Miklós Szentkuthy: « Entendez-voir» au Petit Palais

Organisé par la Maison des écrivains et de la littérature - M-e-l, l’Ina et le Petit Palais, en partenariat avec Le Magazine Littéraire, le cycle « Entendez voir » propose à des auteurs contemporains de revisiter des moments littéraires du petit écran. Le 1er avril, Pierre Senges a évoqué l’auteur hongrois Miklós Szentkuthy à travers «Caractères», l’émission de Bernard Rapp réalisée le 22 février 1991. L’entretien était animé par François Aubel, rédacteur en chef du Magazine Littéraire.

Une légende se construit

La métaphore

En marge de Casanova

Dans le premier tome de son Bréviaire de saint Orphée, qui en compte neuf, Miklós Szentkuthy évoque deux espiègles jumeaux européens, l’ici-bas et l’au-delà : c’est à mi-chemin de cet ici-bas et de cet au-delà qu’il aura vécu pendant quatre-vingts ans. L’au-delà, c’est la spiritualité : celle des mystiques, des ermites pouilleux, des hérésiarques fuyant le bûcher, mais aussi de l’Église et de ses anges, de l’exégèse officielle, de la pompe et des querelles de Byzance. L’ici-bas, c’est le concours des choses mêmes, les objets comme accessoires et comme reliques de ce que nous sommes, c’est la sublime trivialité de Shakespeare, les lois de l’entropie et du sexe, et le sens du comique. S’il bénéficie au paradis des graphomanes d’une chambre avec vue sur la Terre, Szentkuthy a dû apprécier ce dispositif télévisuel tenant à la fois de la conversation de club anglais et de la veillée funèbre : l’ici-bas, cette fois, c’est un plateau de télévision, le maquillage et le micro-cravate – l’au-delà c’est Miklós lui-même, converti en une sorte de saint loufoque venu offrir pendant trente secondes, en médaillon, l’autre spectacle de son apparition.

Cinq hommes vivants, mortels et palpables, cinq hommes démystifiés
par l’optique de la télévision, et par sa transparence, évoquent un absent, merveilleux du seul fait d’être absent, séparé de nous par la mort, le barbarisme, l’excentricité et la démesure. Szentkuthy nous apparaît ici pour la première et la dernière fois avec une fugacité d’ectoplasme : une figure légendaire échappant au sens commun, à peine perceptible comme ces autoportraits de peintre dissimulés dans le reflet d’un verre de montre, un homme de génie salué par le ch?ur des êtres ordinaires disant de lui qu’il est un prodige de quatre mille ans d’âge, pourvu du don des langues, en qui on n’a pas de mal à deviner le fou, le Juif errant, l’ogre, le saint, l’ermite et le bonimenteur.

Szentkuthy décrivait le compartiment de train comme un compromis de boudoir et de salle d’attente – ici, le compartiment, c’est ce décor de bibliothèque confortable et ces couleurs ambrées, où l’on peut fumer sans braver les interdits, où la parole doit être à la fois intime et spectaculaire, où l’on dessine un cercle qu’il s’agit ensuite d’ouvrir à l’ensemble toujours plus vaste des spectateurs. C’est à l’hôte, je veux dire celui qui invite et distribue les répliques, de convertir en permanence une parole privée en discours public, puis transformer le vestibule en estrade ; et c’est à la caméra de briser le cercle de l’intérieur quitte à rappeler aux invités qu’ils ne sont pas seuls docteurs à l’abri des étagères, mais aussi clowns tragédiens exposés à la vue de tous.
J’ai toujours voulu tout voir, tout lire, tout penser, tout rêver et tout avaler : c’était l’une des devises de Miklós Szentkuthy. À cet avalement, personne n’échappe : pas même ces cinq hommes, tous issus de sa prose exhaustive et tenus de poursuivre leur conversation sous sa dictée.