Les malencontreux emprunts de Bob Dylan

Les malencontreux emprunts de Bob Dylan

Le chanteur se serait largement inspiré du site littéraire SparkNotes pour rédiger son discours du prix Nobel de littérature.

Absent lors de la remise des prix en décembre dernier, il avait transmis à l’académie suédoise un enregistrement audio d’un texte de 4 000 mots d’une durée de 27 minutes, où il livrait un panégyrique des classiques européens. Parmi les œuvres citées, le chanteur a distingué entre autres Moby Dick, A l'ouest rien de nouveau et L'Odyssée.

Une dizaine de tournures concernées

C’est d’abord l’écrivain Ben Greenman qui a alerté la presse sur blog. Celui-ci a remarqué que les citations de Moby Dick utilisées par Bob Dylan ne figuraient dans aucune édition de l’épopée de Melville. Le chanteur mentionnait un prêtre, qui après une tempête en mer, raconte: « Some men who receive injuries are led to God, others are led to bitterness » (« certains hommes blessés sont conduits vers Dieu, d'autres sont conduits vers l'amertume »). Une formulation analogue figure dans un commentaire de SparkNotes, qui décrit ainsi le prêtre : « someone whose trials have led him toward God rather than bitterness » (« quelqu'un dont les épreuves l'ont conduit vers Dieu plutôt que vers l'amertume »). Un certain doute s’est donc emparé des médias américains. Slate a relevé des ressemblances entre le discours du chanteur et les analyses littéraires du site SparkNotes, dont voici un florilège : 

Bob Dylan : « There's a crazy prophet, Gabriel, on one of the vessels, and he predicts Ahab's doom. » (« Il y a un prophète fou, Gabriel, sur l'un des navires, et il prédit la fin tragique d'Achab »)

SparkNotes : « One of the ships ... carries Gabriel, a crazed prophet who predicts doom. » (« Un des navires... porte Gabriel, un prophète fou qui prédit la fin tragique »)

Ou encore :

Bob Dylan : « Stubb gives no significance to anything» («Stubb ne donne aucune importance à quoi que ce soit »)

SparkNotes : « Stubb... refusing to assign too much significance to anything » (« Stubb ... refusant d'accorder trop d'importance à quoi que ce soit »)

Une pratique ancienne

Ce n’est pas la première accusation de plagiat visant Bob Dylan. L’auteur-compositeur avait été accusé d’emprunts indélicats au poète américain Henry Timrod pour l’album Modern Times. L’album Love and Theft serait lui largement basé sur les Mémoires d’un Yakuza du japonais Junichi Saga.

Dans un entretien au magazine Rolling Stone en 2012, l’icône de la pop se justifiait en invoquant l’intertextualité : 

« Dans le folk et le jazz, la citation est une tradition riche et enrichissante. Et en ce qui concerne Henry Timrod, avez-vous déjà entendu parler de lui ? Qui l'a lu dernièrement ? Et qui l'a poussé sur le devant de la scène ? Qui vous l'a fait lire ? » 

« Je travaille dans les règles et les limites »poursuivait-il. « Ça s'appelle l'écriture de chansons. Ça concerne la mélodie et le rythme, et en dehors de ça, tout est permis. Vous vous appropriez tout. Nous le faisons tous. »

Une affaire malvenue pour le musicien dont la légitimité à recevoir la plus haute distinction des lettres a été beaucoup discutée.

Delphine Allaire

Photo : Istvan Bajzat / DPA / AFP Photo