Cannes, entre papier et celluloïd

Cannes, entre papier et celluloïd

Les Américains ont leur usine à rêves : Hollywood. La nôtre, c'est le Festival de Cannes. D'ailleurs, en réalisant sa toute première affiche, le peintre Jean-Gabriel Domergue l'avait baptisée en convoquant Baudelaire « L'invitation au voyage ». Mais il est une vitrine qui renvoie parfois d'inquiétants reflets de l'air du temps. Rien de moins qu'une perte de prestige de la littérature et, partant, des écrivains. Songez qu'il fut un temps où ceux-ci composaient jusqu'à la moitié du jury, présidé d'ailleurs par l'un des leurs ! Depuis, ils en ont été évincés au profit quasi exclusif des gens de cinéma, artistes et techniciens délibérant entre professionnels de la profession. Pourtant, à partir du début des années 1950 et durant une dizaine d'années, des écrivains se sont succédé au fauteuil de président du jury : André Maurois, Maurice Genevoix, Jean Cocteau, Marcel Pagnol, Marcel Achard, Georges Simenon, Jean Giono, Tetsuro Furukaki, Armand Salacrou. Certains même à plusieurs reprises. Puis de manière plus épisodique, André Chamson, Miguel Angel Asturias, Tennessee Williams, Françoise Sagan, William Styron. Quant au jury lui-même, ils s'y font également de plus en plus rares, tant et si bien que leur présence est remarquée, Patrick Modiano et Zoé Valdés, Emmanuel Carrère et Hanif Kureishi, Linn Ullman et Orhan Pamuk, Toni Morrison et Erri De Luca, et en remontant plus loin encore Norman Mailer, Louise de Vilmorin, Jules Romains et quelques autres. Juste un de temps en temps, dirait-on. Parfois même aucun. Pourtant, mieux qu'un alibi, la présence d'un écrivain dans le plus important des jurys de cinéma assure d'un pas de côté, d'une sensibilité différente, d'un point de vue critique original, d'une certaine idée de l'art de raconter. Moins une vision du monde qu'une sensation du monde. Nul doute que Thierry Frémaux et Pierre Lescure, le délégué général et le président du festival, y sont attentifs.

Autant d'« écrivains de cinéma » ? Une véritable auberge espagnole que ce label. Dans Les Écrivains du 7e art, Frédéric Mercier se risque à les catégoriser : les dialoguistes, qui insufflaient de la littérature dans les premiers films d'auteur (Prévert et compagnie) ; les grands romanciers américains de l'âge d'or (Faulkner and Co) ; les écrivains-cinéastes-scénaristes français (Cocteau et toute la bande) ; on serait tenté d'y ajouter une quatrième catégorie, celle des grands critiques (Serge Daney). Ils ont tous été confrontés un jour ou l'autre aux impératifs de ce que Jean Giono appelle joliment « la filmaison ». Un constat assorti d'une déploration les réunit tous : la lourdeur technique du début à la fin du processus, pesante en équipe, surtout en regard de la légèreté de l'écriture en solitaire. L'auteur du Hussard sur le toit, dont on disait que les films étaient éclairés « a giono », en prit conscience en plein tournage de L'Eau vive lorsque le réalisateur lui demanda de couper dans ses dialogues « au prétexte qu'il ne dispose pas de rails de travellings en quantité suffisante pour accompagner les acteurs jusqu'au bout de leur texte », raconte Frédéric Mercier.

« Le lieu d'invention de la diplomatie culturelle française »

On dit « le festival », sans préciser de quoi ni d'où comme s'il n'y en eut jamais qu'un qui les éclipse tous, ce qui n'est pas faux Il demeure un excellent sismographe des tremblements tant de l'art que du marché cinématographiques. Mais il a également une dimension politique mal connue. Olivier Loubes la met en lumière dans son essai Cannes 1939 en se penchant sur le tout premier festival, celui qui n'a pas eu lieu, créé en réaction à la Mostra de Venise, trop favorable à l'axe Rome-Berlin. Les raisons en sont connues : la guerre, bien sûr. Mais l'exploration des archives a également permis au chercheur de préciser la matrice du projet, son esprit : le rayonnement culturel de la France à l'étranger sous le contrôle du Quai d'Orsay. Ainsi l'historien fait-il de Cannes rien de moins que « le lieu d'invention de la diplomatie culturelle française ». Ce qui n'était pas pour déplaire au lobby hôtelier, lequel s'employa à pérenniser la manifestation dans la ville quand certains des organisateurs voulaient au contraire la délocaliser...

Depuis ses vrais débuts en 1946, l'histoire du festival a été jalonnée de grandes dates, généralement associées à de grands films ou à quelques scandales. Mais la plus importante de toutes est également la moins spectaculaire. Jennifer de Castro a d'ailleurs fait de 1972 « une année charnière » dans sa thèse sur « Le festival de Cannes et la promotion du cinéma » (Paris-III) ; car, dès lors, le comité d'organisation devient le seul décisionnaire des films sélectionnés, en lieu et place des gouvernements et des ministères. C'est le véritable acte d'indépendance du festival.

On n'imagine pas qu'un écrivain tel que Julien Gracq soit membre de la commission d'« avances sur recettes avant réalisation » du CNC (Centre national du cinéma). On a tort. Quand il en sortit, après avoir passé quelques années à lire des centaines de scénarios, il se montra naturellement discret sur son expérience. Mais longtemps après, dans En lisant en écrivant (1980), il en concluait que le cinéma ne s'était toujours pas émancipé de la littérature. Est-ce toujours vrai ? Probablement, à condition de ne pas se limiter à fouiller dans la sélection 2016 du Festival de Cannes, dont Le Magazine littéraire est cette année pour la première fois le partenaire privilégié, pour dresser l'inventaire des films inspirés de romans : Mal de pierres de Milena Agus, Oh... de Philippe Djian, Le Bon Gros Géant de Roald Dahl...

À peine une poignée de titres, juste de quoi rappeler que, dans un film comme dans un roman, il s'agit de raconter une histoire et que, à cet exercice, les écrivains ne sont manifestement pas les plus mal placés. On en veut pour preuve le nombre et la qualité de ceux d'entre eux dont autrefois les grands studios hollywoodiens ont usé le talent. Aujourd'hui, il n'y a pas de quoi pavoiser, bien que de plus en plus de romans inspirent des séries télévisées : la preuve par Game of Thrones, d'après George R.R. Martin, Une chance de trop d'après Harlan Coben, d'autres encore, et bientôt Vernon Subutex d'après Virginie Despentes.

« Calendriers des jours enfuis »

Ceux qui font des films savent-ils combien leurs films nous font rêver ? Notre imaginaire est aussi constitué de celluloïd. Il se pourrait même que le cinéma, plus encore que la littérature, la peinture, la musique ou le théâtre, soit par excellence l'art qui scelle une complicité entre des personnes, parfois à l'échelle d'une génération tout entière. Tant de films sont nos balises dans un passé mouvant, notre histoire personnelle au sein de l'Histoire. Mais de quoi est fait le souvenir que nous superposons à celui d'un film qui nous a marqués ? Marcel Proust a la réponse. Elle se trouve dans l'une de ses réflexions de 1905 sur... la lecture : « S'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus. » Remplacez « livres » par « films » et vous verrez. Puis vous reverrez...

Seule compte cette empreinte. Le reste... On a envie de dire comme Malraux à la toute fin de son Esquisse d'une psychologie du cinéma, petit texte d'avant-guerre souvent cité mais rarement lu, plein d'excès, de fulgurances et de visions, délire poétique et philosophique dans lequel on croise Giotto et le bouddhisme, Clouet et l'Amérique précolombienne, Rubens et la photographie, l'équivalence entre la séquence et le chapitre, et même La Chevauchée fantastique de John Ford, on a envie de dire comme lui : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie. »

À LIRE

Les Écrivains du 7e art, FRÉDÉRIC MERCIER, éd. Séguier, 372 p., 22 euros.

Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu, OLIVIER LOUBES, éd. Armand Colin, 288 p., 22 euros.