LA BIBLIOTHÈQUE DE CANNES : 70 ROMANS, 70 GRANDS FILMS

LA BIBLIOTHÈQUE DE CANNES : 70 ROMANS, 70 GRANDS FILMS

À l'heure du 70e Festival de Cannes, panoramique sur les adaptations de livres qui ont jalonné son histoire.

Cannes, soixante-dixième. Une nouvelle fois, une seconde ville va pousser sur la Croisette. Un aérodrome des fantasmes, une immense gare où convergent tous les convois du cinéma. La littérature y a ses compartiments réservés. « On est dans deux trains qui se croisent sans arrêt », disait Jean-Luc Godard à Marguerite Duras, en 1987, pour résumer les rapports de la littérature et du cinéma. Cannes est aussi à sa manière une Babel, une bibliothèque où, chaque année, se déposent de manière aléatoire les livres qui ont excité, saisi ou requis des cinéastes. Pour marquer cet anniversaire, Le Magazine littéraire a décidé de faire l'inventaire de cette bibliothèque virtuelle, en recensant les livres qui ont été adaptés et projetés à Cannes, au fil des années et des sélections. L'idée n'était pas de remettre sur le feu les débats, tour à tour tatillons et essentiels, qui entourent l'enjeu sensible de l'adaptation littéraire au cinéma. Il s'agit bien plutôt de fêter soixante-dix ans de lectures à l'écran, avec ce que cela comporte d'interprétations fulgurantes et de fidélité paresseuse, de rencontres miraculeuses et de rendez-vous manqués.

Au rayonnage 2017

Cette édition va encore augmenter le fonds de la bibliothèque cannoise. Deux films, en compétition, sont le fruit de curieuses imbrications, sur le mode de poupées gigognes. Dans Le Redoutable, Michel Hazanavicius, l'auteur des comédies OSS 117, adapte Un an après, récit où l'écrivaine et ancienne actrice Anne Wiazemsky faisait le portrait, en 2014, de son couple avec Jean-Luc Godard, durant le tournage de La Chinoise, les flux et reflux de Mai 68. Par l'entremise d'un livre, un cinéaste devient personnage de fiction (ici incarné par Louis Garrel). OSS JLG parviendra-t-il à dépasser la figurine vintage ? Également en compétition, Sofia Coppola transpose elle le roman Les Proies (The Beguiled), qui avait déjà été porté à l'écran en 1971 par Don Siegel, avec Clint Eastwood : à la fois une adaptation et un remake, avec gros casting (Kirsten Dunst, Nicole Kidman, Colin Farrell). Publié en 1966 par l'Américain méconnu Thomas Cullinan, le livre est un huis clos vénéneux pendant la guerre de Sécession : laissé pour mort, un soldat nordiste est recueilli dans un pensionnat de jeunes filles sudistes. Il en résulte une mayonnaise pulsionnelle très moutardée : le bel estropié, qui ne peut s'enfuir, se retrouve dans un nid d'araignées affamées. Après Virgin Suicides (le premier film de Sofia Coppola), les vierges cannibales ?

À la Quinzaine des réalisateurs s'annoncent deux hybridations non identifiées. Le titre du nouveau film de Bruno Dumont est sobrement informatif (Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc), mais son projet rue une nouvelle fois dans les brancards et dans les dunes de la Côte d'Opale, devenues le terrain de jeu du cinéaste. Carnaval au carré : présenté comme une comédie musicale, le film adapte une sorte de parodie très sérieuse - en l'occurrence Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, où Charles Péguy ressuscitait le théâtre médiéval. Dans Un beau soleil intérieur, Claire Denis suit, elle, les avanies sentimentales d'une divorcée décidée à refaire sa vie (interprétée par Juliette Binoche). Sous les pavés du pitch de téléfilm, une plage hors cadastre semble-t-il : présenté comme une comédie, le film est aussi une adaptation des Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes, coécrite avec Christine Angot.

1946 LA SYMPHONIE PASTORALE, Jean Delannoy

PASTEURISÉ

Avec La Symphonie pastorale (1919), André Gide l'immoraliste donne dans l'édifiant. En Suisse, dans un village de montagne, la famille d'un pasteur recueille une fillette aveugle. La tragédie douceâtre, adaptée par Jean Delannoy, recevra le premier trophée du festival et sera l'un des films visés par Truffaut quand il pilonnera la « Qualité française ».

LA SYMPHONIE PASTORALE, André Gide, éd. Folio, 160 p., 6,60 E.

1949 LE TROISIÈME HOMME, Carol Reed

GRAHAM GREENE UNDER COVER

Ce chef-d'oeuvre est un cas en ce qu'il doit beaucoup à la plume d'un grand écrivain lequel, pour une fois, n'avait pas écrit un grand roman. À la fin des années 1940, Graham Greene écrit un scénario à la demande du réalisateur Carol Reed ; s'appuyant sur un matériau rassemblé pour un projet de nouvelle, il s'inspire d'une affaire de trafic de pénicilline frelatée qu'il eut à connaître lors de ses activités d'espionnage pendant la guerre. The Third Man est tourné en 1948 dans les décombres encore fumants, les souterrains poisseux et les tunnels glauques de la capitale autrichienne divisée en quatre secteurs d'occupation. Le cinéaste a réussi là une sorte de documentaire expressionniste dont la puissance d'imprégnation tient en grande partie à la lumière en clair-obscur et aux cadrages obliques de Robert Krasker - et à l'interprétation d'Orson Welles. Le film fut couronné du grand prix du festival. Stimulé par le succès du film, Graham Greene novélisa peu après son propre script pour en faire un thriller en deçà du film de Reed, mais qu'importe. Le Troisième Homme est leur oeuvre commune.

LE TROISIÈME HOMME, Graham Greene, traduit de l'anglais par Marcelle Sitbon, éd. Le Livre de poche, 160 p., 4,10 E.

LA MAISON DES ÉTRANGERS, Joseph L. Mankiewicz, d'après Jerome Weidman.

1951

MIRACLE À MILAN, Vittorio De Sica, d'après Totò il buono de Cesare Zavattini.

LES CONTES D'HOFFMANN, Michael Powell et Emeric Pressburger, d'après l'opéra de Jacques Offenbach.

1952

OTHELLO, Orson Welles, d'après Shakespeare.

LE ROMAN DE GENKI, Kôzaburô Yoshimura, d'après Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, adapté par Junichirô Tanizaki.

LE RIDEAU CRAMOISI, Alexandre Astruc, d'après Jules Barbey d'Aurevilly.

1953 LE SALAIRE DE LA PEUR, Henri-Georges Clouzot

"Jusqu'à sa mort, j'ai cru Charles Vanel immortel. Pour moi, qui n'ai pas connu les miens, c'était mon grand-père de granit. Dans Le Salaire de la peur, où il n'avait pas le beau rôle, je le préférais infiniment à Montand."

Daniel Pennac dans Le Magazine littéraire (juin 2016)

LE SALAIRE DE LA PEUR, Georges Arnaud, éd. Pocket, 192 p., 4,30 E.

PETER PAN, studios Disney, d'après James Matthew Barrie.

1955 À L'EST D'ÉDEN, Elia Kazan

STEINBECK, FRÈRE D'ARMES

La franche camaraderie d'Elia Kazan et de John Steinbeck s'est prolongée à l'écran : en 1952, le romancier coécrit le scénario original de Viva Zapata ! La même année, il publie À l'est d'Éden, que le cinéaste adapte trois ans plus tard. Cette fois-ci, Kazan ne consulte Steinbeck que sur le casting, et notamment sur le choix de James Dean, dont c'est le premier grand rôle. Pour le reste, le cinéaste taille dans le vif. Ancré dans la vallée californienne de Salinas, terre natale de Steinbeck, au tournant des XIXe et XXe siècles, le roman montrait comment une famille reproduisait, sur deux générations, la figure de la rivalité fratricide. Kazan n'en transpose que la dernière partie. Steinbeck ne s'en formalisera pas, et les deux hommes resteront liés jusqu'à la mort de l'écrivain, en 1968. Dans son autobiographie, Une vie, Kazan est particulièrement tendre avec son ami, dont il fait le portrait en ours blessé.

À L'EST D'EDEN, John Steinbeck, traduit de l'anglais (États-Unis) par J.-C. Bonnardot, éd. Le Livre de poche, 632 p., 7,90 E.

1956

PATHER PANCHALI, Satyajit Ray, d'après Bibhouti Bhoushan Banerji.

1957

UN CONDAMNÉ À MORT S'EST ÉCHAPPÉ, Robert Bresson, d'après André Devigny.

1958

LES FEUX DE L'ÉTÉ, Martin Ritt, d'après Le Hameau de William Faulkner.

LES FRÈRES KARAMAZOV, Richard Brooks, d'après Fiodor Dostoïevski.

GIGI, Vincente Minnelli, d'après Colette.

1960 LE TROU, Jacques Becker

L'ÉCHAPPÉE BELLE

Ancien taulard condamné après la Libération pour les crimes commis pendant la période de Collaboration, José Giovanni a puisé dans sa propre vie pour écrire son premier roman, Le Trou (1957), de même que pour les suivants, publiés par la « Série noire ». Il s'était lancé, encouragé par son avocat Stephen Hecquet, après un conseil de celui-ci : « Une histoire vécue vous facilitera l'écriture. » Aussitôt après avoir lu cette chronique de l'évasion de cinq détenus de la prison de la Santé, Jacques Becker entreprit d'en faire un film. Les deux oeuvres sont à l'unisson dans leur économie de moyens : sobriété, épure, atmosphère clinique, souci du détail quasi documentaire des préparatifs de l'évasion, etc., d'autant que le jeune romancier participa à l'écriture de l'adaptation. Nous sommes en 1945. Les personnages ne disent pas qu'ils sont innocents des crimes qui leur sont reprochés : ils veulent juste s'évader...

LE TROU, José Giovanni, éd. Folio, 272 p., 8,20 E.

MODERATO CANTABILE, Peter Brook, d'après Marguerite Duras.

EXODUS, Otto Preminger, d'après Leon Uris.

1961

AIMEZ-VOUS BRAHMS... Anatole Litvak, d'après Françoise Sagan.

1962 LES INNOCENTS, Jack Clayton

UNE HANTISE TRANSPOSÉE

Publié par Henry James en 1898, Le Tour d'écrou a presque l'âge du cinéma : c'est entre autres une histoire de projections. Dans une demeure retirée, une gouvernante s'occupe de deux orphelins pris en charge par leur oncle. D'après le journal de cette femme, les enfants apparaissent tour à tour charmants ou inquiétants ; et la propriété se révèle hantée par deux silhouettes glaçantes. Ces spectres apparaissent-ils bel et bien ou ne sont-ce que les hallucinations d'une démente ? En 1961, le cinéaste britannique Jack Clayton redonne un tour à l'écrou, sous le titre Les Innocents, avec Deborah Kerr. Son adaption (coécrite par Truman Capote) se révèle magistrale dans l'art de brouiller les points de vue, entre surimpressions et perspectives dépravées, le tout dans un noir et blanc lustré, brillant comme la surface d'une mare, une nuit de pleine lune.

LE TOUR D'ÉCROU, Henry James, traduitde l'anglais par Monique Nemer, éd. Les Classiques de poche, 216 p., 5,60 E.

BOCCACCIO 70, Mario Monicelli, Federico Fellini, Luchino Visconti, Vittorio De Sica d'après Boccace.

1963 LES OISEAUX, Alfred Hitchcock

"On parle souvent des cinéastes qui, à Hollywood, déforment l'oeuvre originale. Mon intention est de ne jamais faire cela. Je lis une histoire seulement une fois. Quand l'idée de base me convient, je l'adopte, j'oublie complètement le livre et je fabrique du cinéma. Je serais incapable de vous raconter Les Oiseaux de Daphné Du Maurier. Je ne l'ai lu qu'une fois, rapidement."

Alfred Hitchcock, interviewé par François Truffaut

LES OISEAUX ET AUTRES NOUVELLES, Daphné Du Maurier, traduit de l'anglais par Florence Glass et Denise Van Moppes, éd. Le Livre de poche, 446 p., 7,10 E.

LE GUÉPARD, Luchino Visconti, d'après Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

QU'EST-IL ARRIVÉ À BABY JANE ?, Robert Aldrich, d'après Henry Farrell.

DU SILENCE ET DES OMBRES, Robert Mulligan, d'après Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee.

1965

L'OBSÉDÉ, William Wyler, d'après John Fowles.

1966

DOCTEUR JIVAGO, David Lean, d'après Boris Pasternak.

LES DÉSARROIS DE L'ÉLÈVE TOERLESS, Volker Schlöndorff, d'après Robert Musil.

LA RELIGIEUSE, Jacques Rivette, d'après Diderot.

1967 BLOW UP, Michelangelo Antonioni

LE ZOOM DE CORTÁZAR

Durant les premières encablures de Blow Up, les spectateurs de l'époque se disent que l'intimidant grand prêtre de « l'incommunicabilité » a décidé de se détendre. Michelangelo Antonioni semble goûter aux couleurs du Swinging London, à l'insouciance des mannequins avec lesquelles badine le héros, photographe de mode. Il y a pourtant un cadavre dans le placard, comme si l'imagerie pop n'était qu'un paravent à l'envers mortifère. Agrandissant des clichés pris dans un parc, l'homme découvre qu'il a photographié un meurtre : fameuse séquence devenue l'allégorie d'un âge où les images nous cannibalisent. Cet agencement adapte librement « Les Fils de la vierge », une nouvelle de l'Argentin Julio Cortázar, réputé pour son goût du trompe-l'oeil et des mises en abyme. Le texte, énigmatique, met en scène un homme qui, agrandissant des photos prises sur l'île Saint-Louis, à Paris, est happé par les coulisses d'une saynète à laquelle il a assisté : les frotti-frotta d'un adolescent et d'une femme mûre, qui se révèle racoler une proie pour un tiers. Si l'épisode du parc, dans Blow up, est moins ouvertement sexuel, le film saisit, à travers le monde de la mode, une ère de la séduction généralisée, confinant au vampirisme.

« LES FILS DE LA VIERGE », LES ARMES SECRÈTES, Julio Cortázar, éd. Folio, 320 p., 8,20 E.

MOUCHETTE, Robert Bresson, d'après Georges Bernanos.

ACCIDENT, Joseph Losey, d'après Nicholas Mosley, adapté par Harold Pinter.

1968

HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, Federico Fellini, Louis Malle, Roger Vadim, d'après Edgar Allan Poe.

1969

Z, Costa-Gavras, d'après Vassilis Vassilikos.

1970

TRISTANA, Luis Buñuel, d'après Benito Pérez Galdós.

LES CHOSES DE LA VIE, Claude Sautet, d'après Paul Guimard.

ÉLISE OU LA VRAIE VIE, Michel Drach, d'après Claire Etcherelli.

1971 JOHNNY GOT HIS GUN, Dalton Trumbo

ÂME ET GUEULE CASSÉES

Réalisée par Dalton Trumbo en 1971 d'après son propre livre écrit en 1939, cette oeuvre double à auteur unique est l'une des plus puissantes charges jamais lancées par un artiste contre la guerre, au-delà du pacifisme et de l'antimilitarisme traditionnels. Johnny a perdu sa voix, son ouïe, sa vue, son odorat et quatre membres par la faute d'un obus durant la Première Guerre mondiale. Outre l'âme et l'esprit, ne lui reste que la sensibilité de la peau. Il est conscient et revient sur son passé. Sa voix nous hante, tandis qu'autour de lui les blouses blanches discutent du sort de cette chose si humaine qui a perdu l'apparence humaine. Il réclame la mort plutôt que cette vie en sursis, mais les médecins s'y opposent. Inoubliable. Grand prix spécial du jury à Cannes.

JOHNNY S'EN VA-T'EN GUERRE, Dalton Trumbo, traduit de l'anglais (États-Unis) par André R. Picard, éd. Babel, 250 p., 8,70 E.

1971 MORT À VENISE, Luchino Visconti

"Oui, je suis un décadent. « Décadent », j'aime beaucoup ce mot. Ça m'amuserait moins d'être taxé de futuriste. Un raffiné ? Mais oui, bien sûr. [...] J'aime les décadents européens : Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Huysmans. Mais par-dessus tout Thomas Mann et Marcel Proust. Thomas Mann qui dans ses oeuvres a été chacun de nous, mais aussi le bonheur et le malheur à la fois."Visconti dans le journal Il Mondo (1976)

LA MORT À VENISE, Thomas Mann, traduit de l'allemand par Felix Bertaux et al., éd. Le Livre de poche, 188 p., 5,60 E.

PANIQUE À NEEDLE PARK, Jerry Schatzberg, d'après James Mills, adapté par Joan Didion et John Gregory Dunne.

1972

ABATTOIR 5, George Roy Hill, d'après Kurt Vonnegut.

SOLARIS, Andreï Tarkoski, d'après Stanislas Lem.

MALPERTUIS, Harry Kümel, d'après Jean Ray.

ROI, DAME, VALET, Jerzy Skolimowski, d'après Vladimir Nabokov.

1973

LA CLEPSYDRE, Wojciech Has, d'après Bruno Schulz.

LA PLANÈTE SAUVAGE, René Laloux, d'après Stefan Wul.

1974

LANCELOT DU LAC, Robert Bresson, d'après la Queste-Mort Artu.

1975

PARFUM DE FEMME, Dino Risi, d'après Giovanni Arpino.

THE DAY OF THE LOCUST, John Schlesinger, d'après Nathanael West.

1976 LA MARQUISE D'O., Éric Rohmer

SECRET D'ALCÔVE

Dans l'Italie de la fin du XVIIIe siècle, une jeune veuve aristocrate est, un soir, poursuivie par des soudards égrillards de l'armée russe. Un officier du tsar fait fuir les agresseurs mais ne peut résister à la tentation : il abuse de la belle alors qu'elle s'est évanouie. Elle ne se souviendra de rien. Enceinte à sa grande surprise, la marquise est ostracisée par sa famille : en proie au remords, l'officier la courtise sans avouer son forfait... Prétendument inspirée de faits réels, La Marquise d'O. (1808) est l'un des textes les plus fameux de Kleist. Germaniste émérite, Éric Rohmer l'adapte dans sa langue d'origine et accentue encore son ambiguïté. Ici, impossible de savoir s'il y a eu viol ; une ellipse scelle le secret de cette nuit-là. Le film creuse l'une des grandes questions de Rohmer : le langage nous éclaire-t-il ou nous aveugle-t-il, nous libère-t-il ou n'est-il que machine à déni ? Dans La Marquise d'O., il s'apparente souvent à un dérisoire voile de tulle posé sur le chaudron des pulsions et des désirs.

LA MARQUISE D'O., Heinrich von Kleist, traduit de l'allemand par M.-L. Laureau et Georges La Flize, éd. Garnier Flammarion, 258 p., 5,90 E.

LE LOCATAIRE, Roman Polanski, d'après Roland Topor.

COMPLOT DE FAMILLE, Alfred Hitchcock, d'après Victor Canning.

1977 LES DUELLISTES, Ridley Scott

1979 APOCALYPSE NOW, Francis Ford Coppola

JOSEPH CONRAD DÉDOUBLÉ

Pourquoi les oeuvres de Joseph Conrad se prêtent-elles si bien à l'adaptation ? Peut-être parce que leur auteur, marin de talent et conteur de génie, aspirait à écrire une prose où rien n'était gratuit, comme dans ses manuels de navigation. Son chef-d'oeuvre, Au coeur des ténèbres, raconte l'aventure de Marlow, chargé de remonter, en bateau, un fleuve africain à la recherche d'un administrateur colonial qui s'est érigé en Dieu. Un texte que Coppola a dénudé jusqu'à la trame pour le rhabiller de toute la folie du conflit vietnamien dans Apocalypse Now. Et sa nouvelle Le Duel (inspirée de l'histoire vraie de deux soldats napoléoniens, un Méridional bouillant et un Septentrional à tête froide, qui s'affrontèrent en de multiples occasions avec toutes les armes à leur portée) a débouché sur l'un des meilleurs films de Ridley Scott. Lequel s'est inspiré, pour l'image, du Barry Lyndon de Kubrick, lui-même adapté d'un roman de Thackeray. Entre l'écran et l'écrit, un champ-contrechamp sans fin.

LE DUEL, Joseph Conrad, traduit de l'anglais par Michel Desforges, éd. Rivages poche, 156 p., 6,60 E.

AU COEUR DES TÉNÈBRES, Joseph Conrad, traduit de l'anglais par Jean-Jacques Mayoux, éd. GF, 214 p., 6 E.

L'AMI AMÉRICAIN, Wim Wenders, d'après Patricia Highsmith.

PORTRAIT DE GROUPE AVEC DAME, Aleksandar Petrovi?c, d'après Heinrich Böll.

LA DENTELLIÈRE, Claude Goretta, d'après Pascal Lainé.

UN TAXI MAUVE, Yves Boisset, d'après Michel Déon.

1978

DESPAIR, Rainer Werner Fassbinder, d'après Vladimir Nabokov.

LA FEMME GAUCHÈRE, autoadaptation de Peter Handke.

LE DOSSIER 51, Michel Deville, d'après Gilles Perrault.

UN BALCON EN FORÊT, Michel Mitrani, d'après Julien Gracq.

1979 LE TAMBOUR, Volker Schlöndorff

SACRÉ GRASS

À 3 ans, Oskar Matzerath décide de ne plus grandir. Du haut de ses 94 cm, il contemple l'Allemagne des années 1930 glisser vers l'innommable : autour de lui, c'est du Brueghel, ça transpire, ça dévore, ça vomit, ça convulse, ça ahane. On le suivra à travers la nuit nazie, puis dans l'anarchie de la reconstruction. Le Tambour, paru en 1959, est le premier roman de Günter Grass. Vingt ans après, Volker Schlöndorff, en l'adaptant, ajoute une palme d'or à la boutonnière de l'ogre.

LE TAMBOUR, Günter Grass, traduit de l'allemand par Claude Porcell et Jean Amsler, éd. Points, 648 p., 8,80. E

SÉRIE NOIRE, Alain Corneau, d'après Jim Thompson, adapté par Georges Perec.

WOYZECK, Werner Herzog, d'après Georg Büchner.

1980 STALKER, Andreï Tarkovski

LES MARCHEURS DE L'APOCALYPSE

Un astéroïde tombe sur la Croisette et ouvre une quatrième dimension où prospèrent le salpêtre et les herbes folles. Les festivaliers sidérés traversent la Zone, territoire désormais interdit à la suite d'une mystérieuse catastrophe. Réalisé sept ans seulement avant Tchernobyl, Stalker transfigure un roman de science-fiction soviétique. Ce n'est pas la première fois que Tarkovski nettoie par le vide l'imaginaire de la SF : en 1972, Solaris (adapté d'un livre du Polonais Stanislas Lem) lui avait valu le grand prix du Festival de Cannes.

STALKER, Arcadi et Boris Strougatski, traduit du russe par Svetlana Delmotte, éd. Folio, 320 p., 7,70 E.

BIENVENUE MISTER CHANCE, Hal Ahsby, d'après La Présence de Jerzy Kosinski.

1981

LA PEAU, Liliana Cavani, d'après Curzio Malaparte.

MEPHISTO, István Szabó d'après Klaus Mann.

LE FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS, Bob Rafelson, d'après James M. Cain.

1982

HAMMETT, Wim Wenders, d'après Joe Gores.

1983

L'ARGENT, Robert Bresson, d'après Tolstoï.

LA BALLADE DE NARAYAMA, Shōhei Imamura, d'après Shichirō Fukazawa.

L'ÉTÉ MEURTRIER, Jean Becker, d'après Sébastien Japrisot.

LA LUNE DANS LE CANIVEAU, Jean-J Beinex, d'après David Goodis.

1984

AU-DESSOUS DU VOLCAN, John Huston, d'après Malcolm Lowry.

LA MAISON ET LE MONDE, Satyajit Ray, d'après Rabindranath Tagore.

1985

LE SOULIER DE SATIN, Manoel de Oliveira, d'après Paul Claudel.

LE BAISER DE LA FEMME ARAIGNÉE, Héctor Babenco, d'après Manuel Puig.

LA DOUBLE VIE DE MATHIAS PASCAL, Mario Monicelli, d'après Luigi Pirandello.

1986

BORIS GODOUNOV, Andrzej Żuławski, d'après Alexandre Pouchkine.

1987 CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE, Francesco Rosi

LES NOCES BARBARES

La belle Octavia, répudiée durant sa nuit de noces pour avoir perdu sa virginité avec Santiago Nasar, conduit malgré elle celui-ci à la mort. Les frères de la mariée avaient pourtant clamé partout leurs intentions de l'assassiner afin qu'on les en empêche, mais le bouche-à-oreille villageois a informé tout le monde sauf l'intéressé. Recueillant les témoignages, le Colombien García Márquez reprend le parcours des assassins, celui de leur victime et celui de la rumeur, transformant son texte en chambre d'échos. Francesco Rosi s'est heurté à la gageure de l'adaptation avec des fortunes diverses : une photo superbe, un finale rendu mémorable par une invention du réalisateur, mais de perturbantes gambades chronologiques, conséquences d'une fidélité formelle avec l'original.

CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE, Gabriel García Márquez, traduit de l'espagnol (Colombie) par Claude Couffon, éd. Le Livre de poche, 128 p., 5,10 E.

1987 SOUS LE SOLEIL DE SATAN, Maurice Pialat

BERNANOS À BRAS-LE-CORPS

Le premier roman de Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), mûri durant quelque huit années, suit les déambulations tourmentées d'un jeune abbé. Maurice Pialat surprend quand il choisit de l'adapter : le cinéaste colérique est associé à une frontalité rugueuse plutôt qu'à l'introspection maladive ou au surnaturel. Il hésitera d'ailleurs longtemps à intégrer au film l'épisode de la confrontation du prêtre avec un vacher qui se révèle être le diable. Il s'y serait résolu, dit-on, sur l'insistance des ayants droit de Bernanos. Celui-ci a néanmoins toujours été un de ses écrivains de chevet (avec Céline et Dickens). Ce qu'il retient de Sous le soleil de Satan : un élan, une énergie vitale (le mysticisme du curé) qui, à buter sur un monde désespérant, risque en permanence de se renverser en nihilisme absolu. Le tournage sera l'un des plus éprouvants de sa carrière mais lui valut sa p alme d'or. Juste avant de s'y consacrer, Pialat songeait à faire un film sur la guerre d'Indochine. Quand ce projet fut abandonné, le producteur Daniel Toscan du Plantier eut ce bon mot : « De toute façon, quand on tourne avec Maurice, c'est déjà le Vietnam, ce n'est pas la peine d'y aller. »

SOUS LE SOLEIL DE SATAN, Georges Bernanos, éd. Le Livre de poche, 336 p., 7,30 E.

LES YEUX NOIRS, Nikita Mikhalkov, d'après Anton Tchekhov.

LA MÉNAGERIE DE VERRE, Paul Newman, d'après Tennessee Williams.

1988

L'OEUVRE AU NOIR, André Delvaux, d'après Marguerite Yourcenar.

PELLE LE CONQUÉRANT, Bille August, d'après Martin Andersen Nexø.

1989

LES EAUX PRINTANIÈRES, Jerzy Skolimowski, d'après Ivan Tourgueniev.

1990

CYRANO DE BERGERAC, Jean-Paul Rappeneau, d'après Edmond Rostand.

SAILOR ET LULA, David Lynch, d'après Barry Gifford.

1991 LA BELLE NOISEUSE, Jacques Rivette

L'OMBRE DE BALZAC

Balzacien, Jacques Rivette ? Le moine soldat de la Nouvelle Vague a toujours cultivé, dans sa vie comme dans son oeuvre, son retrait face aux tumultes de la vie sociale, face aussi à la notion d'actualité. Mais c'est sans doute que nous ne sommes pas au clair sur ce qu'était Balzac. Son supposé réalisme a pour envers une propension au délire : production torrentielle, descriptions si maniaques qu'elles en deviennent hallucinées, profusion de personnages s'apparentant à un jeu de tarot ésotérique. Le titan de « La Comédie humaine » a directement nourri trois des films du cinéaste, par le biais de textes méconnus ou atypiques : Out 1 (1971-1972) s'approprie librement Histoire des Treize et son fantasme de société secrète ; son avant-dernier film, Ne touchez pas la hache (2007) adaptait La Duchesse de Langeais. Entre les deux, La Belle Noiseuse, grand prix à Cannes en 1991, transposait de nos jours Le Chef-d'oeuvre inconnu, fameuse nouvelle dans laquelle un peintre du XVIIe siècle, Frenhofer, parvient à achever une toile qui le poursuit depuis dix ans grâce à un nouveau modèle. Le tableau, en apparence illisible (l'abstraction est aussi l'horizon de Balzac), laisse interdits ceux qui peuvent le voir, et le peintre, de dépit, met le feu à son atelier. La Belle Noiseuse est sans doute le plus incarné des films de Jacques Rivette et se consacre essentiellement à la question du corps-à-corps (entre l'artiste et son modèle, entre les mains et la toile). Le tableau définitif nous restera invisible et sera finalement emmuré par son auteur.

LE CHEF-D'OEUVRE INCONNU, Honoré de Balzac, éd. Le Livre de poche, 93 p., 1,50 E.

LUNE FROIDE, Patrick Bouchitey, d'après Charles Bukowski.

1992

RETOUR À HOWARDS END, James Ivory, d'après Edward Morgan Forster.

1995

THE NEON BIBLE, Terence Davies, d'après John Kennedy Toole.

PRÊTE À TOUT, Gus Van Sant, d'après Joyce Maynard.

1996 CRASH, David Cronenberg

"La première fois que j'ai lu Crash, j'en ai lu la moitié et je l'ai refermé parce qu'il m'avait mis trop mal à l'aise. Puis, un jour, j'ai repris le roman, et j'en ai lu l'autre moitié, et je l'ai enfin relu en entier. Là, je reconnaissais que c'était un livre extraordinaire."

David Cronenberg, entretien avec Serge Grünberg (éd. Cahiers du cinéma, 2000).

CRASH ! J. G. Ballard, traduit de l'anglais par Robert Louit, éd. Folio, 352 p., 8,80 E.

1997 L.A. CONFIDENTIAL, Curtis Hanson

ELLROY BLUFFÉ

"Ce qui m'a le plus étonné, ce fut de voir, pour la première fois, James Cromwell jouer Dudley Smith [un imposant policier corrompu]. [...] Quand j'ai vu ce type extraordinairement grand et maigre - Cromwell mesure deux mètres - s'avancer sur l'écran et dire « Appelez-moi Dudley », avec cet accent irlandais, j'ai senti les poils de ma nuque se hérisser d'un coup."

James Ellroy, interviewé par Spliced (3 septembre 1997)

L.A. CONFIDENTIAL, James Ellroy, traduit de l'anglais (États-Unis) par Freddy Michalsky, éd. Rivages, 598 p., 9,65 E.

LE PRINCE DE HOMBOURG, Marco Bellocchio, d'après Heinrich von Kleist.

ICE STORM, Ang Lee, d'après Rick Moody.

DE BEAUX LENDEMAINS, Atom Egoyan, d'après Russell Banks.

L'ANGUILLE, Shōhei Imamura, d'après Scintiller dans les ténèbres d' Akira Yoshimura.

1998

LAS VEGAS PARANO, Terry Gilliam, d'après Hunter S. Thompson.

KHROUSTALIOV MA VOITURE ! Alexeï Guerman, d'après Joseph Brodsky.

L'ÉCOLE DE LA CHAIR, Benoît Jacquot, d'après Yukio Mishima.

LA CLASSE DE NEIGE, Claude Miller, d'après Emmanuel Carrère.

1999 LE TEMPS RETROUVÉ, Raoul Ruiz

MARCEL AU PAYS DE SES MERVEILLES

Sans doute fallait-il le tranquille surréalisme de Raoul Ruiz pour parvenir à réaliser la seule adaptation consistante de la Recherche. Visconti y songea toute sa vie, mais n'y parvint jamais. Harold Pinter écrivit un script (Le Scénario Proust chez Gallimard) pour Joseph Losey, qui finit par jeter l'éponge. On tenta de refiler le bébé à Alain Resnais, à Ariane Mnouchkine, à Louis Malle, sans succès. Peter Brook se lança dans une adaptation de son cru, avant de céder la place à Volker Schlöndorff, qui tourna en 1984 Un amour de Swann. La montagne accoucha d'une souris académique. Saluant à sa manière la fin du siècle, Ruiz relève le gant en 1999. Comme il le dit dans un entretien, il s'agit d'une « adoption » plutôt qu'une adaptation. Le cinéaste chilien embringue Proust dans son goût pour la fantasmagorie, les effets de lanterne magique. Il conçoit la chambre du narrateur, celle aussi de Proust agonisant, comme une salle de cinéma où se projettent les fantômes de son existence. Ruiz considère la Recherche comme « un incessant fondu enchaîné », un bal de têtes et de surimpressions. Ce qui revient aussi à lire le texte supposément inadaptable comme un conte fabuleux ou un récit merveilleux : le narrateur proustien devient Alice au pays de ses propres merveilles, un spectateur plus qu'un acteur de ses réminiscences - plusieurs versions de lui, à des âges différents, peuvent coexister à l'écran. Un « scénario Proust » qui s'affirme comme un voyage dans un pays d'Oz intérieur.

LE TEMPS RETROUVÉ, Marcel Proust, éd. Folio, 448 p., 8,80 E.

LA LETTRE, Manoel de Oliveira, d'après Mme de Lafayette.

PAS DE LETTRE POUR LE COLONEL, Arturo Ripstein, d'après Gabriel García Márquez.

POLA X, Léos Carax, d'après Pierre ou les Ambiguïtés de Herman Melville.

2000

TABOU, Nagisa Ōshima, d'après Ryōtarō Shiba.

IN THE MOOD FOR LOVE, Wong Kar-wai, d'après Liu Yichang.

LES DESTINÉES SENTIMENTALES, Olivier Assayas, d'après Jacques Chardonne.

REQUIEM FOR A DREAM, Darren Aronovfsky, d'après Hubert Selby.

2001 LA PIANISTE, Michael Haneke

GÉNIES DU MAL

Le mal, le mal, le mal... Avec ou sans majuscule, il n'y a pas à en sortir, on n'arrête pas de tourner autour de cet infracassable noyau de nuit qui résiste à toutes les analyses. Michael Haneke en a fait l'objet de sa quête depuis ses débuts : montrer ce que c'est que de faire le mal, montrer le mal qui survit à ceux qui le font, jusqu'à provoquer chez le spectateur une jouissance de l'insupportable.

Michael Haneke et Elfriede Jelinek étaient faits l'un pour l'autre tant ils s'inscrivent dans une longue tradition dite de « la mélancolie autrichienne ». La Pianiste (1983), charge d'une violence inouïe contre le culte viennois, quasi sacré, de la musique, est le roman le plus populaire de l'écrivaine. Le film fut trois fois primé à Cannes.

LA PIANISTE, Elfriede Jelinek, traduit de l'allemand par Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize, éd. Points, 352 p., 8,70 E.

LA CHAMBRE DES OFFICIERS, François Dupeyron, d'après Marc Dugain.

ROBERTO SUCCO, Cédric Kahn, d'après Pascale Froment.

THE PLEDGE, Sean Penn, d'après La Promesse de Friedrich Dürrenmatt.

2002

SPIDER, David Cronenberg, d'après Patrick McGrath.

LE PIANISTE, Roman Polanski, d'après Władysław Szpilman.

L'ADVERSAIRE, Nicole Garcia, d'après Emmanuel Carrère.

BALZAC ET LA PETITE TAILLEUSE CHINOISE, Dai Sijie, d'après son livre.

2003

MYSTIC RIVER, Clint Eastwood, d'après Dennis Lehane.

2005

SIN CITY, Robert Rodriguez, d'après la série BD de Frank Miller.

A HISTORY OF VIOLENCE, David Cronenberg, d'après le roman graphique de John Wagner.

2006 HONOR DE CAVALLERÍA, Albert Serra

QUICHOTTE À LA FRAÎCHE

Quand tant de cinéastes, Orson Welles en tête, se sont cassé les reins sur l'adaptation de Don Quichotte, Albert Serra impose son aplomb avec son premier film, Honor de cavallería, découvert à la Quinzaine des réalisateurs : il proclame qu'il suffit pour ce faire de laisserdeux acteurs amateurs baguenauder à travers bois et champs, se gaver de soleil, de ruminations et d'euphories contemplatives. Et en plus, le castillan de Cervantès est traduit en catalan, la langue natale du cinéaste.

DON QUICHOTTE, Cervantès, traduit de l'espagnol par Aline Schulman, éd. Points, 704 p., 8,10 E.

2007 L'HOMME DE LONDRES, Béla Tarr

SIMENON À L'ÉTOUFFÉE

Un film simenonissime, mais... cruellement. Un noir et blanc d'une rare poésie, des gros plans époustouflants de vérité et des plans-séquences d'anthologie. Mais le Hongrois Béla Tarr filme avec un tempo tel qu'à la sortie on a hâte d'en finir avec la vie tant c'est mortel. Voilà un curieux paradoxe que d'admirer un film pour sa beauté et pour la fidélité inouïe à l'univers d'un écrivain qu'on admire, mais de se refuser à le conseiller aux gens qu'on aime. L'histoire, écrite en 1933, est racontée du point de vue du personnage principal, Louis Maloin, un ancien marin qui scrute le monde depuis sa cabine d'aiguilleur à la gare maritime. Un homme doté d'une forte conscience de son travail, du bien et du mal. Un soir, il observe le manège de deux hommes. L'un quitte un navire une valise à la main, l'autre l'attend au bout du quai. Ils ont des mots, échangent des coups, et l'un des deux tombe à pic dans l'eau. Maloin récupère la valise : elle est pleine d'argent, produit d'un vol qui vient d'être commis à Londres. Ivre de sa puissance, il s'enferme dans son secret...

L'HOMME DE LONDRES, Georges Simenon, éd. Le Livre de poche, 192 p., 5,60 E.

2007, NO COUNTRY FOR OLD MEN, de Joel et Ethan Coen

DANS LE VISEUR

Avec une vente de drogue qui tourne au carnage, un héros qui n'a rien à voir à l'affaire mais part avec le magot, des tueurs lancés à ses trousses, ce roman a tout du polar classique. Mais l'écriture laconique de Cormac McCarthy, ses dialogues minimalistes, ses paysages minéraux transforment cette lecture en expérience mystique. Les frères Coen l'ont bien compris : en témoigne l'importance donnée à l'assassin qui se prend pour une incarnation du destin, interprété par Javier Bardem. C'est lui le vrai personnage principal.

NO COUNTRY FOR OLD MEN, Cormac McCarthy, traduit de l'anglais (États-Unis) par François Hirsh, éd. Points, 320 p., 7,10 E.

PARANOID PARK, Gus Van Sant, d'après Blake Nelson.

UNE VIEILLE MAÎTRESSE, Catherine Breillat, d'après Barbey d'Aurevilly.

ZODIAC, David Fincher, d'après Robert Graysmith.

2008

ENTRE LES MURS, Laurent Cantet, d'après François Bégaudeau.

WENDY & LUCY, Kelly Reichardt, d'après Jonathan Raymond.

2009

BRIGHT STAR, Jane Campion, d'après Keats d' Andrew Motion.

THIRST, CECI EST MON SANG, Park Chan-wook, d'après Thérèse Raquin d' Émile Zola.

LES HERBES FOLLES, Alain Resnais, d'après L'Incident de Christian Gailly.

2011 LA PIEL QUE HABITO

2016 JULIETA, Pedro Almódovar

NOUVELLES PEAUX

Vieux routier du festival, Pedro Almódovar est cette année le président du jury. Longtemps rétif à l'exercice de l'adaptation, il a, dernièrement, presque coup sur coup, transposé un polar français aux confins de l'épouvante (Mygale, de Thierry Jonquet, pour La Peau que j'habite) et trois nouvelles d'Alice Munro pour Julieta. Le choix de la Prix Nobel canadienne n'est pas si surprenant : court à travers ses textes un destin féminin qu'aurait pu imaginer le cinéaste, entre bouffées de désir, revirements mystérieux et jeu de marelle avec les conventions de la féminité.

La Peau que j'habite est un objet plus bizzaroïde : le récit d'une monstrueuse vengeance, à la lettre chirurgicale et en huis clos. Almódovar s'approprie le roman de Thierry Jonquet en inventant un curieux espace, à mi-chemin entre le bloc opératoire et le théâtre baroque.

MYGALE, Thierry Jonquet, éd. Folio, 160 p., 6,60 E.

FUGITIVES, Alice Munro, traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éd. Points, 384 p., 7,60 E.

DRIVE, Nicolas Winding Refn, d'après James Sallis.

SLEEPING BEAUTY, Julia Leigh, d'après Kawabata.

WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN, Lynne Ramsay, d'après Lionel Shriver.

2012

COSMOPOLIS, David Cronenberg, d'après Don DeLillo.

DE ROUILLE ET D'OS, Jacques Audiard, d'après Rust and Bone de Craig Davidson.

SUR LA ROUTE, Walter Salles, d'après Jack Kerouac.

VOUS N'AVEZ ENCORE RIEN VU, Alain Resnais, d'après Jean Anouilh.

2013

JIMMY P., Arnaud Desplechin, d'après Georges Devereux.

LA VIE D'ADÈLE, Abdellatif Kechiche, d'après Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh.

LA VÉNUS À LA FOURRURE, Roman Polanski, d'après Leopold von Sacher-Masoch.

2014

WINTER SLEEP, Nuri Bilge Ceylan, d'après Anton Tchekhov.

LA CHAMBRE BLEUE, Mathieu Amalric, d'après Georges Simenon.

2015

CAROL, Todd Haynes, d'après Patricia Highsmith.

2016

MADEMOISELLE, Park Chan-wook, d'après Du bout des doigts de Sarah Waters.

ELLE, Paul Verhoeven, d'après Philippe Djian.

À LIRE

UN AN APRÈS, Anne Wiazemsky, éd. Folio, 240 p., 7,20 E.

LES PROIES, Thomas Cullinan, traduit de l'anglais (États-Unis) par Morgane Saysana, éd. Rivages/Noir, 678 p., 10,65 E.

LE MYSTÈRE DE LA CHARITÉ DE JEANNE D'ARC, Charles Péguy, FB éd., 126 p., 13,61 E.

FRAGMENTS D'UN DISCOURS AMOUREUX, Roland Barthes, éd. du Seuil, 280 p., 23,30 E.

À LIRE AUSSI

La chronique de Maurice Szafran, p. 67.

À LIRE AUSSI

« LE RIDEAU CRAMOISI », LES DIABOLIQUES, Jules Barbey d'Aurevilly, éd. Folio, 384 p., 5,40 E.

PETER PAN, James Matthew Barrie, traduit de l'anglais par Yvette Métral, éd. Librio, 144 p., 8,65 E.

LE DIT DU GENJI, Murasaki Shikibu, traduit du japonais par René Sieffert , éd. Verdier,1 460 p., 60 E.

LE GUÉPARD, Tomasi di Lampedusa, trad. J.-P. Manganaro, éd. Points, 384 p., 7,70 E.

LES DÉSARROIS DE L'ÉLÈVE TÖRLESS, Robert Musil, trad. Ph. Jaccottet,éd. Points, 256 p., 6,90 E.

LA RELIGIEUSE, Denis Diderot, éd. Pocket, 288 p., 1,99 E.

Z, Vassilis Vassilikos, traduit du grec par Pierre Camberousse, éd. Folio, 384 p., 8,20 E.

ABATTOIR 5, Kurt Vonnegut, traduit de l'anglais (États-Unis) par Lucienne Lotringer, éd. Points, 240 p., 8,30 E.

LE LOCATAIRE CHIMÉRIQUE, Roland Topor, éd. Libretto, 170 p., 8,10 E.

MEPHISTO, Klaus Mann, traduit de l'allemand par Louise Servicen, éd. Grasset, 420 p., 11,40 E.

L'ÉTÉ MEURTRIER, Sébastien Japrisot, éd. Folio, 448 p., 8,88 E.

AU-DESSOUS DU VOLCAN, Malcolm Lowry, traduit de l'anglais par Clarisse Francillon, Malcolm Lowry et Stephen Spriel, éd. Folio, 640 p., 9,80 E.

LA DAME AU PETIT CHIEN ET AUTRES NOUVELLES, Anton Tchekhov, traduit du russe par Madeleine Durand et Édouard Parayre, éd. Folio, 400 p., 8,80 E.

SAILOR ET LULA, Barry Gifford, traduit de l'Anglais (États-Unis) par Richard Matas, éd. Rivages poche, 292 p., 8,65 E.

HOWARDS END, E. M. Forster, traduit de l'anglais par Charles Mauron, éd. Le Bruit du temps, 440 p., 25 E.

LAS VEGAS PARANO, Hunter S. Thompson, traduit de l'anglais (États-Unis) par Philippe Mikriammos, éd. Folio, 304 p., 7,20 E.

RETOUR À BROOKLYN, Hubert Selby Jr., traduit de l'anglais (États-Unis) par Daniel Mauroc, éd. 10/18, 304 p., 7,50 E.

LA PROMESSE, Friedrich Dürrenmatt, traduit de l'allemand (Suisse) par Amel Guerne, éd. Le Livre de Poche, 156 p., 5,10 E.

COSMOPOLIS, Don DeLillo, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marianne Véron, éd. J'ai lu, 190 p., 5 E.

SUR LA ROUTE, Jack Kerouac, éd. Folio, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jacques Houbart, 436 p., 8,80 E.

CAROL, Patricia Highsmith, éd. Le Livre de poche, 314 p., 6,60 E.