L'écrivain mexicain Carlos Fuentes est mort

Carlos Fuentes, l'une des plus grandes figures de la littérature latino-américaine, est décédé à l'âge de 83 ans. Nous publions ici son dernier entretien accordé au Magazine Littéraire.

Carlos Fuentes est l’un des grands protagonistes de la littérature latino-américaine d’aujourd’hui. Depuis cinquante ans, il n’a pas cessé d’écrire et de proposer à ses nombreux lecteurs des romans fascinants, dans lesquels il a su raconter avec brio et intelligence les multiples facettes de son Mexique natal, ses contradictions et ses espoirs, son histoire, sa culture et sa magie. Après avoir beaucoup voyagé, il vit aujourd’hui entre Londres et Mexico, tout en conservant des liens profonds avec la France où il a passé de nombreuses années.

Dans son dernier livre, Ce que je crois , il nous propose une sorte d’abécédaire très personnel où il revient sur son parcours et sur quelques-uns des thèmes qui lui tiennent le plus à coeur. En alternant souvenirs privés et réflexions politiques, commentaires littéraires et émotions plus intimes, l’écrivain mexicain compose une singulière et fascinante biographie intellectuelle, dans laquelle il livre les clefs de sa vie et de son oeuvre. D’ Amitié à Buñuel , de Faulkner à Liberté , d’ Odyssée à Révolution , de Sexe à Xénophobie , les chapitres du livre - telles les entrées d’un dictionnaire privé - sont riches de surprises et nous aident à mieux comprendre les convictions d’un homme dont l’érudition, l’élégance et la sympathie ne sont plus à prouver.

- Le Magazine Littéraire. Carlos Fuentes, comment est né ce livre ? Est-ce un bilan de votre vie ?

- Carlos Fuentes. Il ne s’agit pas d’une autobiographie traditionnelle, c’est plutôt une sorte de « dialogue » très personnel avec moi-même et avec certaines expériences de ma vie, à travers une pluralité de genres littéraires. C’est un livre de confessions, où j’ai mélangé les souvenirs, la réflexion et le récit. D’ailleurs, lorsque j’ai commencé à penser ce livre, mon modèle était Don Quichotte , une oeuvre où la biographie, la confession et la fiction ont toutes les trois leur place. Ensuite, j’ai décidé d’écrire des chapitres indépendants et de les ordonner par ordre alphabétique, car je ne voulais pas écrire un livre avec un parcours linéaire. Généralement, dans un livre de mémoires, le lecteur s’attend toujours à un parcours chronologique, mais on peut très bien adopter un autre rythme, à l’instar de García Márquez dans sa merveilleuse autobiographie. La formule alphabétique m’a donc permis d’écrire selon mon humeur, un jour sur Balzac et le jour suivant sur la jalousie, en laissant plus de la place à l’imagination.

- Tout au long du livre, vous évoquez plusieurs pays où vous avez vécu : les Etats-Unis, la Suisse, la France ou l’Argentine. Qu’est-ce que cette errance a laissé dans votre mémoire et dans vos relations avec votre pays d’origine, le Mexique ?

- Nous vivons dans un monde cosmopolite, donc nous sommes tous cosmopolites, et les écrivains le sont - et le seront - encore plus. Néanmoins j’ai des racines mexicaines profondes. A l’époque où je suivais mon père dans son errance diplomatique, aux Etats-Unis et dans d’autres pays, je passais toutes mes vacances au Mexique. Ensuite j’y ai habité pendant de longues périodes, par exemple au cours des années cinquante. A l’époque, j’étais très limité dans mes mouvements, puisque j’étais sur la liste noire des Etats-Unis, la liste maccarthyste, où j’étais en très bonne compagnie, avec par exemple Simone Signoret, Yves Montand, Michel Foucault, Graham Greene, Iris Murdoch et beaucoup d’autres. García Márquez faisait remarquer la contradiction de l’attitude américaine : ils nous empêchaient d’entrer dans leur pays, alors qu’ils laissaient entrer nos livres, qui étaient bien plus dangereux que nous. Pour nous, au fond, c’était une situation comique, mais aux Etats-Unis le maccarthysme a brisé des gens, des carrières, des vies et des familles. Heureusement la société civile américaine a fini par réagir, ce qui a permis de mettre fin à cette sombre période.

- La France est très présente dans Ce que je crois ...

- J’ai passé plusieurs années à Paris où, au milieu des années soixante-dix, j’ai même été ambassadeur de mon pays. Mes premiers séjours datent des années soixante. En 1968, avec Julio Cortázar et d’autres amis, j’étais sur les barricades du Quartier latin. Soixante-huit a été un moment formidable de fraternité et de jouissance, un moment de carnaval où pour la première fois on a critiqué la société dans laquelle nous vivons encore aujourd’hui, c’est-à-dire la société de consommation dominée par l’argent, mais aussi par la frivolité, l’extériorité, la superficialité.

- L’effervescence de cette époque a-t-elle eu une influence sur votre littérature ?

- C’est toujours difficile de parler de relations directes entre politique et littérature, car en général il ne s’agit pas de relations immédiates. Si les événements de l’histoire laissent des traces dans l’écriture, celles-ci apparaissent souvent beaucoup plus tard. Par exemple, j’ai pu écrire sur la révolution mexicaine, seulement parce qu’entre elle et moi il y avait déjà une grande distance temporelle, ce qui m’a permis de regarder ces événements d’un point de vue différent. De même, j’ai pu parler du massacre de 1968 à Mexico, sur la place des Trois Cultures, seulement trente ans plus tard, dans Laura Diaz .

- Aujourd’hui vous vivez depuis dix ans à Londres. Est-ce que vous vous y sentez bien?

- A Londres, j’ai une vie régulière et tranquille qui me permet de bien travailler. Je me lève très tôt et écris tous les jours jusqu’à midi. J’y connais très peu de gens et ne suis donc pas dérangé sans cesse. En général, je passe l’hiver au Mexique, mais là-bas je ne peux pas écrire parce que la vie sociale, les amis, la famille, les dîners, les discussions, etc. occupent tout mon temps. Pour écrire un roman, j’ai besoin de tranquillité. Je dois lui donner tout mon temps et ne vivre que pour lui. Je dois donc m’isoler, mais au Mexique, contrairement à Londres, ce n’est pas possible.

- On dirait que la relation avec votre pays est faite d’attachement et de distance...

- C’est vrai. J’ai vécu la moitié de ma vie au Mexique, mais c’est seulement en vivant loin de mon pays que j’ai pu trouver la bonne distance et la bonne perspective pour en parler dans mes livres. J’ai eu le privilège de l’éloignement, ce qui m’a permis de mieux voir ses défauts et, par exemple, de mener une lutte à l’intérieur de la culture mexicaine contre le nationalisme chauvin. Il y a eu un moment, en effet, où tout ce qui n’était pas mexicain n’était pas bon. On disait que lire Proust c’était « se prostituer ». Alors j’ai voulu dénoncer cette attitude.

- Dans Ce que je crois , vous parlez du Mexique comme d’une « terre inachevée ». Pourquoi ?

- Tous les Mexicains ont l’impression que le pays n’est pas complètement bâti. Il vit dans une situation de flux, sa construction n’étant pas achevée. Un seul parti ayant dominé pendant soixante-dix ans, le pays s’est figé dans une sorte de paralysie qui a empêché de compléter son évolution et sa transformation. Ses immenses possibilités ne se sont pas complètement déployées et aujourd’hui nous sommes encore dans une phase de transition démocratique, où ne manquent pas les écueils et les problèmes.

- Il y a vingt ans, dans Christophe et son oeuf, votre vision du Mexique était presque apocalyptique. Aujourd’hui, la situation a-t-elle évolué ?

- La pollution, l’insécurité et la criminalité y sont bien pires que dans mon roman. A l’époque, je ne voulais certainement pas écrire une prophétie, mais malheureusement tout cela est devenu réalité, et même pire. J’avais également imaginé l’invasion du pays par les Américains, mais cela n’est heureusement pas arrivé, même si on ne sait jamais... rires . Cela dit, dans d’autres domaines, la situation n’est plus aussi catastrophique que je l’avais décrite : le pays est en train d’évoluer vers la démocratie, nous avons des élections libres et une presse libre. C’est un point positif.

- Dans le livre, vous faites souvent l’éloge du métissage culturel. Est-il un aspect fondamental du Mexique ?

- Le Mexique a toujours été un pays métissé et le sera toujours plus. 10% seulement de la population sont de race blanche et 10% seulement de race indienne, les autres étant métissés. Dans vingt-cinq ans, il n’y aura plus de vrais Blancs ni de vrais Indiens, le Mexique sera totalement métissé. C’est un fait, on peut s’en plaindre ou s’en réjouir. En tout cas, le métissage appartient à l’identité de mon pays, dont la réalité anticipe comme une sorte de prophétie le futur du monde entier, puisque toute la terre s’achemine vers le métissage. Les grandes migrations façonnent la physionomie des pays, tout en étant leur salut, car un pays qui s’enferme risque de perdre sa propre identité. L’identité se construit toujours dans le contact et l’échange avec les autres, jamais dans l’isolement. Le métissage aujourd’hui déborde les frontières du Mexique, en devenant par exemple une réalité des Etats-Unis, où trente-cinq millions d’habitants parlent désormais l’espagnol. Los Angeles est la troisième ville de langue espagnole, après Mexico et Buenos Aires, avant Madrid ou Barcelone, mais en même temps des avenues entières sont occupées par des Coréens ou des Japonais. Los Angeles est la Byzance du xxie siècle, un exemple concret de cette culture métissée du bassin du Pacifique, qui se développe chaque jour davantage. Dans quelques siècles, nous n’aurons plus de races pures.

- Aux relations entre le monde mexicain et le monde américain, vous avez consacré un recueil de nouvelles intitulé La frontière de verre ...

- Je tiens beaucoup à ce livre. Pour l’écrire, j’ai passé six mois dans les villes situées le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, une des plus longues au monde. Comme dans tous les mondes frontaliers, on y trouve un univers fascinant et en pleine mutation, où les différences de deux cultures qui s’affrontent coexistent avec la naissance de nouvelles réalités culturelles, linguistiques, de moeurs, etc. Sur cette frontière, une culture inédite est en train de naître, celle d’une nouvelle communauté qu’on pourrait appeler « Mexamerica ». Toutefois, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la pénétration mexicaine du côté des Etats-Unis est plus marquée que la pénétration américaine au Mexique. Mon pays n’a pas perdu sa langue, sa cuisine, ses habitudes, sa religion, son histoire et l’influence américaine est plutôt superficielle.

- Malheureusement, la rencontre entre cultures différentes produit parfois méfiance, intolérance et xénophobie. Etes-vous inquiet ?

- C’est un fait, il faut donc être vigilant. Les conséquences de la mondialisation sont souvent contradictoires, tant sur le plan du « village global » que sur celui du « village local ». Elle nous offre des atouts formidables dans les domaines de la technologie, du commerce, de l’information, des droits de l’homme, mais il y a également les aspects négatifs. Par exemple, une globalisation sans loi ni règle produit la domination absolue des marchés et une sorte de darwinisme social à l’échelle mondiale. La conséquence paradoxale est que les marchandises sont libres de circuler, mais pas les hommes. Sur le plan local, la mondialisation peut amener à la redécouverte des identités et des traditions locales, mais aussi aux dangers de la xénophobie, du nationalisme et du nettoyage ethnique. La mondialisation risque également d’entraîner la dérive de l’information et de la culture vers une spectacularisation superficielle, uniquement vouée à la distraction.

- Toutefois, dans le domaine de la culture, la mondialisation a également permis la découverte de nouvelles littératures qui aujourd’hui enrichissent la littérature mondiale. Vous l’avez vous-même souligné dans La Géographie du roman ...

- Il y a cinquante ans personne n’aurait imaginé que le Nigeria allait avoir trois grands écrivains comme Chinua Achebe, Wole Soyinka ou Ben Okri. En Afrique, en Turquie, en Amérique du sud, en Nouvelle-Zélande, en Inde, partout l’essor du roman nous montre la richesse et la diversité de la création, qui ne peut pas se contenter d’un seul modèle. Cette nouvelle littérature mondiale représente un aspect positif de la mondialisation. Les pays qui étaient autrefois à la périphérie de l’empire apportent aujourd’hui une contribution essentielle à la littérature mondiale. Ainsi, les meilleurs romans de la littérature de langue anglaise sont l’oeuvre d’auteurs qui viennent des anciennes colonies.

- Peut-on faire le même discours pour la littérature de langue espagnole ?

- Seulement en partie, parce que l’Amérique latine a toujours eu une excellente tradition littéraire. Le grand rénovateur de la poésie en langue espagnole a été un poète du Nicaragua, Rubén Darío. Si Garcia Lorca a contribué au renouvellement de la poésie d’Amérique latine, Pablo Neruda a renouvelé celle de l’Espagne. Entre l’Espagne et l’Amérique latine les échanges ont toujours été fructueux. Il ne faut donc pas parler de littérature espagnole, mexicaine ou argentine, mais seulement de littérature en langue espagnole, celle que j’appelle la littérature du territoire de la Manche, le territoire de Cervantès qui nous embrasse tous. Je me sens à ma place dans cette tradition, tout comme je me sens à ma place dans le domaine plus vaste de la latinité.

- Considérez-vous Cervantès comme l’écrivain qui a le plus compté pour vous ?

- Absolument. Je lis Don Quichotte chaque année à Pâques et chaque fois c’est pour moi une lecture différente. Dans ce livre, j’ai trouvé l’énorme liberté d’une pluralité de genres : le roman chevaleresque, le roman d’amour, le roman byzantin, le roman à l’intérieur du roman, etc. Dans une scène, Don Quichotte rentre dans une imprimerie - c’est la première fois qu’une imprimerie apparaît dans un roman - où ils sont en train d’imprimer un livre qui s’appelle Don Quichotte. Voilà la tradition littéraire de la Manche où la littérature se fait fiction sans prétendre être la réalité. Entre Cervantès, Sterne et Diderot, il existe une continuité qu’on retrouve ensuite en Amérique latine dans l’oeuvre du seul grand romancier latino-américain du xixe siècle, Machado de Assis. A cette tradition se rattachent ensuite Borges et d’autres écrivains de notre continent.

- Est-ce que la culture française a joué un rôle important dans votre formation ?

- Oui. Dans sa jeunesse, mon père attendait tous les mois sur les quais de Veracruz le paquebot arrivant du Havre, qui apportait les nouveautés littéraires de France. Mon père aimait beaucoup la littérature française. Par conséquent, à la maison, j’ai toujours eu à ma disposition - et j’ai lu - les auteurs français. A dix-neuf ans, j’ai pris un cargo de Veracruz à Rotterdam avec La Comédie humaine et un dictionnaire. Pendant les trois semaines du voyage, je n’ai fait que lire Balzac. Plus tard, j’ai lu beaucoup d’autres auteurs, mais la leçon de Balzac a été fondamentale. Il m’a appris qu’on pouvait à la fois être un écrivain de la réalité sociale et un écrivain du monde de la fantaisie. Grâce à lui, j’ai découvert que le réalisme et l’imagination pouvaient très bien cohabiter, une leçon que par la suite j’ai essayé de ne jamais oublier.

- En lisant Ce que je crois , on a l’impression que même le cinéma a beaucoup compté dans votre formation. Est-ce exact ?

- Oui. Même ma naissance a à voir avec le cinéma, puisque ma mère a eu ses premières contractions pendant qu’elle était dans un cinéma en train de regarder un film muet, La Bohème de King Vidor. Dans les années trente, le cinéma était pour nous la découverte du visage de Greta Garbo, une image qui n’allait jamais mourir. La magie de la salle noire nous permettait de projeter nos pensées et nos désirs sur les images. Je suis tombé amoureux du cinéma à ce moment-là, j’y allais deux fois par semaine avec mon père. Et ma mère me disait tout le temps que je ressemblais à Errol Flynn... rires .

- Le cinéma, pour vous, c’est aussi l’amitié pour Buñuel...

- Il a été l’un des grands créateurs de l’art du cinéma, mais pour moi il a surtout été un ami extraordinaire. A Mexico, on se voyait tous les vendredis de quatre à sept heures, pas plus tard, parce qu’il avait des habitudes de moine et se couchait très tôt. Avec lui on avait l’impression de dialoguer avec l’histoire esthétique et artistique du xxe siècle. Il avait participé à la grande avant-garde surréaliste, mais il en parlait sans prétention et avec beaucoup d’humour. En 1967, avec Goytisolo, j’étais dans le jury du festival de Venise où il participait à la compétition avec Belle de jour . J’ai tout fait pour lui faire gagner le Lion d’or contre La Chinoise de Godard et La Chine est proche de Bellocchio. Nous avons convaincu un membre russe du jury qui, au début, ne voulait pas voter pour « un ex-surréaliste qui avait fait un film dans un bordel ». Pour le convaincre, nous lui avons dit qu’un Soviétique ne voterait jamais pour un film faisant allusion à la Chine, car, au retour, il risquait le goulag en Sibérie. C’est ainsi qu’il s’est décidé à voter pour Buñuel... rires .

- Avez-vous écrit des scénarios ?

- J’ai essayé d’en écrire avec García Márquez, pour pouvoir financer nos romans, mais nous étions des scénaristes épouvantables. On passait des heures à discuter sur un simple adjectif. En réalité on faisait plus de la littérature que du cinéma. A la fin, nous avons compris que ce n’était pas notre destin de sauver le cinéma mexicain. Notre destin était d’écrire des romans.

- A propos du roman, vous écrivez : « Les romanciers donnent une réalité verbale à la partie non écrite du monde ». Est-ce votre devise ?

- Chaque romancier sait qu’à côté du monde réel, il existe un autre monde qui n’est pas écrit. J’en ai discuté plusieurs fois avec Italo Calvino. Le roman est comme un fantôme du monde que l’écrivain est le seul à voir. Le romancier dit alors ce qui n’a pas encore été dit et ce qui n’est pas encore inscrit dans le code du monde. Tout cela est encore plus vrai en Amérique latine, où le monde littéraire indien, un monde qui était essentiellement lyrique, a été détruit et enterré par la conquête espagnole. Par la suite, l’Inquisition et la cour espagnole ont interdit toute importation de livres en Amérique latine pendant trois siècles. Ainsi, au moment où en Europe se développait le roman européen avec Cervantès, Madame de La Fayette ou Fielding, la lecture et l’écriture étaient interdites chez nous. C’est seulement après l’indépendance que nous avons commencé à écrire des romans. Au début, à l’exception de Machado de Assis, nos auteurs imitaient le romantisme et le naturalisme européens. Mais un beau jour, à Paris, vers la fin des années vingt, en pleine période surréaliste, trois jeunes écrivains latino-américains - le Cubain Alejo Carpentier, le Guatémaltèque Miguel Angel Asturias et le Vénézuélien Arturo Uslar Pietri - se sont promis de ne plus imiter la littérature européenne, car en Amérique latine nous avions un surréalisme inné. De cette décision est né le réalisme magique latino-américain, qui a donné lieu à une littérature capable de récupérer toutes les traditions perdues et enfouies de notre passé. Tout à coup nous nous sommes aperçus que nous avions tout à dire, que nous pouvions raconter tout ce que nous n’avions pas pu dire pendant trois siècles. Il y avait tout à inventer et une tradition à créer. De cette découverte extraordinaire découlent la puissance et la force des romans latino-américains, des romans qui ensuite ont tous été un peu vite réunis sous l’étiquette du réalisme magique. En réalité, il n’y a eu que deux grands écrivains pour qui cette étiquette est appropriée : Alejo Carpentier et Gabriel García Márquez. Cortázar, Vargas Llosa ou moi-même, nous ne pouvons pas être rangés dans cette catégorie. La vérité est que, dès ses débuts, la littérature latino-américaine a fait preuve d’une grande variété de genres et de styles.

- La découverte de cette possibilité de tout dire a dû vous procurer une sensation presque magique...

- C’était une sensation émouvante. J’avais devant moi un horizon complètement dégagé et plein de possibilités. Avec mon premier roman, La plus limpide région , j’ai par exemple raconté Mexico, la ville la plus importante du pays, qui jusqu’alors n’avait jamais figuré dans un roman. Plus tard, j’ai pu raconter ce qui n’avait pas encore été dit sur la révolution mexicaine, c’est-à-dire l’événement le plus important de notre xxe siècle. Dans le passé, nous avions eu des romans et des témoignages d’écrivains qui avaient participé directement à ces événements, mais, grâce à la distance, je pouvais regarder la révolution sous un nouveau jour plus critique.

- Dans un roman comme La Mort d’Artemio Cruz vous avez souligné le désenchantement et la dégradation des idéaux de la révolution. Pourquoi ?

- La révolution nous a permis de découvrir l’identité mexicaine qui avait été écrasée et cachée. Elle a également amené le monde paysan sur le devant de la scène nationale, en brisant l’isolement de la population rurale et de la montagne. A ce moment-là, naissent le cinéma, la littérature, la musique et l’art du Mexique moderne. Le pays sera alphabétisé, la santé et l’économie connaîtront un véritable développement, mais sur le plan politique il n’y aura pas de processus démocratique ni de pluralisme politique. Nous resterons dans un système autoritaire dominé par un parti unique. Ce système ne sera remis en question qu’en 1968, mais les jeunes demandant la démocratie obtiendront comme seule réponse la répression. Il faudra attendre encore trente ans, avant que le parti unique quitte le pouvoir, ce qui est arrivé récemment.

- Dans vos romans on retrouve tous ces soubresauts de l’histoire du Mexique. Comment envisagez-vous les relations entre la littérature et l’histoire ?

- Face à l’histoire, le romancier a toujours besoin de la distance, qui seule lui garantit une perspective originale. Sur le vif, on peut écrire des témoignages extraordinaires, je pense par exemple à celui de Primo Levi sur les camps de concentration, mais pour écrire un roman, il faut du recul. Pour aborder l’histoire, le romancier doit s’en débarrasser, il ne doit pas se situer dans l’histoire mais dans le monde. Le problème alors est de savoir comment nous nous situons dans le monde, et le romancier le fait précisément à travers l’imagination et le langage.

- C’est ce que vous avez fait dans Laura Diaz , où la protagoniste traverse toute l’histoire du XXe siècle...

- Le roman est une sorte de bilan du xxe siècle, mais à travers le point de vue d’une femme, car je voulais m’éloigner du machisme de la tradition mexicaine. Une femme pouvait incarner ce bilan avec plus de force et de sensibilité. La Mort d’Artemio Cruz et Laura Diaz sont deux romans qui pour moi vont ensemble, car les deux racontent l’histoire de mon pays. Le premier est un roman sur la révolution, tandis que le deuxième est plutôt un roman sur la relation du Mexique avec le monde. D’ailleurs dans ce livre, à travers les vicissitudes de certains personnages, je parle de la réalité hors du Mexique, de la guerre d’Espagne, de la tragédie des camps de concentration ou du maccarthysme. D’un certain point de vue, c’est un roman polyphonique.

- On doit la définition de roman polyphonique au critique russe Mikhail Bakhtine. Est-il une référence pour vous ?

- Absolument. Bakhtine a élaboré une vision du roman qui au fond est la même que celle de Cervantès. Dans le roman polyphonique se croisent les individus, l’histoire, la biographie, la psychologie, la politique : tout peut rentrer dans ce roman, grâce au langage et à l’imagination. Le carnavalesque auquel tenait beaucoup Bakhtine est représenté par cette variété contradictoire du monde qui trouve son équilibre dans le roman.

- La politique revient sans cesse dans votre vie et dans vos romans. Comment les engagements politiques peuvent-ils se concilier avec le travail littéraire ?

- En n’acceptant aucun dogme politique. La seule façon d’introduire la politique dans un roman est d’en accepter toutes les contradictions, les thèses et les antithèses. Il ne faut jamais affirmer une seule position, il faut faire entendre toutes les voix. Les écrivains du réalisme socialiste, qui étaient obligés de chanter la gloire de Staline, exprimaient toujours une seule voix, mais cette attitude n’a jamais donné lieu au vrai roman politique, parce que la politique est toujours un dialogue entre positions différentes. Dans Laura Diaz j’ai essayé de le faire de façon très explicite, par exemple à travers les discussions entre trois personnages qui ont tous participé à la guerre civile espagnole, mais dans des formations différentes : l’un est anarchiste, l’autre communiste et le troisième républicain démocrate. Je ne veux pas privilégier un seul point de vue politique, même si je me considère comme un homme de gauche. Je ne laisse jamais ma position devenir celle du roman, je ne veux pas qu’elle s’impose de façon dogmatique. Bien entendu j’ai des idées politiques, mais je sépare nettement mon activité de romancier de mon éventuel engagement pour défendre telle ou telle cause. Quand j’écris un roman, je n’adopte pas la même attitude que lorsque j’écris un article pour El País sur la politique internationale. La valeur littéraire naît toujours de la cohérence avec le langage, mais aussi d’une sorte de foi en les possibilités de la création. Dans un roman, l’imagination et le langage sont les éléments essentiels de l’engagement littéraire. Les défendre c’est donc défendre la liberté.

- Dans Ce que je crois vous citez Agnès Heller, pour qui « l’éthique est une question de responsabilité personnelle ». Qu’est-ce la responsabilité personnelle pour un écrivain ?

- Pour Dostoïevski, tout le monde devait être responsable de tout le monde. Mais comment faire ? Il posa la question au critique Vissarion G.Biélinski, qui lui conseilla de tendre sa main à la personne la plus proche de lui. C’était le seul moyen pour se sentir responsable du monde entier. Pour moi, donc, le roman est une tentative de tendre la main à l’autre. C’est ainsi que je conçois ma responsabilité personnelle.


Rencontre avec Carlos Fuentes par LeNouvelObservateur