Saint-Simon, un assassin à la Cour

Saint-Simon restitue dans ses Mémoires tout ce qu’il a observé à la cour de Louis XIV. Avec une drôlerie effrayante, le mémorialiste dresse le bûchers des vanités. 

Fort petit au physique, M. le duc de Saint-Simon 1675-1755 fut l’âme la plus haute qui fût jamais et, grand seigneur imité de beaucoup, son style égalé de personne. Né Louis de Rouvroy d’une rinçure de vieillard qui devait tout au roi précédent, il rêva la monarchie idéale mais vit Louis XIV et tout d’un règne tourner à la décrépitude, au pêle-mêle des signes, au chaos. Pour l’extérieur, des yeux noirs, vifs, perçants, auxiliaires voraces d’une curiosité insatiable, bien que le regard honnête, franc, trempé souvent d’ironie mais plus encore d’acier. Avec cela, un corps maigre, menu, prodigieusement nerveux, qui ne laissait pas d’étonner ses amis qui l’avaient souvent vu se jucher d’un bond sur un meuble pour mieux subjuguer son auditoire lors de disputes sur les rangs et le roi, qui ne l’aimait point et qu’il admirait peu. Ayant toujours été en sous-main de tout dans ce rien qu’est le monde, nul ne sut la carte de la cour avec plus de passion, de précision, d’assiduité à la sonder et à la percer ; nul donc plus en garde et en manoeuvres contre et pour les ambitions, les vices, les intrigues, les cabales. Personne en même temps plus enfurié par la corruption, la gabegie, les mensonges, les turpitudes innombrables qui de ce temps le sont de tous ; et en même temps personne plus prompt à s’en enflammer, tout d’une pièce et sans arrière-pensées, toujours fonçant droit au fait et bille en tête. Ne se piquant pas de belles-lettres, son nom fut son renom, sa bonne foi sa foi, ses Mémoires la Mémoire. Et ne visant qu’à viser juste, frontalement, au corps à corps presque toujours meurtrier, il n’inventa rien mais ressuscita tout. Nul plus fidèle au souvenir de Louis XIII, mais aussi à Rancé, au duc de Bourgogne, au Régent, à Mme de Saint-Simon. Avec cela, jamais tant d’indépendance, de dédain des postes, des charges, des pensions, de mépris de l’argent. C’était un homme qui ne disait pas tout ce qu’il pensait mais jamais ce qu’il ne pensait pas, et que la charité ne tenait pas renfermé dans une bouteille. Car il avait eu le dessein, et ce dès l’âge de 20 ans, dans le plus intime secret de son arrière-cabinet qu’il nomma plaisamment sa « boutique », d’écrire sur tout ce qu’il aurait entendu, vu, observé, mais bien à couvert, et à la condition de demeurer sagement posthume. Entreprendre et réussir fut pour lui la même chose, hallucinante. De là ce monument inégalable et inégalé qui, dans une prose de cannibale hérissée de piques, vibrante de palpite, ruisselle de joyaux taillés baroques dont les éclats électriques fusent, ricochent, foudroient en secousses et diableries. De là aussi, sous l’alibi de la vertu la plus pure, de la vérité la plus intransigeante, de la légitimité la plus absolue, quoique partiale et colorée d’affectivité subreptice, la plus formidable entreprise de démystification de l’espèce humaine réduite à puces écrasées sous talon rouge. De là cet écho de gloire dorée par-delà les siècles que Chateaubriand, Proust, Céline répercutent sans l’égaler. De là enfin que, si ce nain n’était que son buste, le nom gravé sur son socle est celui d’un colosse, et son oeuvre, solitude continentale, toute-puissance océanique, la plus grandement française.