Charles Baudelaire : Son « livre perpétuel »

Charles Baudelaire : Son « livre perpétuel »

Le poète a rompu avec tout le monde, sauf avec sa mère, même lorsqu'elle se remarie avec un militaire détesté. L'éloignement de la muse maternelle contribue au spleen de Baudelaire, heureux de redevenir, vers la fin de sa vie, un « tout petit enfant » dont elle doit s'occuper.

Baudelaire est celui qui, dès l'enfance, éprouve un tel sentiment de solitude qu'il croit y fonder son destin. Il est celui qui n'envisage l'amour que par le culte du moi et ne désolidarise jamais l'idéal de son pendant spleenétique. La poésie baudelairienne ne se définit-elle pas par l'ambivalence de ses thèmes et la contradiction de ses orientations stylistiques ? Mélancolique, Baudelaire naît avant tout narcissique - en témoignent sa misanthropie, son dandysme et sa fascination pour la figure de l'enfant. Rien d'étonnant à ce que Jean Starobinski ait choisi d'analyser trois poèmes des Fleurs du mal sous le signe du miroir (1) : l'écriture baudelairienne est affaire de revers, de reflets, d'expériences du réel et d'états limites générés par sa quête littéraire d'idéal et son éternel retour au spleen. Une bascule qui ne cesse de torturer son esprit depuis l'enfance, depuis cette période bénie où, après la mort du père, Charles et sa mère - « [s]on amour », comme il la désigne au terme de ses lettres - ont passé une année isolés, veuve et orphelin. Cette période de deuil à deux est la source d'une inspiration créatrice unique. Mais elle est également à la charnière d'une rupture, fondatrice de l'écriture poétique de Baudelaire : le mariage de Caroline Dufay, sa mère, avec le colonel Jacques Aupick. Quoi qu'il en soit, pour ses biographes Claude Pichoix et Jean Ziegler, « une seule personne a réellement compté dans la vie de Charles Baudelaire : sa mère (2) ».

« J'ai appris plus que jamais à aimer maman parce que je sentais qu'elle était absente (3) »

Dans Le Spleen de Paris, Baudelaire définit sa mélancolie à partir des monstruosités qui surgissent de la ville et de la modernité. « Le monde moderne inspire un deuil perpétuel », écrit-il dans les Salons de 1846. Or cet état de deuil est à la fois sa libération et son bourreau. Dans Métapsychologie, Freud explique la correspondance entre deuil et mélancolie : tous deux génèrent la continuité psychique de l'objet perdu, présent/absent, dans un balancement continu entre espoir et désolation. C'est ce qui inspire Baudelaire qui participe à sa destruction, tout comme son refuge dans la mélancolie est une tentative d'équilibre entre spleen et idéal. Or l'imagination du poète ne se développe-t-elle pas à partir d'un manque du réel - comblé par une couleur, des mots, un souvenir ? Il semblerait que le manque fondamental de Baudelaire soit la présence exclusive de sa mère à ses côtés, comme autrefois en 1827, dans le havre de leur « blanche maison (4) ».

« Ma mère est fantastique, il faut la craindre et lui plaire (5) »

En se mariant avec un militaire, Caroline pactise avec les institutions et les valeurs bourgeoises que le poète exècre. « Je dois me résigner à ne jamais obtenir ce qui me rendrait la vie supportable : une transformation dans la nature de mon fils », écrit-elle à sa belle-soeur en 1862 ; « Je ne connais à ma mère qu'un seul défaut, c'est qu'elle n'aime pas ma littérature », avait confié Baudelaire à des amis belges. La balance est là, entre la situation que sa mère rêve pour lui et l'écriture, champ infini de possibles. Entre les deux : la quête d'une enfance idéalisée. Baudelaire appelle sa mère comme il invoquerait les muses : « Je t'en prie viens, viens. Je suis [...] à bout d'espérance. [...] Je ne lis plus. Je suis bourré ; je ne parle plus, je pense à toi, au moins tu es un livre perpétuel (6). » Ou cette lettre criante de mai 1861, où il décrit les étapes de leur séparation et écrit : « Je suis convaincu que l'un de nous deux tuera l'autre, et que finalement nous nous tuerons réciproquement. » Le poète vouait un véritable culte à sa mère, l'adorée, la détestée, la veuve mélancolique. Elle lui inspire l'idéal de beauté féminine qu'il définit dans Fusées comme « quelque chose d'ardent et de triste », qu'il compare au « mystère et [au] malheur », ainsi qu'à une « tâche éclatante (7) ». L'ombre de cette mère en deuil, entièrement disponible, demeure au coeur de l'inspiration de Charles.

« Je me suis imposé de n'avoir recours qu'à toi (8) »

Dans Baudelaire, Sartre rappelle que le poète a besoin d'un juge, qui le rassure et assume pour lui la gestion de son héritage paternel. S'il voyait en Joseph de Maistre un protecteur intellectuel, il cherchait en sa mère, incapable de comprendre sa littérature, son « vrai conseil judiciaire ». En 1866, longtemps après la mort de son mari et un an avant celle de son fils, Caroline ramène Charles de Bruxelles - où il fut victime d'une attaque cérébrale - à Paris. Là, elle s'occupe de lui « comme un tout petit enfant (9) », rattrape le temps perdu, ces années où ils avaient même cessé de s'écrire. Lorsque le colonel Aupick meurt, Baudelaire déclare appartenir « absolument (10) » à sa mère. À 45 ans, juste avant son attaque, il associe sa dégradation physique et mentale à la fragilité de celle-ci, comme si son propre état était une continuité du sien : « Quoi d'étonnant, si je tiens un peu de toi, et si avec un tempérament bilieux et une sensibilité violente, il m'arrive quelques accidents (11) ? » Le colonel avait vu juste : « Quoi qu'il advienne de son enfant, c'est une âme qui ne s'est pas séparée de la sienne (12). »

Journaliste, MARIE FOUQUET collabore notamment au Magazine Littéraire et au mensuel Trax, où elle couvre les musiques électroniques.

(1) La Mélancolie au miroir. Trois lectures de Baudelaire, Jean Starobinski, éd. Julliard, 1989.

(2) Baudelaire, Claude Pichois et Jean Ziegler, éd. Fayard, 2005. Un bel ouvrage restitue par ailleurs la relation entre le poète et sa mère : L'Idée si douce d'une mère, Catherine Delons, éd. Les Belles Lettres, 2011.

(3) Lettre à Caroline Aupick, août 1838, dans Lettres inédites aux siens, Baudelaire, éd. Grasset, « Les Cahiers rouges », 1966.

(4) « Je n'ai pas oublié, voisine de la ville », Les Fleurs du mal, XCIX, éd. Folio classique, 1996.

(5) Fusées. Mon coeur mis à nu. La Belgique déshabillée, Baudelaire, éd. Folio classique, 1996.

(6) Lettre à Caroline Aupick, août 1838, op. cit.

(7) « Les Veuves », Le Spleen de Paris, éd. Folio, 2010.

(8) Baudelaire, Jean-Paul Sartre, éd. Gallimard, 1947.

(9) Lettre à Ancelle, mai 1866, Correspondance, Charles Baudelaire, éd. Gallimard, «Bibliothèque de La Pléiade », 1973.

(10) Lettre à Caroline, juin 1857, ibid.

(11) Ibid., fév. 1866.

(12) Lettre à Alphonse Baudelaire, déc. 1854, ibid.