Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Notre concours de pastiches nous a valu quelque 200 envois, que dut départager notre jury d’écrivains présidé par Héléna Marienské et composé de Christine Brusson, Pascal Fioretto, Pierre Jourde, Christophe Mory, Laurent Nunez et François Taillandier. Nous publions ici le premier prix, écrit par Pierre Jean Gayrard, qui vit dans le Var. Rendez-vous le mois prochain pour la publication des deuxième et troisième prix.
L’affaire Louise Lombard de Pennafort fit du bruit et valut à son défenseur, Me Elzéar Malespine, la jalousie de nombreux confrères. Le cher maître fut invité à rendre visite à ces dames, au château, sans façons et à sa convenance. Elzéar ordonna au garçon d’écurie de tresser la queue de son cheval avec un ruban bleu et de lustrer soigneusement le poil. Il lui fit remontrance de n’avoir pas ciré les sabots. Il ne tenait plus en place. Il prépara son plus bel habit, une filoselle écarlate, son manteau de ratine bouclée, sorte de capote boutonnée jusqu’au cou, et son chapeau clabaud. La route qui menait à Grasse était un chemin de grande solitude. On passait à l’écart des villages méfiants, Fayence, Callian... guêpiers piqués là-haut aux pointes des collines. La chaise de poste y roulait à grand fracas « Vaï ! Vaï ! », et vous revêtait au passage d’un costume de poussière. Les rencontres relevaient d’une loterie indécise. Autrement, passer par les abrupts de l’Estérel, aucune personne délicate n’y aurait songé sérieusement, c’était réservé aux braves à quatre poils ou aux chercheurs de querelle. Elzéar jugea prudent d’aller questionner le père Clerion. Le marchand d’huile connaissait le pays comme sa poche. Le bonhomme fut ravi de faire leçon à ce savant jeune homme. «Avant tout, garnir ses fontes, s’assurer que les pistolets sont bien graissés et la poudre sèche! En route, évitez de cheminer avec un inconnu. Le botte-à-botte offre tous les dangers de la promiscuité. Mais ne vous dispensez pas de saluer une rencontre: saluer est le premier devoir du voyageur. Dans les auberges, méfiez-vous des curieux... une réponse candide peut parfois armer une machine dangereuse. Bref ! si vous partez au point du jour, vous devriez être à midi au relais de poste de La Bégude. Là, vous ferez un excellent déjeuner de perdreaux au lard. Soyez aux aguets en changeant de diocèse au passage de La Siagne. Plus d’un beau gentilhomme y fut décoiffé, comme celui dont j’ai vu le tricorne flotter et se dandiner au fil de l’eau. Une eau curieusement rougie. Le coin est malsain... et pas seulement pour les aristocrates ! Si vous ne lanternez pas en route, vous serez à Grasse avant la nuit noire. Vous descendrez dans la meilleure maison de la ville et y serez comme un coq en pâte. Maximin Isnard est le plus riche négociant de cuirs du pays. Nous allons faire une lettre de recommandation pour ce monsieur et vous me porterez du courrier. Cela me fera économiser deux sous. Si la petite fête que vous feront les dames de la maison ne vous tourne pas la tête et si vous arrivez à vous extraire d’un lit de plume au petit jour, vous apparaîtrez à une heure convenable à Pennafort... c’est-à-dire avant que votre belle ne soit allée regarder dix fois aux fenêtres, ou qu’elle ait constaté avec désespoir que le gigot de mouton piqué d’ail à votre intention était trop cuit. » À midi, Elzéar atteignit le relais de La Bégude. Les murs de la salle commune étaient culottés comme le fourneau d’une vieille pipe. Dans une cheminée gigantesque, trois rangées de perdreaux pivotaient lentement sur un tournebroche à contrepoids. Personne ne prêta attention à Elzéar, si ce n’est la servante, une grande maigre qui avait aussitôt jugé le nouvel arrivant. Malgré sa défroque en ratine, ce pèlerin avait un visage qui n’était ni d’un muletier ni d’un marchand. «Le Moussu voulait-il le gîte et le couvert?» En se levant, un gros homme bouscula la servante qui s’appuya sur Elzéar. «Holà! le balourd...», lança-t-elle au maladroit, et à Elzéar : «Monsieur excusera.» Il n’avait pas la berlue... elle s’était frottée contre lui ! C’étaient des avances? Elzéar se dit que le chevalier Tancrède en route vers sa Clorinde n’irait tout de même pas s’encanailler... Il déclina l’offre de la chambre. Son voisin de table, un rustre à la joue déformée par une chique, administra une grande tape sur la croupe de la fille. Elle eut un rire complice. « Cette fée n’est qu’une coquine d’auberge », se dit Elzéar avec humeur. La table se révéla être une véritable cocagne, Elzéar se léchait les doigts. Son voisin jugea le fait propre à engager la conversation : Je vois que monsieur est amateur... si vous permettez. On ne se moque pas du client, ici ? c’est recta... ou rectum... comme l’on dit, j’ai un peu oublié la tournure. Un véritable balthazar... je m’en fais péter la sous-ventrière ! C’est en effet une bonne adresse, répondit Elzéar du bout des lèvres. « Va-t-il comprendre que je n’ai aucune envie de faire causette ? Quel charabia ! » Il se vit alors offrir une louche de raisins à l’eau-de-vie. La grande fille repartit avec son bocal serré contre sa poitrine plate, après avoir décoché un regard insistant à Elzéar. Cet alcool acheva de l’électriser. Elzéar quitta l’auberge tout guilleret et s’offrit le luxe d’allumer un petit cigare.