Quand Eddy Bellegeule devient « Marvin »

Quand Eddy Bellegeule devient « Marvin »

Inspiré du roman d’Edouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegeule (éd. Seuil), le film d’Anne Fontaine Marvin, ou la belle éducation n’en est pas pour autant l’adaptation au sens propre. Nous avons rencontré Pierre Trividic, son scénariste pour qu’il nous explique cette transmutation. 

En janvier 2014 sortait Pour en finir avec Eddy Bellegueule, premier roman d’Edouard Louis dans lequel l’auteur revenait sur son enfance dans un milieu modeste du Nord de la France marqué par le chômage, l’alcoolisme, l’homophobie et le racisme. Le récit autobiographique du jeune normalien devient un livre phénomène et prend la tête des ventes alors qu’un journaliste de L’Obs publie une contre-enquête sur sa famille. Comme si Eddy Bellegueule était un essai polémique sur la France contemporaine et non une œuvre intime. Aujourd’hui le roman a été traduit dans une vingtaine de langues et sort Marvin, ou la belle éducation de la cinéaste Anne Fontaine (Nettoyage à sec, La fille de Monaco, Perfect Mothers…). Mais ce film n’est pas la version cinématographique de l’œuvre du bouillonnant écrivain mais une variation autour. Explication.

Son héros ne porte pas le même nom, ne vient pas de la même région, et les étapes marquantes de son émancipation culturelle ne sont plus exactement semblables. « J’ai éprouvé l’envie de m’emparer de son histoire, j’ai voulu lui réinventer un destin » explique la cinéaste alors que son scénariste Pierre Trividic (Ceux qui m’aiment prendront le train, Lady Chatterley…) à répondu aux questions du Magazine Littéraire afin de raconter comment ils s’y sont pris pour rendre universelle cette histoire, hors norme malheureusement, d’un garçon qui a connu un mauvais départ et s’en sort. « Ce mauvais départ était le sujet du roman d’Edouard Louis. Restait à mettre en forme le second mouvement : l’émancipation, l’invention de soi, qu’Anne Fontaine voulait raconter. » Ensemble, ils ont considérablement étendu et déplacé le propos : «  Au point qu’il n’est plus possible de parler d’une adaptation du livre de Louis. »

Le choix de mettre le théâtre au centre de l’histoire en lieu et place de la littérature rend le film plus visuel. Mais c’est aussi un moyen pour le personnage de Marvin de « tenir son propre rôle dans le drame qui est l’histoire de sa propre vie. » 

Pierre Trividic et Anne Fontaine ne se sont pas seulement inspiré du premier roman d’Edouard Louis mais aussi du livre de Didier Eribon, Le retour à Reims, où le sociologue raconte sa jeunesse modeste et ses résonnances dans sa vie et son travail. « Un livre dans lequel la rigueur du chercheur en sciences sociales ne cède jamais au désir de plaire ou de choquer à bon compte » note Trividic qui s’est aussi plongé dans les romans de Annie Ernaux, des Armoires vides (1974) aux Années (2008). « Des livres sur l’arrachement, cet arrachement douloureux pour Marvin. Car pour obtenir la vie nouvelle qu’il convoite, il doit taire son origine, la combattre et même apprendre à la mépriser. C’est doublement douloureux puisqu’en racontant sa propre vie, il avoue à son milieu d’origine que cet arrachement il l’a voulu. » Les auteurs cités par Pierre Trividic ont en commun une écriture autofictionnelle et leurs communes références à la pensée du sociologue Pierre Bourdieu…

Alors que le film choisit une forme complexe, un récit éclaté, une image léchée. «  Une histoire comme celle de Marvin ne peut pas être racontée dans un langage cinématographique lisse et uni. Ni dans un temps homogène. Le passé accompagne le présent, comme son ombre. Comme on suit son ennemi. » Et de conclure sur la phrase éminemment « adaptée » de William Faulkner: « Le passé n’est pas mort. Il n’est même pas passé. »

Jacques Braunstein

Marvin, ou la belle éducation, d’Anne Fontaine avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois et Isabelle Huppert (en salle le 22 novembre)

Photo : Marvin (Finnegan Oldfield) et Roland (Charles Berling) un de ses mentors © Carole Bethuel/P.A.S. Productions, Ciné-@ et F comme Film