Maia Baran : « L'univers de Murakami parle de lui-même »

D’origine russo-polonaise, Maia Baran partage son métier entre le théâtre et des doublages francophones de films. Elle interprète Aomamé, la justicière mélancolique de 1Q84. Pour Audiolib, elle a aussi enregistré les quatre épisodes de la saga Twilight et Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites.

Avez-vous été surprise par l'univers de 1Q84, où s’alternent des scènes assez crues dans un monde onirique et fantastique ?
Maia Baran. Plus que surprise, c'était essentiel de comprendre dès les premières pages le contraste entre la réalité crue de l'histoire et l'onirisme propre à Murakami pour que l'oeuvre soit mise en relief... De là se crée le rythme suggéré par son écriture prodigieuse. Il faut prendre le train en marche, ne pas se conformer à chercher un début ou une fin. Nous nous trouvons dans un segment de vie, de parcours. En tant que comédienne, c'est extrêmement jouissif de jouer avec ces contrastes, pour surprendre l'auditeur. Je peux imaginer que 1Q84 sera une oeuvre prenante à écouter justement grâce à la virtuosité de l'écriture. Le lecteur n'a pas le temps de se lasser, ou de «s'installer» dans une situation, qu'il est propulsé dans une toute autre atmosphère...

Que pensez-vous de votre personnage ? Quelle image de la femme japonaise - ou de la femme tout court -  cela donne-t-il ?
Mon personnage, Aomamé, est en pleine mutation... Entre un passé sombre, un présent morne d'un point de vue personnel, un futur inexistant, une solitude résignée. Un but à son existence : rendre justice aux femmes victimes de maltraitances conjugales. Son moteur : un amour secret, enfoui, remontant à sa petite enfance...
Je la perçois comme une sorte d'archétype de la jeune trentenaire d'aujourd'hui ; en rupture avec la femme au foyer d'hier, héritière de la libération féministe. Elle doit honorer cet héritage; elle représente l'espoir de vengeance des opprimées, la fille rêvée pour la vieille dame, la femme libre de toute attache sentimentale. Et pourtant... Quel lourd fardeau! Elle est constamment rappelée à sa fragilité et à ses espoirs ; C'est un magnifique personnage.
 
Ne trouvez-vous pas que la douceur de votre personnage contraste avec ses activités meurtrières ? La dualité d'Aomamé est-elle le reflet du roman ?
Tout à fait! Une ingénue meurtrière. Méfions-nous des apparences. Murakami se passe bien des clichés issus des polars. Ses personnages vibrent. Ils existent ! J'ai parfois l'impression de connaître réellement Aomamé, tant elle est vraie. Nous sommes tous pleins de contradictions. Et on pourrait aussi parfois hésiter entre fiction et réalité dans notre monde moderne.

Comment avez-vous ressenti la solitude des personnages ? Est-elle pour vous à l'image de notre société ?

Oui, nous serions moins seuls en vivant en microcosmes. L'individu seul dans la grande ville. Ces personnages sont nos propres reflets dans le miroir. Et pourtant, ils sont en quête l'un de l'autre. Murakami campe son récit par l'alternance des chapitres entre Aomamé et Tengo. On comprend assez vite que leurs destins doivent ou ont dû se croiser... Mais arriveront-ils à franchir cette barrière ? Comprendront-ils qu'ils ne sont pas seuls ? L'auteur met en abîme un récit dans le récit. S'attendrait-on à voir soudain un personnage surgir dans le récit de l'autre ? Comme Aomamé qui bascule dans un autre monde où brillent deux lunes...

Comment avez-vous choisi le style d’interprétation pour 1Q84 ?
Le style de Murakami demande que la voix reste en retrait du texte. Son écriture est tellement fine et riche qu’on s’efforce d’interpréter sans caricature. C’était une demande au casting : ne pas trop nous mettre en avant. D’autres textes littéraires demanderont plus de théâtralité. Twilight devait être porté par le jeu tandis que l’univers de Murakami parle de lui-même.
Avec Emmanuel Dekoninck [qui lit le personnage de Tengo, l’autre voix du livre], on a cherché un même style de lecture mais pas la même énergie. À l’écoute, l’auditeur va être embarqué par des énergies différentes.