Degas à bras-le-corps

Hanté par la question du réalisme, Degas fit du nu son genre de prédilection. Les corps qu’il y invente dialoguent avec les imaginaires de Huysmans, Maupassant ou Zola.

Quand j’étais au collège, notre professeur nous expliquait la différence entre le tact et la politesse. Un monsieur en visite pousse par erreur la porte d’une salle de bains et découvre une dame absolument nue. Il recule aussitôt, referme la porte en disant : "Oh, pardon, madame !", ça, c’est la politesse. Le même monsieur, poussant la même porte, découvrant la même dame absolument nue et lui disant : "Oh, pardon, monsieur !", ça, c’est le tact. » Cette leçon de bonnes manières, délivrée avec la voix exquise de Delphine Seyrig, alias Fabienne Tabard dans le film de François Truffaut Baisers volés, Edgar Degas ne l’entendit sans doute jamais. Ou plutôt, si : en bon bourgeois du XIXe siècle, il la savait sur le bout des doigts, mais il passa sa vie à la transgresser, lui, « l’homme à part » qui ne cessa d’explorer « le clair-obscur social », selon les mots de Werner Hofmann, dont l’indispensable monographie ressort aux éditions Hazan à l’occasion de la grande exposition du musée d’Orsay « Degas et le nu ». Connu pour ses petits rats de l’Opéra, étoiles de tulle côté scène, jeunes filles en fleur côté coulisses, pour ses soirées au cabaret ou encore ses jockeys défilant avant la course, Degas est resté comme l’un des plus grands peintres de la société du XIXe siècle. Vrai-faux impressionniste, il partageait avec certains de ses contemporains, de Courbet à Zola ou Maupassant, le désir de concilier un certain « réalisme » avec une forme nouvelle de beauté, tournant résolument le dos à l’académisme et aux séductions faciles des « pompiers ». Dans les deux camps, le nu est la grande affaire, ce qui n’est évidemment pas une nouveauté dans l’histoire de l’art, mais les temps seront cette fois décisifs pour les baigneuses et les Vénus. Pour dire la beauté d’une cantatrice qu’il boit des yeux, Rose Caron, Degas compose certes des sonnets lui-même « Ces bras nobles et longs lentement en fureur/Lentement en humaine et cruelle tendresse », qui circulent sous quelques manteaux, dont celui de Mallarmé, qui juge alors qu’écrire est pour le peintre « un art nouveau dont il se tire, ma foi, très joliment ». Mais le véritable point de rencontre entre l’artiste touche-à-tout il pratique aussi la sculpture et la photographie et les écrivains qu’il admire - et qui souvent le lui rendent bien - est ailleurs. Joris-Karl Huysmans publie Marthe, histoire d’une fille 1876, Edmond de Goncourt La Fille Élisa 1877, Maupassant La Maison Tellier 1881, et Degas, lui, compose au trait et au pastel son roman où l’on croise les mêmes protagonistes, des messieurs en haut-de-forme aux jeunes femmes pauvres, belles de jour monnayant leurs charmes sous les ordres d’une patronne autoritaire. Degas aime la beauté des femmes, mais les corps qu’il peint n’ont rien d’idéal : ils sont aussi divers que les sentiments ou les heures de la journée. Que trois odalisques des villes attendent le client et voici autant de grandes poupées disposées en rang sur des sofas fatigués ; qu’elles prennent un peu de repos, se coiffent ou sortent du bain, et voici qu’apparaît la sensualité, et parfois même le plaisir. Rien n’est stable avec Degas, et la chair qu’il peint peut passer en un clin d’oeil de la gaieté à la tristesse, de la grâce à la trivialité : on dirait même que c’est cet instant précis qu’il guette et attend pour ouvrir la porte d’un coup. Qu’il semble difficile de sortir d’une baignoire ou de se relever d’un tub et qu’on est loin des harems et des bains turcs alors tant prisés par les orientalistes... Degas utilise souvent une technique de gravure très particulière, le monotype, qui consiste à dessiner, parfois même avec les doigts, sur une plaque enduite d’une encre qu’il faut en partie essuyer : une cuisine qui donne à ses images la force de l’instantané et fait d’une partie importante de ses nus une véritable oeuvre au noir qui resta très longtemps secrète car elle fut jugée immorale et digne de l’enfer de la Bibliothèque nationale. C’est que, si Degas suit l’injonction du critique d’art Duranty - «Avec un dos, nous voulons que se révèle un tempérament, un âge, un état social» -, il semble en même temps s’en moquer, brouillant dans ses nus toutes les catégories, du naturalisme au symbolisme en passant par un certain classicisme. «La nudité de ses modèles est en fin de compte la sienne», concluent George T. M. Shackelford et Xavier Rey dans le catalogue de l’exposition, invitant à se demander si, au fond, telle n’était pas la définition du tact selon Degas.