Le Patron, Célia Houdart

Dans Les Merveilles du monde 2007, son premier roman, Célia Houdart contait l’histoire d’un évanouissement. Celui d’Igor le photographe, qui se noie dans le lac Léman sans que jamais l’on ne retrouve son corps. Il réapparaîtra, comme en rêve, à sa compagne. Avec Le Patron, la romancière livre une nouvelle variation autour du motif, si insistant dans la littérature aujourd’hui, de la disparition. Au photographe des Merveilles fait place le «jeune Bilal», adolescent de treize ans qui s’enfuit de l’avion où toute sa famille a embarqué, obligée de rentrer en Algérie pour y régler une sombre affaire de succession. Livré à lui-même, l’enfant cherche à retrouver Pierre Wilms, un grand neurologue qui l’avait soigné quelque temps plus tôt. Dire que le roman de Célia Houdart raconte une quête de filiation, le passage à l’âge d’homme d’un enfant d’immigrés qui a choisi de se donner d’autres racines ne serait toutefois pas lui rendre justice, tant l’essentiel semble se jouer dans les marges ou les revers de la trame ainsi esquissée. Car la romancière suspend les explications, sait jouer des ellipses. Seules quelques phrases sibyllines viendront justifier la décision de Bilal: «Le jour de la consultation à l’hôpital il avait observé les gestes de Pierre Wilms. Là il avait su. C’est avec lui qu’il avait choisi de rester». Dans la continuité des Merveilles du monde, Le Patron s’offre aussi comme une tentative de capter le bruissement du monde. La romancière excelle à rendre la qualité d’une lumière ou d’un son, l’épaisseur d’un moment. «L’heure où les persiennes restituaient la chaleur du jour était l’heure où les carpes se décidaient à mordre». Ou encore : «Le soir la Seine avait l’immobilité d’un lac. Les enfants s’endormirent gonflés d’une joie comme végétale». Célia Houdart est une artiste multiforme, qui ne se consacre pas seulement à l’écriture romanesque mais a aussi conçu différents projets pour le théâtre et l’opéra, réalisé performances et installations. Passion pour les arts du son et de la scène qui trouve d’indéniables résonances dans sa prose sensible et sensuelle, dotée d’une musicalité et d’une densité poétique remarquable, qui font tout le charme de ce bref et intense roman.
Le Patron, Célia Houdart, éd. P.O.L, 122 p., 12 euros.