fleur de cerveau

De formation scientifique, le romancier invente des architectures narratives aussi brillantes qu'érudites. Un animal à sang froid ? Pas du tout, et c'est le plus admirable : cet esprit méthodique est aussi extrêmement sensible, ainsi qu'en témoigne l'un de ses premiers livres, enfin traduit en français.

Il est des romans qui donnent envie de croire aux pouvoirs infinis du genre romanesque. Des auteurs dont chaque livre nous rappelle que non, n'en déplaise aux Cassandre, tout n'a pas été écrit. Que la littérature peut encore se saisir du monde, aussi complexe, globalisé et connecté qu'il soit devenu.

L'Américain Richard Powers compte parmi ces rares écrivains capables de s'emparer de sujets aussi vastes que la réalité virtuelle et l'imaginaire (L'Ombre en fuite), le capitalisme (Gains), le progrès historique et technique (Trois fermiers s'en vont au bal), le bonheur et son éventuelle origine génétique (Générosité)... Questions de grande ampleur, que Powers investit par des romans de grande ampleur, dont les structures miment ou circonscrivent l'objet étudié dans ses moindres complexités...

Richard Powers serait-il un romancier scientifique, cherchant à assujettir l'objet étudié dans l'éprouvette d'un dispositif romanesque, avant de lui faire subir diverses opérations narratives qui révéleraient son essence ? Pas exactement. Certes, il bénéficie d'une formation scientifique et en tire abondamment parti dans ses textes. Certes, il y a chez lui une rigueur, une volonté d'exhaustivité qui semblent plus l'apanage des chercheurs que celui des romanciers. Mais le réduire à sa seule dimension intellectuelle serait faire injure à son talent d'écrivain. Loin de l'intimidant animal à sang froid que suggèrent parfois ses quatrièmes de couverture, Richard Powers est un homme sensible. Accessible à la sidération esthétique, comme le montre son étonnante et tardive naissance à l'écriture. Et trahissant souvent une empathie très peu scientifique pour les personnages pris dans ses expériences narratives gigantesques : ceux qui ont lu Gains n'oublieront jamais Laura et son courage face à sa mort annoncée, et les lecteurs de L'Ombre en fuite se souviendront toujours de la détention de Taimur.

C'est ce double aspect - scientifique et sensible - autant que la sophistication de ses structures romanesques qui font de lui un écrivain moderne. Une sorte d'honnête homme du XXIe siècle, capable de plonger avec un même enthousiasme et une même compétence dans les mystères des processeurs et dans ceux de notre cognition.

Peut-on le comparer à Michel Houellebecq, avec lequel il partage le même double intérêt pour la science et pour l'humain, et la même volonté de saisir des phénomènes qui échappent à la compréhension commune ? Pas exactement. À l'esthétique désenchantée de Houellebecq correspond chez lui un foisonnement souvent enthousiaste, un plaisir brut de narrer. Au goût houellebecquien pour la plate-forme et les structures organisées comme des trains il préfère des effets d'échelle vertigineux : la coexistence, dans Gains, de l'histoire d'une entreprise s'étalant sur un siècle et des quelques mois d'agonie d'une femme atteinte du cancer. Comme les tableaux de Picasso, les livres de Richard Powers entendent révéler et faire coexister dans une oeuvre toutes les facettes d'un sujet. Non pas pour nous imposer ses conclusions mais pour nous permettre de le penser entièrement et de discerner, dans l'espace entre ses facettes, le clair-obscur d'une vérité. Si Richard Powers est grand, c'est aussi parce qu'il grandit son lecteur.

À lire

Le Dilemme du prisonnier, Richard Powers, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Yves Pellegrin, éd. Cherche midi, « Lot 49 », 512 p., 20 euros (lire p. 78). En vente le 22 août.