Si vous deviez faire un état des lieux de la lecture en France, à quoi ressemblerait-il?
Je reviens d’abord sur le titre général de l’entretien que vous me proposez, «Que lirons-nous demain?». Ne faudrait-il pas aller jusqu’au bout et se demander: «Lirons-nous demain?» Car la question se pose. Bien sûr, on lira encore, si on entend par lire «faire coïncider des signes graphiques avec des représentations mentales». Et la lecture continuera de nous fournir en informations. Mais si on entend par lire entrer par la lecture dans des univers fictifs, faire fonctionner grâce aux mots son imagination, sa capacité de distance, de réflexion et de rêve, je n’en suis plus aussi sûre et je doute qu’on puisse le faire aujourd’hui avec toute la sérénité et la rigueur qui conviennent, tant les observateurs eux-mêmes sont pénétrés d’arrière-pensées ! Tantôt catastrophistes: plus personne ne lit, ce qui est tout de même exagéré. Tantôt, et plus souvent, d’un optimisme de commande, entièrement asservi à ces intentions partisanes. Ceux-là affirment, contre toute évidence, qu’«on n’a jamais autant lu». Ce sont les mêmes qui prétendent que «le niveau monte» parce qu’un pourcentage élevé de la population obtient le bac et entre à l’université. Le «niveau» général de la population a monté, le «niveau» des études, peut-être pas.
De même pour la lecture : il est probable qu’on lit au moins autant que, mettons, il y a cent ans, mais le nombre de bons lecteurs, de lecteurs qui aiment vraiment lire, n’a pas crû autant qu’on aurait pu l’attendre de la démocratisation de l’enseignement. Le combat «pour la lecture» n’est sûrement pas neuf, il a toujours fallu le mener, mais aujourd’hui ce n’est plus avec l’assentiment général de la société ou de ses «élites», qui se détournent de la lecture de façon visible, presque ostentatoire.
«Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire», a écrit Proust. Sommes-nous encore capable de comprendre cette phrase extraite de Sur la lecture?
Il n’y a pas de «nous» en la matière. Ou alors, si «nous» désigne les grandes tendances, les tendances lourdes des sociétés modernes, développées, j’ajouterais «en crise» et pas seulement sur le plan économique, alors il faut répondre: non. Même si on fait hypocritement semblant de le croire, même si on le dit. Les sociétés «modernes» ne sont absolument pas préoccupées de «ces demeures» intérieures où seule, dit Proust, la lecture donne accès. «Des nymphes, montrez-moi z’en», disait Courbet, le chantre d’un réalisme entièrement tourné vers le visible ce que sa peinture heureusement dément . La «vie intérieure», le «for intérieur», combien de divisions? combien ça rapporte? Qu’est-ce que ça vaut sur les marchés? Rien. Tout au plus, quand on découvre que cela existe, on prend peur, on fuit. On cloue des planches sur la porte.
Et puis heureusement, ça ne marche pas. Quelqu’un un jour lit un livre, quelque chose en lui s’ouvre, il n’en revient pas. Il est perdu ! Perdu pour ce modèle lâche et arrogant qu’on cherchait à lui imposer. De la vie se met à circuler en lui. Il est sauvé.
Un récent sondage de l’institut GFK classe la lecture en sixième position des loisirs des Français, qui y consacreraient 38 minutes par jour. Que vous inspire ce chiffre ?
Je ne sais pas comment interpréter ce genre de calcul statistique, qui au fond ne recouvre aucune réalité vécue. Je prendrais plutôt les choses par un autre bout. Par exemple, je m’estimerais très heureuse si je voyais qu’un grand nombre de gens cessent de dire: «Je lirais bien, mais je n’ai pas le temps, entre le travail, les enfants, les transports…». Car si on aime lire – surtout : si on a besoin de lire –, on en trouve nécessairement le temps. On prend ce temps-là sur d’autres façons d’occuper le temps libre ou inoccupé. Le soir avant de s’endormir. Dans le bus. J’étais dans le TGV l’autre jour, je lisais un article sur les «readers», ces petits lecteurs portables où, disait l’article, on pourra transporter jusqu’à 160 livres ! J’ai regardé autour de moi : personne n’avait devant soi rien qu’un seul livre. J’étais sans doute mal tombée, il y a des gens qui lisent dans les trains, j’en ai vu. Je les remarque d’autant plus que c’est rare. Des ordinateurs, des lecteurs de DVD, des journaux de « mots fléchés » et beaucoup d’adolescents roulés en boule, endormis. C’était bien du temps de lecture perdu.
Par ailleurs, et assez curieusement, ce sondage était intitulé «les Français et l’entertainment». Que pensez-vous du terme «entertainment» appliqué à la lecture? N’est-ce pas le symptôme d’une conception de la lecture qui nierait tout pouvoir d’enrichissement?
Sans aucun doute! Si déjà on éprouve le besoin de dire «entertainement» au lieu de «divertissement», c’est qu’on est entièrement acquis à l’idée que la forme supérieure du divertissement, c’est l’industrie du spectacle, dans ses formes modernes, «américanisées» que déplorent et rejettent bien des Américains. La lecture est aux antipodes de cette vision du «divertissement». La lecture – pas celle du journal, celle des oeuvres d’imagination, de fiction, de pensée et de rêve – creuse au sein de la société et des choses de la vie un espace dédié à ces forces qui en nous ont besoin de solitude, de silence et de paix, autant que d’échange, pour croître. La lecture nous «divertit» au sens étymologique, au sens où elle nous met à distance de l’épuisant harcèlement quotidien où nous sommes plongés. Elle nous fait accéder ainsi à une autre dimension de la vie humaine, à ce que le philosophe tchèque Jan Patocka appelle «le souci de l’âme». Pas du tout dans un sens religieux: ce n’est pas le souci du salut, la préoccupation de l’au-delà. Ce «souci de l’âme», c’est la voix en nous, têtue, obstinée qui dit que le destin de l’homme n’est pas d’être riche, d’asservir ou de dominer. Qui dit que la «vie bonne» est nécessairement autre chose que la quête d’une «bonne vie»; que l’«entretien de la vie» ne peut réaliser la vocation proprement humaine de l’existence.
Gardons-nous de l’oublier; gardons-nous aussi de perdre la dimension laïque, séculiére, de cet appel au silence et à la réflexion qui émane des livres. Sinon ce seront les religions qui récupéreront ce besoin à leurs fins. Voyez les récentes interventions de Benoït XVI nous rappelant que l’homme ne vit pas que de pain. Et les imams tonnant contre le «matérialisme» de nos sociétés.
Faut-il dissocier le sort de la lecture de la condition plus globale faite à la culture générale, à l’heure où triomphe la volonté «de se distraire à en mourir», pour reprendre l’expression du célèbre sociologue Neil Postman ?
C’est un livre prophétique. Publié en 1984, pour faire écho au célèbre livre d’Orwell, le livre de Postman montre que les pronostics d’Huxley dans Le Meilleur des mondes sont plus justes que ceux d’Orwell. «Orwell craignait qu’on ne nous cache la vérité. Huxley redoutait que la vérité soit noyée dans un océan d’insignifiances», écrit Postman. Dans 1984 le contrôle sur les gens s’exerce par la terreur; dans Le Meilleur des mondes, par la dictature du plaisir.
Il faut maintenant aller encore plus loin et lire ce que Bernard Stiegler a écrit sur le «psychopouvoir» du marketing et de la télévision qui fait naître un «homme inhumain» chez les nouvelles générations. C’est une action de contrôle qui s’exerce sur nous et plus encore, une véritable mutation dans la sphère libidinale car le capitalisme a besoin, écrit Stiegler, de rendre inextinguible notre soif de marchandise. Au risque de finir par la détruire et alors, la catastrophe serait totale…
Dans un entretien accordé le mois dernier au Magazine Littéraire, le romancier britannique Jonathan Coe pointe, dans une édition en progression régulière, une désaffection pour la fiction et la place croissante tenue par les documents, témoignages et autres récits. Pensez-vous, comme lui, que ce goût pour tout ce qui est étiqueté «vrai», né avec la télé-réalité, puisse menacer l’avenir du roman?
Ce sont en apparence deux versions du «vrai» qui s’affrontent: le «vrai» comme ce qui s’est réellement passé, et que restituent des documents ; le «vrai» comme résultat de la réflexion, de l’exercice de la pensée. En fait, il y a plus de «vérité» dans la vision du monde que donnent certains situations fictives, agencées, présentées, analysées, pensées par un narrateur que dans des «faits» bruts. «L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai», écrit Baudelaire dans les Curiosités esthétiques.
Au bout du compte, revendiquer la «vérité» de la fiction, c’est partir en guerre contre le mensonge. Car la prétendue «télé-réalité» n’est qu’une entreprise à fabriquer du faux à grande échelle, et l’exploitation de la crédulité. La télé-réalité, écrit Christophe André sur psychologies.com «délivre une image artificielle et factice de l’existence et des rapports humains fausses fraternités, larmes mises en scène, comportements calculés en fonction de la caméra…. Toutes les émotions y sont fabriquées ou au moins préparées en vue de faire de l’audience.»
Cela étant, si l’entreprise réussit, si elle parvient à nous décerveler, alors il y a une menace pour le désir de roman, pour le goût de lire des romans. Et cela risque d’atteindre le roman lui-même dans sa forme. Voyez toutes ces «fictions» écrites en première personne comme pour dire: ce n’est pas de la fiction, c’est vraiment arrivé. Mais ce n’est pas ce que nous voulons ! Ce que nous voulons, ce sont de belles inventions! Des inventions vraies! Comme Anna Karénine!
Sans idéaliser «l’école d’avant », vous vous insurgez contre le «pédagogisme» pratiqué par une école moderne qui, supposant d’emblée le savoir « amer », se sent obligé de l’envelopper dans «dans une bouchée sucrée ». Que répondez-vous à ceux qui pensent que c’est là un combat d’arrière-garde?
La notion de «pédagogisme» est une notion polémique: j’en ai usé moi-même dans mon dernier livre pour désigner un courant, des méthodes et surtout une idéologie. Je l’oppose à la «pédagogie», art admirable qui consiste à inventer chaque jour le moyen de faire passer des connaissances. Le «pédagogisme» s’est justifié en partie par cet argument: on peut enseigner mal ce qu’on connaît bien. C’est parfois vrai. Mais il y a une autre vérité, incontestable celle-là: c’est qu’on ne peut jamais enseigner bien ce qu’on connaît mal.
C’est le «pédagogisme» qui en insistant beaucoup sur le fait qu’il faut séduire, motiver, distraire, un enfant ou un adolescent a accrédité l’idée qu’apprendre est rebutant, en tout cas, que ce n’est pas un plaisir. Ce qui va contre cette admirable formule de la philosophie grecque, qu’on trouve chez Aristote et sur laquelle s’est construite notre culture qu’apprendre est un besoin et un plaisir !
Mais ce faisant, les «pédagogistes» se condamnent à la tâche de Sisyphe. Si on part de l’idée que le savoir est une pilule amère – curieux, de la part d’enseignants, on croirait qu’ils se sont eux-mêmes ennuyés dans des études que personne ne les obligeait à faire! – et si on la cultive chez les élèves, on n’aura jamais assez de bouchées sucrées pour en masquer le goût!
Il faut remettre les choses sur leurs pieds. Réhabiliter l’idée d’une joie de et par la connaissance. Redire que si apprendre demande un effort, cet effort comporte en lui-même sa récompense : la joie de comprendre et de se transformer en apprenant et en comprenant. C’est une tâche moderne et non un combat d’arrière-garde. C’est la grande tâche moderne! Qui ouvre des voies infinies, non de soumission, mais de liberté. D’agrandissement, d’augmentation de soi…
Alain Bentolila cite cette «loi simple» de la linguistique: «Moins on a de mots à sa disposition, plus on les utilise et plus ils perdent en précision. On a alors tendance à compenser l’imprécision de son vocabulaire par la connivence. La pauvreté linguistique favorise le ghetto; le ghetto conforte la pauvreté linguistique.» L’enjeu des premières lectures est donc aussi celui de l’expression, et de la compréhension…
Je partage entièrement cette vision à la fois très profonde et très fine du lien entre la «connivence» et la «pauvreté de l’expression», car je crois moi aussi que cela favorise des formes dangereuses d’enfermement social. J’ajouterai qu’un monde où on se comprend moins les uns les autres, c’est d’abord un monde où on se comprend mal soi-même. Quand on n’est pas en mesure de prendre une distance réflexive à l’égard de ses propres impulsions, on n’est pas préparé à comprendre celles des autres. On est l’ennemi des autres parce qu’on se voit soi-même en étranger, qui inquiète et fait peur.
Aujourd’hui, la méthode d’apprentissage de la lecture dite «syllabique» a triomphé de la méthode «globale». Où vous situez-vous dans ce débat?
Je ne suis pas une spécialiste de la question. Mais je serais plutôt en faveur de la méthode «mixte» mot qu’on préfère aujourd’hui à «semi-globale» tant la méthode globale est décriée. La différence en gros est que la méthode globale pose comme unité la phrase, qu’il s’agit de déchiffrer, ce qui entraîne un jeu de devinettes, avec toutes les catastrophes qu’on sait, Ainsi «ami» peut être lu «copain» par un enfant se fiant au sens général de la phrase. La méthode mixte, elle, pose le mot comme unité de déchiffrement, mais recourt ensuite à l’analyse syllabique. Ce qui restreint les possibilités dangereuses de la «devinette». Surtout si elle se complète par le passage immédiat à l’écriture du mot, qui ne doit pas seulement être déchiffré mais reproduit par l’enfant.
Il y a cependant plusieurs aspects dans votre question. Je dirai que l’apprentissage du déchiffrement ne peut pas être opposé à la découverte du plaisir de lire. D’abord parce qu’il en est la condition. Il ne peut y avoir de plaisir à lire, si la lecture n’est pas aisée. Mais là où vous avez raison, c’est quand vous dites qu’il faut absolument que l’enfant soit pénétré de l’idée que lire l’enrichit, que le livre le fait accéder au plaisir très particulier d’imaginer, de rêver, de s’émouvoir devant des «histoires», de s’inquiéter pour des êtres fictifs. Et cela peut être créé et entretenu par toutes sortes d’activités de lecture, notamment par la lecture à voix haute, à laquelle le maître lui-même doit se livrer. Car cela ravive et réenclenche régulièrement ce «désir des histoires» que tous les enfants, sans exception, connaissent avant de lire par eux-mêmes, en écoutant leurs parents. Comment se fait-il que l’enchantement des histoires écoutées se perde quand on les lit soi-même? Il faudrait que soit communiquée aux enfants l’idée qu’apprendre à lire, c’est accéder à un pouvoir, celui de faire vivre les mots, dont seuls auparavant les adultes étaient détenteurs.
Beaucoup d’actions sont mises en oeuvre pour attirer les adolescents vers la lecture. Ateliers d’écriture, rencontre avec des «écrivains vivants». Quel regard jetez-vous sur ces initiatives, qui, bien souvent, tournent à la simple initiation à la lecture ?
J’ai moi-même l’an passé participé à une de ces opérations en allant dans deux classes de Troisième à Toulon. Au départ, je n’étais pas trop convaincue. Je crois en effet que lire, ce n’est pas rencontrer un auteur mais, d’abord, des personnages, des situations, un univers. On ne se soucie pas tellement de l’auteur quand on lit, il peut aussi bien être mort, c’est d’ailleurs la plupart du temps le cas. Opposer l’écrivain vivant à l’écrivain mort, c’est même peut-être une erreur: c’est renforcer l’idée que la littérature d’hier est «poussiéreuse» et ne peut donc pas intéresser un enfant d’aujourd’hui.
Pour moi, je préférerai toujours dire qu’en un sens aucun écrivain n’est mort, puisqu’il est vivant dans ses livres. Cela donne à la lecture une profondeur, une hauteur, c’est comme une façon dire: les morts sont là ; ce qu’ils nous ont laissé est vivant, et c’est inestimable. C’est pour cela que j’avais intitulé Le Don des morts un essai sur la littérature.
Cela dit, aller dans un collège est très important. C’est ce que ne font pas souvent les spécialistes de «sciences de l’éducation» enfermés dans leurs dogmes stériles. J’y suis allée du reste moins comme l’auteur ou le professeur – de littérature – que je suis aussi, mais comme quelqu’un qui… aime les livres, un auteur qui lit! Car je crois beaucoup que le goût de lire se transmet par l’exemple, le modèle, la passion… Et cela peut aider aussi les professeurs, sur qui je compte bien plus que sur ma courte visite pour déclencher chez les élèves un goût durable de lire.
Comment faut-il comprendre, d’après vous, ce sondage récent TNS-Sofres qui révélait une augmentation du nombre de lecteurs parmi les Français, mais une diminution importante du nombre de livres lus ?
Cela veut qu’il y a de moins en moins de «lecteurs» et ce n’est pas une bonne nouvelle. On lit des sms, des informations trouvées sur Internet. Mais est-ce que cela définit «un lecteur»? A l’évidence non. Un «lecteur», c’est quelqu’un qui lit «des livres». Et encore pas n’importe lesquels. Pas des livres de cuisine il y en a d’excellents! ou des livres techniques. Pas non plus seulement quelqu’un qui lit des traités de sociologie ou des documents historiques. Un «lecteur», alors me direz-vous, qu’est-ce que c’est? On le sait très bien au fond: un «lecteur» c’est quelqu’un qui pense qu’il y a une dimension de la vie auxquelles on n’a accès que par les livres. Quels livres? Ceux qui dans leur forme même sont une réflexion vivante sur l’existence, ceux qui développent une pensée du monde. Pas en théorie, mais en acte. A travers des exemples concrets, des situations. A travers la mise en scène de situations comparables à celles que vivent réellement des êtres vivants. À la différence près que ces situations sont imaginées, imaginaires. Et que leur intelligibilité vient de l’éclairage réfléchissant que leur donne le narrateur, «invisible et partout présent, dit Flaubert comme Dieu dans la création».
Je n’ai jamais cessé de plaider pour cette idée qu’une vie est une vie mutilée si elle ne se confronte pas à de la pensée inscrite dans des mots; si elle ne cherche pas ainsi à se déchiffrer elle-même. Cela me paraît fondamental, et il faut y revenir sans cesse. La littérature est une voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité. Voilà pourquoi lire est bien plus qu’une distraction.
En profitant du penchant contemporain pour les récits et autres témoignages-vérité, l’édition n’a-t-elle pas elle-même participé à la désacralisation du livre et de la pratique de la lecture ?
C’est indéniable. Et dangereux pour sa survie… C’est un calcul à court terme, inspiré par une logique marchande omniprésente aujourd’hui.
Mais on ne peut pas parler de «l’édition» en général. J’ai la chance d’être publiée par une grande maison d’édition dont les publications et le succès témoignent depuis quelques années de l’intense renouveau que connaît aujourd’hui la fiction romanesque française. Je ne pourrais citer tous les noms, ils sont trop nombreux… Stéphane Audeguy, Tristan Garcia, Maylis de Kerangal, Olivier Rohe. .. Leurs livres répondent exactement à ce mode de «connaissance par la littérature» que j’appelle de tous mes voeux !
Voilà encore dix ans, nous pensions la lecture menacée par la télévision. Or, les audiences de celles-ci baissent, au profit d’internet. Internet représente-t-il on à un retour de la lecture imposé par la pratique du Web?
Internet n’est exactement ni une «distraction» ni un «retour à la lecture»: Internet est la plus extraordinaire «banque de données» que l’histoire humaine ait jamais connu. On lit bien sûr les pages trouvées grâce à Google ou Yahoo!, mais ce n’est pas de la lecture voir plus haut et si c’est une distraction» elle ne peut pas détourner du livre ceux qui en ont la passion, car ce n’est pas du même ordre.
La question est au fond beaucoup plus prosaïque: c’est que la quantité de temps libre disponible n’est pas infinie et qu’il faut donc, je l’ai rappelé plus haut, savoir imposer ses propres priorités. Si lire est ou en redevient une, alors on en trouvera de nouveau le temps. Il faut faire entendre ce qu’est un livre et qu’«un trésor est caché dedans» pour parler comme La Fontaine. Tout est là: cela suppose une profonde «conversion» de nos comportements et de nos idéologies entièrement gouvernés par le plaisir de consommer et le désir de jouissance immédiate. La «crise» en réduisant nos possibilités de consommer va-t-elle aussi nous faire réfléchir sur l’idéal de consommation lui-même? Peut-être, mais à quel prix.
Que répondez-vous aux apôtres du web qui expliquent que l’accaparement des jeunes générations par les écrans en fait paradoxalement des lecteurs assidus?
Cette réponse en forme de pirouette ou de provocation ne peut venir que de ceux qui ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, ce que c’est que lire. Pour eux distinguer entre les diverses formes de la lecture n’est qu’une forme d’élitisme. Pourquoi faudrait-il considérer qu’il y a des formes «supérieures» de la lecture ? Lire, c’est lire, point!
Or, on sait bien que ce n’est pas vrai. Qu’une lecture, fût-elle «assidue» d’informations générales n’est pas l’équivalent de la lecture, même sporadique, d’une oeuvre grande et forte, d’un grand texte. Car il y a des grands textes, même s’il est difficile d’en cerner la définition, même si elle varie selon les époques, les moments. Et cet anti-élitisme réconcilie la gauche et la droite: une droite «populiste» qui méprise la culture et les choses de l’esprit ou qui n’en voit pas l’intérêt économique, utilitaire, marchand ; une gauche antibourgeoise qui croit déceler dans l’éloge de la lecture l’expression arrogante d’une domination de classe… Alors que c’est tout le contraire! Alors que c’est le désir d’offrir au plus grand nombre la possibilité d’exercer son droit de lire! Et de lire le meilleur de ce que l’humanité a produit!
Nous avons vu apparaître cette année les premiers lecteurs électroniques procurant un confort de lecture équivalent à celui du papier. Confronté à ce nouvel objet, le livre va-t-il rester le contenant emblématique du savoir? N’a-t-il pas déjà perdu ce statut?
Au début du siècle dernier, quand Teodor de Wyzewa traduit et préface La Légende dorée de Jacques de Voragine, il évoque ces « chefs d’oeuvre » qu’en sont les innombrables versions manuscrites ornées de tout ce que l’enluminure et la calligraphie ont de «délicieux». Hélas, ajoute-t-il, deux siècles après l’imprimerie va venir «se substituer à ces deux arts et les anéantir!»
C’est en effet ce qui se passe au cours de l’évolution historique, à chaque grande invention : quelque chose d’irremplaçable est tué, quelque chose d’impensable s’impose. L’imprimerie signe la fin des incunables, mais elle est aussi un gain immense en matière de diffusion des oeuvres et de la pensée, même si ce n’est pas son but premier. Les modernes «readers» s’inscriront-ils dans cette ligne? Si on écoute les arguments de vente de Sony, les readers ne visent pas à remplacer le livre mais à en stocker facilement une plus grande quantité ; leur légèreté «vous permet de l’emporter partout, tandis que la batterie longue durée vous autorise à tourner jusqu’à 6800 pages sans recharger – l’équivalent du temps nécessaire pour lire Guerre et paix cinq fois d’affilée».
Je n’y vois pas de menace pour la lecture, puisque le mode d’appropriation et de construction du sens demeureront rigoureusement le même. Ce sont plutôt les questions de droit qui me préoccupent, édition, droits d’auteur, et plus encore, la survie de la librairie – déjà menacée par la vente de livres en ligne. Mais la question du goût de lire se posera tout autant : celui qu’on aura convaincu d’en acheter un car c’est « moderne » risquera fort d’être déçu. Le maniement sera souple et facile ; mais le processus de lecture toujours le même. Lent et ennuyeux, toujours autant, si vous n’aimez pas ou ne savez pas lire. Le «reader» n’est pas un appareil de transfusion du sens.
A une époque où la subversion est revendiquée partout, comment pourrait-on réhabiliter la valeur du livre et son pouvoir émancipateur?
Vous trouvez que la «subversion» est revendiquée partout? Moi je vois plutôt le contraire: une soumission incroyable aux modes et à la mode, un désir de faire «comme les autres» et de ne pas être en reste dans ses achats, ses habitudes alimentaires, ses façons de vivre de se vêtir… Un conformisme pesant règne sous le nom «d’individualisme», une peur de la liberté, de la singularité, une haine de l’exception derrière l’éloge convenu de la différence. C’est du reste ce qui fait qu’on fuit les livres. Parce qu’ils sont toujours un pas de côté par rapport aux modèles ambiants. Ils proposent deux choses, qu’on redoute: un face-à-face avec l’imaginaire d’autrui, un face-à-face avec son propre imaginaire, avec son «moi». Vite, refermer le livre et retourner à la gluante unanimité, au collant unanimisme d’un show télévisé ! Si le livre émancipe, c’est d’abord parce qu’il arrache au collectif. Et l’individu moderne n’aime que cela. Même s’il en critique les variantes «totalitaires».
Cependant il subsiste çà et là des poches de résistance, c’est-à-dire d’abord de pensée – qui préparent un avenir. Et les livres sont ces «millions d’oiseaux d’or», cette «future vigueur» dont parle Rimbaud.
Montesquieu puis Proust ont tour à tour souligné le caractère consolateur de la lecture. C’est même une «amitié» pour ce dernier. A force d’avoir réduit l’acte de lire à sa signification fonctionnelle, n’en avons-nous pas perdu le goût ?
C’est très beau, cette idée d’amitié, elle rappelle aussi le mot de Descartes, que la lecture est une «conversation» avec les grands hommes des temps passés. Oui, la lecture console, et elle apaise. Comme dit Victor Hugo : «Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout».
Est-ce que nous en avons perdu le goût, est-ce qu’on nous l’a ôté ? Plutôt le second. Notre «crise de la culture» pour reprendre l’expression de Hannah Arendt est une panne de l’imagination, un mise en panne, comme celle d’un navire arrêté en pleine mer parce qu’il n’y a plus de vent. L’utilitarisme, la conception actuelle de la politique, le règne outrancier de l’argent, tout cela paralyse affreusement nos consciences, nos esprits, nos âmes.
Y a-t-il un espoir? Forcément. Jusqu’au jour où on aura réussi totalement à nous stériliser. Ce jour arrivera-t-il? Je pense que non. Sauf si la biologie s’en mêle, sauf si on tente et réussit la greffe des machines sur nos corps.
Pour conclure, que vous a apporté la pratique de la lecture? Pourriez-vous vivre sans?
Vivre sans lire, ce serait toujours vivre. Mais comme un corps sans âme. Comme un arbre sans la sève et le vent.



