Pierre Loti, l’exotique

L’installation consacrée à Pierre Loti au Quai Branly jusqu’au 29 septembre investit l’Atelier Martine Aublet, «cabinet de curiosités» situé sur la mezzanine centrale du plateau des collections, ce qui n’est pas sans rappeler le modèle inspiré par la maison de l’écrivain à Rochefort. La plupart des objets recueillis dans l’exposition «J’arrive, j’aime, je m’en vais», provient justement de la résidence natale du voyageur dans laquelle il collectionnait une multitude de souvenirs, photos, lettres, costumes, animaux empaillés, dessins, et qu’il a transformé en un véritable temple oriental. Aujourd’hui devenue un musée, la maison est actuellement fermée faute de moyens.

Si Pierre Loti – né Louis Marie Julien Viaud - est généralement célébré pour sa qualité d’écrivain, l’installation du Quai Branly conçue par le conservateur des musées municipaux de Rochefort, Claude Stéfani, entend bien redonner au personnage toute l’ambiguïté et la richesse de sa personnalité singulière. L’installation se présente en quatre parties, correspondant à quatre temps qui ponctuent le parcours de l’auteur. À l’entrée, le costume d’Osiris est dressé comme le symbole même de Pierre Loti, l’orientaliste, révélant le point d’honneur de l’exposition: le travestissement. À l’opposé se trouve celui du dignitaire chinois avec lequel il s’était fait photographier lors de son voyage à Pékin en 1900, voyage qui l’a conforté dans l’idée que les cultures étrangères ont été détruites par les puissances occidentales, et regrettant du même coup le déclin de civilisations très anciennes.
Les costumes, révélateurs de ce goût pour le jeu, le déguisement, la frivolité et l’acculturation, démarquent les deux vitrines que l’on pourrait interpréter comme la distinction entre une période d’inspiration juvénile pour l’exotisme, et une période adulte qui confirme les intérêts originels de l’auteur pour l’ailleurs. Un temps de l’enfance où Pierre Loti fantasme le voyage, ramène à lui ce que lui semble être les terres exotiques, et un temps où il reconstitue chez lui ce qu’il a ramené de ses voyages, que ce soient des objets, de reliques, des écrits, des dessins et des coutumes.

La vocation « originelle » de Loti pour les pays lointains lui vient des échos que lui faisaient les rares hommes de sa famille – son grand-frère Gustave, et son cousin – de leurs missions militaires à l’étranger (dont des coquilles soigneusement répertoriées, des objets exotiques, …). Élevés dans un gynécée, ces contacts font naître en lui une certaine fascination à l’égard de la figure du matelot, ce jeune baroudeur issu du peuple et ancré au sein d’une communauté qui parcours les rives vers des contrées reculées, un personnage toujours en transition qui recommence une vie chaque fois qu’il pose les pieds sur un nouveau rivage. Le personnage de ses futurs romans.
Parallèlement à cela, l’installation montre les premières manifestations de l’imagination débordante de Pierre Loti: alors qu’il avait créé à l’âge de 10 ans son premier cabinet de curiosités dans une petite pièce de la maison familiale, il s’amusait à construire des théâtres miniatures avec son amie Lucette et sa tante Claire où il mettait en scène l’histoire de peau d’âne. Un peu plus tard il modèle une série de figurines monstrueuses qui dévoilent déjà la facette angoissée du jeune Loti, sa peur de la mort, de la disparition. Son attirance pour l’étrange correspond à celle qu’il développe pour l’étranger.
Aux côtés de ses premières créations sont disposés les dessins qu’il a réalisés au cours de sa première expédition en tant qu’officier de la marine dans le Pacifique au bord de la Flore, au cours de laquelle il découvre l’île de Pâques, les Marquises et Tahiti. Ce voyage est le point de départ d’une intuition qu’il confirmera au fil de ses excursions : la volonté de conserver sous la plume et le pinceau des civilisations que les Occidentaux tendent à altérer en imposant leurs modes de vie là où ils amarrent. Les images – dessins de Raharu, d’Ariinorre Moetia -, font oeuvre de matière première à l’écriture chez Loti, qui s’imprègne des couleurs et des mouvements de son environnement au crayon, au fusain ou à l’aquarelle. À Tahiti il rencontre la reine Pomaré qui lui donne son nom de plume à partir de 1876, «Loti» : «petite fleur tropicale».

Si Pierre Loti aimait à passer du temps avec l’équipage des navires qui l’emmenaient vers ces princesses lointaines, il n’en demeurait pas moins une sorte de dandy, un marginal qui fréquentait les milieux mondains, notamment à Paris avec son amie Juliette Adam grâce à qui il rencontre notamment Sarah Bernhardt, Alexandra de Grande-Bretagne, Marie Christine d’Espagne et Alice Heine dont les portraits sont, pour certaines, affichés dans l’exposition. Reconnu pour ses productions littéraires, il est élu à l’Académie française en 1891 face à Emile Zola, ce qui fait de lui le plus jeune académicien de l’époque et relève de la revanche sociale pour un homme issu d’un famille devenue modeste suite à une catastrophe financière provoquée par son père. Il avait alors écrit les célèbres Aziyadé, Le Mariage de Loti, Madame Chrysantème, Le livre de la pitié et de la mort… Mais le pays où il se sent le plus noble, le plus reconnu, c’est en Turquie, où il a laissé ses marques un peu partout dans la ville d’Istanbul: un lycée français et des cafés portent son nom. Il laissera aussi le magnifique roman Aziyadé qui relate une histoire d’amour entre un jeune officier de la marine européen et une jeune femme de Harem (histoire d’amour qu’il a par ailleurs vécu à Istanbul). Il est là-bas comme il ne peut pas être en France : un bourgeois. Il y développe des relations très fortes et s’imprègne de la culture turque tel un autochtone – il a même voulu devenir officier de la flotte impériale turque. En 1900, Loti part en Chine où il trouve un décor à sa démesure, mais où il ne parvient pas à apprécier la population contrairement à toutes les autres rencontrées au cours de ses voyages. Son séjour en Chine le conforte dans son «anticolonialisme» et dévoile en même temps les limites de l’acculturation auquel se frottait Loti en permanence (Les derniers jours à Pékin). Pour la première fois, il ne se retrouve pas dans l’autre.
Son œuvre devient de moins en moins romanesque pour s’inscrire de plus en plus sur le mode du reportage. Il témoigne, il ramène tissus, objets et idées d’installation pour sa maison, et il ne dessine plus mais photographie. Ses derniers séjours en Asie et en Turquie seront marqués par un engagement politique fort, notamment contre le démantèlement de l’Empire Ottoman voulu par les puissances occidentales (La Turquie agonisante).

Mais Claude Stéfani rappelle que ce goût du voyage et cette horreur certaine pour l’orientalisme poussant à éteindre des civilisations, fait écho à ses angoisses de mort, à la perte de ce qui est et de ce qui a été. La carte postale éditée en 1909 de Pierre Loti aux côtés de Ramsès II momifié, marque le paroxysme de cette crainte extrême. Cette obsession de tout collectionner, répertorier, conserver, dénote une hantise du temps qui passe et de son caractère insaisissable, tout comme la littérature fixe la pensée, la peinture fixe les images, et sa maison fige les décors qu’il a rencontré le long de sa vie aventureuse.