Le monde selon Pommerat

Les Marchands et Au monde, deux reprises de Joël Pommerat, sont présentées au Théâtre de l'Odéon et témoignent d'une évolution sans faille de celui qui se qualifie écrivain de plateau.

Dans l’une, une mère au chômage jette son enfant du vingt-et-unième étage. Dans l’autre, une femme de la très haute bourgeoisie attend un bébé dont elle semble ne jamais devoir accoucher. Les deux pièces de Joël Pommerat jouées en alternance au Théâtre de l’Odéon, Les Marchands et Au monde, décrivent une société bloquée : la nôtre. La première montre les appartements de deux amies qui habitent dans une tour à loyer modéré et souffrent, l’une d’une maladie du travail contractée à la chaîne de l’usine Norcilor, l’autre des dettes croissantes liées à sa situation de demandeuse d’emploi. La seconde présente un huis-clos familial gangrené par son usure et ses imperfections : un patriarche vieillissant, à la tête d’un empire industriel international, atteint de la maladie d’Alzheimer, décide qu’il est temps de passer la main à l’un de ses fils, mais il choisit l’ancien officier militaire atteint de cécité progressive. L’univers est sombre. Il décrit, sans grand discours, l’aliénation physique et mentale dont souffrent tous les acteurs de la chaîne du travail qui, paradoxalement, loin de se plaindre, déclarent leur amour pour la chose même qui les détraque.
Cette déclaration ne va cependant pas sans artifice. Tout l’univers de Pommerat commence ici : un léger artifice, parfois à peine perceptible, à d’autres moments comique et exhibé, fait constamment dérailler la représentation de la ligne réaliste à laquelle nous, spectateurs, pourrions porter notre adhésion. Le récit des Marchands est prononcé par une voix off qui ne cède à presque aucun moment la place au dialogue : les acteurs sont réduits à un mime caricatural qui, loin de les constituer en personnages, les prive de presque de toute intentionnalité. Dans Au monde, le maniérisme de l’interprétation, l’amplification des voix et des pas, l’alliance d’une obscurité trouée de rais lumineux et d’une lenteur parsemée de quelques accélérations imposent une torsion virtuellement délirante à la représentation. Le réalisme du discours vire à l’invraisemblance de la situation. Jamais cette invraisemblance ne s’impose durablement ; mais elle ne cesse de miner les rapports officiels (amitiés déclarées, différends familiaux, relations professionnelles) par une bizarrerie mystérieuse et intrigante. Cette bizarrerie, toujours, touche au sexe. Elle est parfois emblématisée par un personnage, comme cette étrangère introduite au sein de la famille richissime, qui couche avec un fils et embrasse l’une de ses sœurs, ou comme cette prostituée du vingt-neuvième étage qui provoque ses voisins en affirmant ne voir dans son travail aucune immoralité. Mais surtout, elle se dissémine, elle se répand sur les autres personnages qui, sous des apparences trompeuses, aiment ou se perdent à en crever.
Dans un travail impressionnant de maîtrise, associant de magnifiques trouvailles dans tous les registres du plateau, jeu, scénographie, son, lumière, Pommerat nous emmène de notre monde en un royaume des ombres, qui n’en est autre que l’envers : la vérité.

Par Christophe Bident