La vie des autres

La vie des autres

Ayrton Senna, Christian Dior, Jim Morrison, Claude Monet, Louis Soutter, Vincent Van Gogh, Albert Preziosi, Arthur Rimbaud, Charles Bronson, Jean-Luc Godard, Charles Manson, Sharon Tate, Ossip Mandelstam... Ce ne sont pas des personnages de biographies mais bien les héros de la rentrée littéraire. Celle des romans, de la fiction, de l'imagination, pardon d'insister lourdement.

Depuis des années, l'autofiction a abusé du « je » sans autre objet que son « moi » hors de tout accès à l'universel, de l'exploration sans fin d'un nombril qui n'exprime rien d'autre que lui-même ; aussi le retour du boomerang était-il attendu. On ignore qui a baptisé le phénomène « exofiction », mais c'était bien trouvé pour désigner l'écriture d'une fiction à partir d'éléments réels. Le genre, car s'il n'est pas nouveau c'en est un désormais, se bat sur plusieurs fronts, empruntant aux autres genres ce qu'ils ont de meilleur. La biographie est le terrain de l'exactitude ; le roman, celui de la vérité. À mi-chemin des deux, l'exofiction les parasite. Dans les deux cas, c'est de la vie des autres qu'il s'agit.

Rien ne passionne les gens comme les gens. Leur itinéraire, leurs secrets, leurs échecs, leur réussite. Comme si cela pouvait servir de modèle. C'est la version people de la littérature. Or les preuves ont tant et tant fatigué la vérité que les lecteurs, ceux qui ont toujours soif d'apprendre, apprécient que la lecture soit allégée de ses matières grasses : notes, digressions, références, explications... Ils goûtent qu'un écrivain s'empare d'un détail dans l'existence d'une personnalité, dévide la bobine de son fil du temps et le raconte à travers ce fragment si éloquent. Si le procédé est ancien (il n'est que de citer l'admirable Mort de Virgile de Hermann Broch), il revient en force en cette rentrée, en plus grand nombre que l'an dernier. La tendance est encore plus marquée. Car, cette fois, il s'agit du personnage principal et du rôle-titre du roman, et non plus de name dropping au fil du récit.

Comment faut-il le prendre ? Il y en aura pour pointer une certaine paresse chez nos romanciers, un vrai recul face au danger de la création ex nihilo, la crainte de la page et de l'écran blancs. Il est vrai que se lancer dans l'écriture à partir d'une vie déjà accomplie, équipé d'un gros dossier de coupures de presse, de minutes de procès et d'archives audiovisuelles, sans oublier les propres livres du personnage, atténue le stress. L'acrobate s'élance d'autant mieux qu'il a l'assurance d'un filet sous les pieds. Mieux encore : une fois prêt, le livre sera plus facile à « vendre » aux libraires puis aux lecteurs, car toute vie déjà connue du public sera par définition plus aisée à reconnaître que celles de personnages qui seraient le fruit de la pure imagination et dotés de noms qui ne disent rien à personne. Les lecteurs réagissent comme les visiteurs d'une exposition qui, à la première vue d'un tableau, se précipitent au plus près du cartel pour identifier l'artiste et la scène.

Une solution de facilité donc, quitte à ce que tout le monde connaisse déjà les tenants et les aboutissants de l'histoire : les millions de lecteurs et de spectateurs de Paris brûle-t-il ? savaient bien que Paris n'avait pas brûlé, et les spectateurs de Titanic que ça se terminait mal. Et alors ? Ainsi, à la flemme de l'auteur et de l'éditeur, correspondrait celle du lecteur. À ceci près qu'il faut un vrai talent pour capter son intérêt ou le maintenir en haleine malgré tout.

On dira que le phénomène brouillera davantage encore les frontières entre les genres littéraires. Ce qui, au fond, ne fera jamais que refléter la levée des barrières dans bien d'autres territoires de la société. De quoi encourager un monde flou à s'y précipiter.

Découvrez notre numéro Spécial rentré littéraire, en kiosque le 18 août