Catherine Robbe-Grillet : « À la gloire du Nouveau Roman »

Le théâtre de la Colline propose en ce moment une pièce de Christophe Honoré, Nouveau Roman, qui retrace avec humour le parcours de ce mouvement littéraire. On y rencontre l’éditeur Jérôme Lindon et les principaux écrivains du groupe : Duras, Ollier, Sarraute, et bien sûr le couple Robbe-Grillet. De tout ce beau monde, une des seules survivantes : la malicieuse Catherine Robbe-Grillet, que cette mise en scène fait sourire…

Après avoir vu la pièce, quelle a été votre première réaction ?
Je suis allée voir la pièce lors du festival d’Avignon. On me l’avait déconseillé pourtant, de peur que ça ne me blesse, et finalement, tout ça m’a beaucoup amusée ! D’autant plus qu’au fond, c’est à la gloire du Nouveau Roman. Par le biais de la comédie, on le présente tout de même comme le dernier mouvement littéraire avec un grand L.
Déjà lors de cette représentation, il y avait eu cet intermède où la troupe discute avec le public, comme c’est le cas maintenant à la Colline. J’avais alors pris la parole et j’avais dit : «Tout est vrai, mais je ne reconnais rien», mais je n’ai pas expliqué d’où venait cette phrase. Il s’agit au départ de la réaction d’un des protagonistes mis en scène par Marguerite Duras dans Le Navire Night, qui s’inspire d’un fait divers. En voyant le film, il s’était écrié «tout est vrai, mais je ne reconnais rien». Dans Cérémonies de femmes, on retrouve le même homme et j’écris alors :  J’espère qu’il ne dira pas, comme pour Le Navire Night : tout est vrai, mais je ne reconnais rien.» Et voilà que c’est moi qui redit cette même phrase, devant la pièce, à Avignon.

Etait-ce une représentation fidèle ?
Oui plutôt, mais les rapports entre les gens sont beaucoup plus exacerbés sur scène qu’ils ne l’étaient en réalité. Il n’y avait pas autant de tensions, c’était beaucoup plus feutré ! Il y a forcément un effet d’exagération, puis que les évènements de plusieurs années sont regroupés en seulement trois heures, mais, c’est plus amusant comme ça !
En tant que Catherine Robbe-Grillet, j’ai beaucoup apprécié Mélodie Richard, la comédienne qui joue mon rôle. Je l’ai trouvée charmante et elle rapporte très bien mes paroles, qui sont extraites principalement de Jeune mariée. Pour ce qui est d’Alain, je dois dire avant tout que je ne l’ai jamais vu porter un bermuda ! Il disait qu’il avait des mollets de philosophes… Par contre, j’ai retrouvé dans la pièce son côté combatif. Il avait la volonté de rassembler des écrivains pour faire la lumière sur eux. Et on peut dire que ça a fonctionné à voir tous les prix qu’ils ont reçus : Médicis, Renaudot, Goncourt, Nobel… À propos, l’histoire du Nobel est véridique. Alain savait qu’il n’aurait jamais le prix Nobel, car il avait une réputation sulfureuse ! Certains universitaires avaient pourtant mentionné son nom, mais lui savait que ça ne suffirait pas. Quand le prix a été attribué à Claude Simon, il a eu l’impression que c’était son prix, ou du moins le prix du Nouveau Roman et donc un peu le sien aussi. C’est un peu comme pour les noms de rues et de collèges : Marguerite Duras a une quantité de rues à son nom, mais il n’y aura jamais de collège Alain Robbe-Grillet. Ce n’est pas une question de qualité des textes, mais une question de réputation.

Y avait-il des différences importantes entre la représentation d’Avignon et celles de la Colline ?
Oui, la pièce a été réduite. La scène où l’on voit les écrivains danser était beaucoup plus longue, les extraits d’interviews filmées aussi, je crois. Et il y avait des gestes beaucoup plus suggestifs, de masturbation par exemple, qui ont été coupés. Mais aucune scène n’a bougé radicalement. La seule qui a changé un peu, c’est la scène de l’Académie française, où l’on voit Alain enfiler ce qui ressemble à un habit vert. Dans la première version de la pièce, on insistait beaucoup sur l’idée qu’Alain était assoiffé d’honneurs. Mais ce n’est pas vrai, il les prenait quand il en avait, mais il ne les recherchait pas particulièrement. Cette scène a été nuancée depuis, sans doute parce que le livre Alain est sorti entre temps et que j’y parle de cette anecdote. J’ai l’impression qu’ils en ont tenu compte.

Qu’elle était votre place dans le groupe des Nouveau romanciers ?
Oh, elle était très secondaire ! Vous savez, ce n’était pas moi l’écrivain, c’était Alain. Moi, je le suivais partout, mais je n’étais pas particulièrement impliquée dans leurs débats. D’ailleurs, à l’époque personne ne savait que j’écrivais des livres. Quand L’Image est paru, il a été immédiatement interdit et on a demandé à Jérôme Lindon de rendre tous les exemplaires imprimés. J’avais écrit sous le pseudonyme Jean de Berg pour me protéger. Jérôme avait affirmé avoir reçu le manuscrit par la poste. Tout cela était une prise de risque énorme. Donc l’anonymat devait être impérativement respecté et personne – en dehors de deux ou trois proches -  ne savait que j’écrivais moi aussi. Tout cela ne s’est su que bien plus tard. Même s’il y avait des rumeurs depuis un certain temps, je dirai que l’on a su officiellement que Jean et Jeanne de Berg c’était moi, seulement en 1985, lors de la parution de Cérémonies de femmes.

D’après vous, peut-on vraiment représenter l’écrivain sur scène ?
Certains sont suffisamment spectaculaires, ou bien ont eu une vie spectaculaire. Mais les écrivains vivent avant tout par leurs textes, alors le meilleur moyen de les représenter reste peut-être de les lire sur scène. À mon avis, Christophe Honoré a pris le bon parti de montrer à la fois les écrivains et des extraits de leurs textes, afin de pousser les gens à lire. Les montrer ainsi, et montrer le Nouveau Roman, c’est aussi dire que tout cela n’est pas mort, que c’est bien vivant. D’autant plus qu’il y a ces vidéos d’écrivains contemporains qui parlent de leur vision du mouvement, et pour eux c’est encore bien vivant. En en parlant, ils redonnent vie au Nouveau Roman et qui sait, peut-être qu’il y aura un jour un «néo-Nouveau Roman» !

Par Clémentine Baron