Andrea Camilleri, inventeur de langues

Andrea Camilleri, inventeur de langues

Cette semaine, à l’occasion de la mise à l’honneur de la Sicile au centre culturel italien, Andrea Camilleri s’est déplacé à Paris. Au programme : une journée d’études, des lectures et un dialogue avec l’auteur.

Andrea Camilleri est un des grands écrivains italiens contemporains. Un mythe littéraire dans son pays mais aussi à l’étranger, notamment grâce au personnage qui traverse son œuvre, le commissaire Montalbano. Proche du dramaturge russo-arménien Arthur Adamov, Camilleri écrit sa première comédie en 1947. Une tentative insatisfaisante qu’il qualifiera de « pâle copie » du Huis clos de Jean-Paul Sartre. Andrea Camilleri est néanmoins le premier à monter les pièces de Samuel Beckett et Harold Pinter en Italie. Puis ce fut le déclic : « J’en ai eu marre de raconter les histoires des autres avec les mots des autres ». Cinquante ans plus tard, le Sicilien a signé plus de 100 titres – depuis son premier roman publié en 1978, Il corso delle cose (Le Cours des choses, Fayard) – et est traduit dans quasiment toutes les langues. En parallèle, il a mené une carrière à la télévision, au cours de laquelle il a produit l’adaptation italienne des célèbres enquêtes du commissaire Maigret de Simenon. Parmi ses influences, on retrouve de nombreux écrivains siciliens comme Giovanni Verga, Luigi Pirandello et Giuseppe di Lampedusa.

Non seulement Camilleri est parvenu à fidéliser son lectorat grâce à son héros Montalbano, mais il a su traduire avec force la culture du sud de l’Italie et de la Sicile. Tout est affaire de sens dans son écriture, qui ne se contente pas de développer de brillantes intrigues policières mais déploie les caractéristiques olfactives, gastronomiques et mélodiques de son pays d’origine.


Fabio Gambaro, Andrea Camilleri et Serge Quadruppani à l'institut culturel italien, le 15 juin

« Le prodige de l’écriture et du style »

Si Andrea Camilleri écrit des polars, son écriture va au-delà de l’expression populaire généralement associée au genre, et fait l’objet de travaux universitaires qui analysent à la fois la littérature italienne mais aussi le traitement des langues locales et leur traduction. Six universitaires se sont penchés sur l’œuvre de l’écrivain afin d’en extraire les dimensions linguistiques et l’importance des images. Parmi eux, Dominique Vittoz, traductrice des romans de Camilleri, a développé sa communication autour de la complexité de la traduction des dialectes italiens et siciliens. Andrea Camilleri dit lui-même que « le dialecte est la langue plus personnelle, à chérir », contrairement à la langue nationale « qu’on apprend à l’école ou en recevant des fessées ». Comment traduire le mélange d’idiolectes italiens et siciliens employé par Camilleri ? Avec un équivalent en patois français, un « italianisme », un mot inventé ? Serge Quadruppani, lui aussi traducteur, parle d’ « angoisse » face à la complexité du mélange des langues et des registres employés par Camilleri et d’une nécessité de « recréation » pour un tel travail de traduction : « Camilleri a fait naitre un langage, il a appris sa langue à toute l’Italie : le camilleresque. » Fabio Gambaro va plus loin encore : « il a crée un genre littéraire à lui tout seul, car son roman policier est particulier et contient ces caractéristiques linguistiques qu’il a inventé dans ce mélange italo-sicilien. »

Les énigmes historiques

Outre ses talents stylistiques, Andrea Camilleri a fondé nombre de ses œuvres sur son érudition. Il se plait à raconter comment une plongée dans la liste des vice-rois de Sicile, lui a permis de découvrir l’accession au trône d’un homme à l’origine paysan. « Sur lui, je n’ai trouvé que dix lignes, alors c’est moi qui ai écrit tous les documents. J’ai même fait écrire son acte de naissance par ma femme en parfait latin », s’amuse-t-il, révélant un certain penchant pour la falsification. Plus sérieux, le romancier confesse aussi une douce inclinaison à la résurrection littéraire de figures féminines oubliées de l’histoire. Comme cette femme qui fut vice-reine de Sicile pendant un mois et dont personne ne se rappelait l’existence. « Une révolutionnaire authentique », selon le mot de l’auteur, qui lui a dédié l’un de ses romans, dont le titre, La révolution de la Lune, fait référence au « temps d’une lune », soit la durée de son règne.

Les lacunes de l’histoire font le bonheur des écrivains, puis celui des lecteurs…

Delphine Allaire et Marie Fouquet

Relire notre entretien avec Andrea Camilleri

Photo : Vittorio Zunino Celotto / Getty Images / via AFP