LA DÉMOCRATIE À L'ÉPREUVE

LA DÉMOCRATIE À L'ÉPREUVE

Comme le notait déjà Tocqueville, les idées démocratiques constituent une forme de religion civique pour les Américains. Or les déclarations tonitruantes et le populisme exacerbé de Donald Trump menacent l'ensemble de ce système. Analyse d'un spécialiste des élections outre-Atlantique.

Tous les quatre ans, au moins un candidat à la présidentielle américaine raconte aux électeurs qu'il s'agit « de la plus importante élection de notre vie ». J'ai couvert toutes les élections depuis 1980, et ce poncif n'a jamais été vrai. Jusqu'à maintenant.

Les États-Unis sont à un des carrefours les plus importants de leur histoire. Au bout de l'une des routes, on trouve ce qui serait en substance un troisième mandat de Barack Obama, potentiellement plus agité, car Hillary Clinton n'a pas les talents politiques de celui-ci - il lui manque notamment cette capacité à s'adresser de façon si convaincante à la minorité noire. Si Clinton gagne, notre résilience ainsi que notre aptitude au déni feront que, dans un an, la candidature de Trump nous semblera avoir été un mauvais rêve. Notre politique sera certes durcie, peut-être irrémédiablement. Mais le contrat social américain et notre exemplarité dans le monde resteront grosso modo intacts.

Amérique sombre et nocive

Je suis un journaliste calme et pondéré ; or, pour la première fois de ma carrière, j'éprouve un sentiment d'apocalypse. Car, au bout de l'autre route, on trouve l'élection de Donald Trump, qui validerait sa campagne haineuse et profondément malhonnête et changerait radicalement la vie aux États-Unis et dans le reste du monde. Cette « Nouvelle Amérique » qui naîtrait de cette victoire promet d'être une Amérique sombre et nocive, indigne de la noblesse de ses idéaux.

Les enjeux sont lourds. Les railleries de Trump [à l'encontre de divers chefs d'État], ses refus de les retirer, pourraient précipiter les États-Unis dans une guerre - peut-être dans le sud de la mer de Chine -, puisqu'un président américain a le pouvoir de décider d'un conflit. Son protectionnisme - qu'il pourrait, grâce aux lois américaines, imposer sans consulter le Congrès - et ses foucades imprévisibles (qui troubleront les marchés, lesquels honnissent l'instabilité) pourraient entraîner une récession, ou même une dépression, qui bien sûr affecterait l'économie européenne. Sa promesse de revenir sur les accords de Paris sur le changement climatique porterait un coup sérieux, fatal peut-être, aux efforts globaux pour sauver la planète. Sa dénonciation du traité nucléaire avec l'Iran relancerait Téhéran dans la course à l'arme atomique. Sa volonté d'élargir le club des nations dotées de l'arme atomique à plusieurs autres pays augmenterait les risques d'un conflit nucléaire. Sa complaisance envers Vladimir Poutine donnerait à la Russie le culot de s'étendre non plus seulement en Ukraine, mais vers les pays Baltes. Ses trillions de dollars de réduction d'impôts et d'augmentation du budget militaire - qui pourraient passer sous une forme quelconque devant un Congrès républicain - entraîneraient une réduction de 50 % et plus du budget de centaines de programmes sociaux, et d'autres coupes drastiques dans la recherche scientifique et médicale, tout comme dans la culture et l'éducation. Son abrogation de l'Obamacare priverait des millions de citoyens de leur sécurité sociale et en forcerait beaucoup à vendre leur maison ou à se déclarer en faillite dès qu'un membre de leur famille tomberait malade. Son goût des armes rendrait la nation moins sûre, et ses anathèmes adressés à quiconque critiquerait la police provoqueraient des troubles sociaux. Enfin, son attitude purement et simplement anticonstitutionnelle à l'encontre des musulmans et des médias d'information menacerait des principes démocratiques bien ancrés. Notre système de checks and balances [« freins et contrepoids », système d'équilibre des pouvoirs] est solide - mais le Congrès, la Cour suprême (qui virerait à droite sous Trump) et l'administration ne pourraient empêcher un président autoritaire doté de multiples pouvoirs d'agir unilatéralement.

Probité, honneur, respect

La démocratie est perçue depuis si longtemps comme une caractéristique essentielle de notre pays que nous la tenons quasi pour acquise. Après le marquis de La Fayette, le plus célèbre Français de l'histoire de l'Amérique fut Alexis de Tocqueville, qui remarqua que les idées démocratiques formaient, aux États-Unis, presque une religion civique. Notons que Tocqueville a visité l'Amérique en 1840, juste après la présidence d'Andrew Jackson, qui a anéanti la banque centrale d'alors avec des arguments qui ont trouvé un écho, près de deux cents ans plus tard, dans la campagne 2016 du sénateur démocrate Bernie Sanders.

Jackson fut le premier populiste américain, bien que ce mot ne soit entré en usage qu'à partir de 1890, quand les agriculteurs et les ouvriers se sont rassemblés non pour accomplir la révolution socialiste mais pour demander des réformes de l'impôt sur le revenu et de la régulation des chemins de fer. Même alors, le populisme de gauche se rapprochait souvent du populisme de droite à la Trump ou à la Le Pen, en prenant immigrants et minorités comme boucs émissaires, ce qu'ils restèrent au XXe siècle.

Mais, malgré la corruption et le racisme galopants qui ont miné - ou même bafoué - nos idéaux pour des générations, la présidence américaine - l'institution la plus puissante de nos systèmes - est restée le plus souvent marquée par la probité, l'honneur et le respect. Au siècle dernier, nous avons pu observer un certain aventurisme malavisé en politique étrangère, une politique intérieure aveugle, des leaders incompétents, mais, une seule fois, une canaille a été élue président : Richard Nixon, qui au début des années 1970 a commis un abus de pouvoir lors du scandale du Watergate, avec cette justification glaçante : « Si le président le fait, ce ne peut être illégal. » En 1974, Nixon a dû démissionner, sous la menace d'une procédure de destitution. Le système - the rule of law [l'état de droit] - a fonctionné.

Sauf Poutine et la famille

Le 26 septembre dernier, j'ai assisté au premier débat présidentiel à l'université Hofstra. Dans le hall, les soutiens de Hillary Clinton - parmi eux, un grand éditeur de journaux, un avocat de premier plan, le leader d'un des plus grands syndicats du pays et un milliardaire - s'accordaient sur le fait que, à côté de Trump, Nixon aurait eu l'air d'un bon président. En fait, dans sa rhétorique comme dans sa façon d'envisager le pouvoir, Trump fait ressembler Marine Le Pen à Angela Merkel.

Ce n'est pas l'idéologie de Trump qui est en question - il ne croit pas en grand-chose, au-delà de la construction d'un mur le long de la frontière mexicaine, de la mise au rebut d'accords commerciaux et de son idée d'obliger les alliés des États-Unis à payer plus pour leur défense. Nombre des conséquences navrantes que j'ai listées plus haut découleraient du fait qu'il signerait les lois odieuses que lui soumettrait le Congrès républicain. (Si Trump gagne, il y a de bonne chance pour que le Sénat comme la Chambre des représentants restent républicains.) En fait, le plus gros problème réside dans sa combinaison toxique d'ignorance profonde, d'arrogance hyperbolique et de manque de respect total pour tout le monde en dehors de sa famille, et à l'exception manifeste de Vladimir Poutine. Nous verrons en novembre si l'inaptitude évidente pour les hautes responsabilités qu'il a démontrée toute l'année - et, encore une fois, devant près de 100 millions de téléspectateurs lors du premier débat - condamne sa candidature. Mais il s'est déjà approché plus près de la présidence qu'aucun populiste ou charlatan avant lui, en deux cent vingt-sept ans d'histoire de notre République.

Cela menace les fondements mêmes de la démocratie, qui est fragile et doit être maniée avec soin, y compris aux États-Unis. Chaque fois que Trump insulte les musulmans, les Mexicains, les Noirs, les femmes, il encourage des millions d'Américains ordinaires à faire de même. Et, chaque fois qu'ils le font, la démocratie souffre un peu plus. Chaque fois qu'il souscrit à une théorie du complot grotesque ou assène un autre mensonge, il repousse les limites de la politique américaine et normalise des arguments et d'énormes distorsions qui n'appartenaient jusqu'à récemment qu'aux marges de la société.

Explosif et hasardeux

L'horreur largement partagée par nos alliés d'une possible présidence Trump se retrouve un peu partout aux États-Unis. Les républicains conservateurs, qui ont affronté les libéraux pendant des années - tels la famille Bush, le candidat républicain Mitt Romney et le camp, lié à la sécurité nationale, qui nous a jetés dans la guerre en Irak -, se tiennent maintenant aux côtés de leurs adversaires idéologiques pour la première fois depuis que la Seconde Guerre mondiale a mis fin aux amères divisions entre interventionnistes et isolationnistes. Les milieux des affaires comprennent également qu'une présidence Trump serait problématique malgré les promesses de réduction d'impôts et de dérégulation. Aucun patron des cinq cents plus grandes entreprises américaines n'a contribué à la campagne de Trump.

Mais, si les élites américaines sont unies contre lui, Trump reste dans la course car il garde la faveur de nombreux Blancs n'ayant pas fait d'études secondaires, de conservateurs de culture et de républicains calculateurs. Se fondant sur ses vingt-cinq ans de vie publique et sur la bévue qu'elle a commise avec ses mails privés quand elle était secrétaire d'État, ils méprisent Hillary Clinton, en laquelle de nombreux démocrates et indépendants n'ont pas confiance. Plus grave, la dynamique politique américaine est en faveur de Trump : de nombreux électeurs préfèrent un changement - même un changement explosif et hasardeux - à ce qu'ils voient comme un statu quo épuisé. Or il n'est arrivé qu'une fois, depuis la Seconde guerre mondiale, qu'un parti reste au pouvoir pendant douze années de suite.

Ironiquement, si l'économie allait plus mal, la calme et imperturbable Hillary Clinton s'en tirerait mieux. Quand les choses vont vraiment mal, les électeurs, dans une démocratie, cherchent un abri et une consolation. Mais, la plupart du temps, après une crise économique, les électeurs estiment que les choses ne se sont pas arrangées comme elles l'auraient dû - ainsi ceux qui, tels les partisans de Trump, sont justes assez prospères pour émarger dans la classe moyenne et s'inquiètent de perdre leur position précaire. Une personnalité capable d'articuler le rejet de ces gens-là pour l'élite politique des deux partis et leur nostalgie d'un monde disparu - un monde blanc perdu - peut aller très loin... Quand Trump promet de « restaurer la grandeur américaine » (Make America great again, le slogan qu'il a fait imprimer sur des milliers de casquettes de base-ball), il envoie un message aux Américains blancs qui regrettent le bon vieux temps où ils dirigeaient le pays sans restriction.

Le populisme de droite de Trump, ou son nationalisme réactionnaire, ou quel que soit le nom qu'on lui donne, se développe aussi dans plusieurs pays européens confrontés à des problèmes d'immigration, de terrorisme et d'économie plus graves que ceux que rencontrent les États-Unis. Alors pourquoi est-ce là qu'un homme comme Trump parvient si près du pouvoir ?

L'explication réside en partie dans les tumultueux changements vécus par le monde des médias. Lors des neuf élections présidentielles que j'ai couvertes, les médias grand public surveillaient les candidats de près. Chacune des déclarations tonitruantes de Trump - que nous appelons « gaffes » - l'aurait disqualifié. Aujourd'hui, les médias sont fragmentés et financièrement affaiblis. Parce que Trump fait grimper les audiences lors de ses apparitions, il a manipulé pendant des mois les télévisions. Et sa maîtrise des réseaux sociaux lui permet de changer de sujet (la plupart du temps, pour un autre, trivial et hostile) en un tweet. En fait, Trump a eu l'intelligence de comprendre que des millions d'Américains en avaient assez de se sentir obligés de se montrer « politiquement corrects » et de se retenir de dire quoi que ce soit d'offensant dans leur vie quotidienne. En donnant voix à leur ressentiment, il a transformé ses gaffes en carburant pour sa campagne.

Réaction anti-Obama

Et Trump a eu de la chance lors des primaires républicaines. Sa célébrité faisait de lui, d'emblée, le candidat le plus connu, et il a affronté une opposition divisée, ce qui lui a permis de gagner avec 20 à 30 % des votes. Pendant ce temps, ses insultes ad hominem paralysaient ses adversaires. Or le système américain est tel que, dès lors qu'il avait gagné la candidature républicaine, il était sûr d'obtenir au moins 45 % des votes dans une élection bipartite.

La meilleure explication de l'ascension de Trump pourrait reposer dans une réaction épidermique au président Obama, qui est, littéralement, le visage d'une Amérique en plein changement démographique. Ce n'est pas une coïncidence si Trump est entré en politique avec le birther movement, qui met en doute le fait qu'Obama soit né aux États-Unis (un prérequis constitutionnel pour être président) et conteste la légitimité de son mandat. Et quand bien même la thèse du birther de Trump s'est révélée être ce que Hillary Clinton a appelé un « mensonge raciste », les politiciens devront tenir compte des années durant de ses répercussions.

Quel que soit le vainqueur, les tensions qui traversent la société américaine croîtront. Mais la victoire de Trump avilirait la présidence américaine, et avilirait ainsi la nation et la démocratie tant révérée par Tocqueville.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Alexis Brocas

À LIRE

De la démocratie en Amérique, ALEXIS DE TOCQUEVILLE, éd. Flammarion-GF, t. I, 570 p., 8,50 E ; t. II, 414 p., 7 E.

Qui est vraiment Donald Trump ? LAURE MANDEVILLE, éd. des Equateurs, 186 p., 14 E.

Histoire des États-Unis, FRANÇOIS DURPAIRE, éd. PUF, 128 p., 9 E.