Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Dans le palais de Constantinople, se nouent des intrigues amoureuses. Une nuit, Tirant et Diaphébus, devenu Connétable, vont rejoindre Stéphanie et Carmésine dans leur chambre. La malicieuse Plaisirdemavie, qui a tout orchestré, raconte ce qu’elle a vu à Carmésine le lendemain, sous couvert de l’avoir rêvé.
« Je vais dire à Votre Majesté ce à quoi j’ai rêvé :
« Alors que je dormais dans une chambre d’apparat en compagnie de quatre demoiselles, j’ai vu arriver Stéphanie, une fine bougie allumée à la main, pour ne pas répandre trop de lumière ; elle s’est approchée de notre lit pour vérifier si nous dormions, et elle a constaté que nous étions assoupies. Mais j’avais l’esprit confus, et je ne sais plus si je dormais ou si j’étais éveillée. Et j’ai vu en rêve que Stéphanie a ouvert la porte de la chambre tout doucement, pour ne pas être entendue, et que derrière il y avait mon seigneur Tirant et le Connétable, qui manifestement l’attendaient. Ils étaient vêtus de pourpoints et portaient des capes et des épées. Ils avaient aux pieds des chaussons de laine, pour ne pas faire de bruit en marchant. Quand ils sont entrés, elle a éteint la lumière et s’est mise devant eux, prenant le Connétable par la main. Tirant les suivait. Pour l’occasion, elle semblait tenir le rôle de guide d’aveugle. Elle les a introduits dans votre chambre. Et Votre Altesse était bien parfumée et fleurait la civette. Vous étiez plutôt élégante, habillée et non pas dévêtue. Tirant vous avait prise dans ses bras et se déplaçait dans la chambre en vous couvrant de baisers. Et vous ne cessiez de lui dire : “ Laisse-moi, Tirant, laisse-moi ! ”. Et lui vous déposait sur le lit de repos. Plaisirdemavie s’approcha alors du lit, et poursuivit :
« - Ah, doux lit ! Tu n’es plus que l’ombre de toi-même à présent, seul, abandonné, inutile ! Où se trouve celui qui t’occupait quand je rêvais ?
« Il m’a semblé m’être levée de mon lit en chemise, et je suis venue placer l’?il sur le trou de la serrure, d’où je pouvais voir tout ce que vous faisiez. » La Princesse lui demanda :
« - As-tu rêvé davantage ?
Et, ravie de plaisir, elle lui faisait cette question dans des éclats de rire.
« - Oh oui ! sainte Marie ! répondit Plaisirdemavie. Je vais tout vous raconter :
« Vous, madame, vous preniez un livre d’heures et vous disiez :
« - Tirant, je t’ai permis de venir ici pour te donner un peu de repos, pour le grand amour que j’ai pour toi.
« Mais Tirant hésitait à faire ce que Votre Altesse lui disait. Et vous poursuiviez :
« - Si tu m’aimes, tu ne dois pour rien au monde refuser de me garantir des périls à venir ! Ce risque condamnable que j’ai pris par amour pour toi, n’est pas digne d’une jeune fille de ma qualité. Ne rejette pas ma demande, car la chasteté dans laquelle j’ai vécu jusqu’à présent, sans commettre nulle entorse coupable, est méritoire. C’est sous les prières de Stéphanie que tu as obtenu cette grâce amoureuse ; je me suis laissé brûler d’un amour respectable. Et donc, je te prie de bien vouloir te contenter de la grâce que tu as obtenue, dont seule Stéphanie est responsable et pour laquelle elle seule mérite d’être blâmée.
« Et Tirant répondait :
« - Par la faute de la souffrance extrême et exagérée qui, je le vois, tourmente et blesse Votre Majesté qui prend les armes contre elle-même, vous serez condamnée par tous ceux qui savent d’expérience ce qu’est l’amour. Toutefois, je ne veux pas que vous doutiez de moi et que vous pensiez que j’agis faussement. Je croyais très sincèrement que vous vous accorderiez à mon désir, sans craindre les périls à venir. Mais puisque vous vous y refusez et que vous voulez me tourmenter, j’accepte de faire tout ce qu’il vous plaira.
« Et Votre Altesse répondait :
« - Tais-toi, Tirant, et ne sois pas inquiet, car ma noblesse est soumise à ton amour.
« Et vous lui faisiez promettre de ne point vous faire violence, si votre volonté n’épousait pas la sienne. Vous ajoutiez :
« - Si par hasard tu voulais me contraindre, tu m’infligerais une blessure et une mortification sans nom. Ce serait si grave que je n’aurais pas assez d’une vie pour me plaindre de toi, car la virginité perdue l’est à jamais.
« J’ai rêvé que vous vous disiez tout cela.
« Ensuite, mes visions ont continué. Il vous embrassait sans arrêt. Il a défait le bandeau qui entoure votre poitrine et s’est mis à embrasser vos seins sous le coup d’une impatience fébrile. Quand il a été rassasié, il a fait mine de glisser sa main sous vos jupons pour vous chercher les puces. Et vous, madame, vous vouliez l’en empêcher, car je me doute que si vous l’aviez laissé faire, sa promesse aurait couru un grand danger. Et Votre Altesse lui disait :
« - Sois patient, le jour viendra où ce que tu désires tant sera à ta discrétion et où ma virginité épargnée sera pour toi.
« Alors il a posé son visage sur le vôtre, et vous passant les bras autour du cou -comme vous faisiez avec lui, vous enlaçant comme la treille et l’arbre-, il échangeait avec vous des baisers amoureux.
« Puis j’ai vu en rêve Stéphanie sur ce lit. Ses jambes me semblaient s’amollir, et elle ne cessait de répéter :
« - Ah, monsieur, que vous me faites mal ! Ayez donc pitié de moi et ne me tuez pas tout à fait, je vous en prie !
« Et Tirant lui disait :
« - Stéphanie, ma s?ur, pourquoi voulez-vous compromettre votre honneur avec de si grands cris ? Ignorez-vous que souvent les murs ont des oreilles ?
« Alors elle prenait le drap, le mettait dans sa bouche et le serrait fortement avec les dents pour ne pas crier. Mais elle n’a pu s’empêcher, au bout d’un moment, de pousser un cri :
« - Hélas, pauvre de moi, que puis-je faire ? La douleur m’oblige à crier. Et d’après ce que je vois, vous avez décidé de me tuer.
« À ce moment, le Connétable lui a fermé la bouche. En entendant cette délicieuse plainte, je souffrais dans l’âme de mon malheur de ne pas être la troisième avec mon Hippolyte. Même si je suis pataude en amour, j’ai compris que c’était là son accomplissement. Mon c?ur a ressenti un frémissement d’amour qu’il ignorait, et ma passion pour Hippolyte a redoublé : pourquoi n’avait-il pas droit à mes baisers, comme Tirant à ceux de la Princesse et le Connétable à ceux de Stéphanie ? Et plus j’y pensais, plus grande était ma douleur, et il m’a semblé que j’ai bu un peu d’eau et que je me suis lavé le c?ur, la poitrine et le ventre pour calmer ma souffrance.
« Mon ombre a continué de regarder par le trou de la serrure. Au bout d’un moment, Stéphanie a écarté les bras, s’abandonnant et déposant les armes. Mais elle a dit :
« - Va-t’en, homme cruel et froid, qui n’éprouve ni pitié ni miséricorde pour les jeunes filles, allant jusqu’à prendre de force leur virginité. Oh, homme sans foi ! À quelle peine seras-tu condamné si je te refuse mon pardon ? Et tout en me plaignant de toi, je t’en aime davantage. Où est la foi que tu m’avais jurée et que tu as méprisée ? Où est ta main droite unie à la mienne ? Où sont les saints que ta bouche félonne a cités hier et qui peuvent témoigner de ta promesse de ne pas me faire de mal et de ne pas me tromper ? Tu as eu l’audace inouïe de songer sérieusement à voler ma virginité, en abusant de ta force supérieure. Et pour que chacun entende clairement ma plainte...
« Elle a appelé la Princesse et Tirant et leur a montré sa chemise en leur disant :
« - Ce sang est le mien, mais la force de l’amour peut me guérir de cette blessure.
« Elle disait tout cela, les larmes aux yeux. Puis elle a poursuivi :
« - Qui voudra de moi ? Qui m’accordera sa confiance, alors que je n’ai pas su me garder moi-même ? Comment pourrais-je garder une jeune fille que l’on me confierait ? Ma seule consolation est de penser que je n’ai rien fait qui porte tort à l’honneur de mon mari ; je n’ai fait qu’obéir à sa volonté, contre mon gré. Les gens de la cour ne sont pas venus à mes noces, et aucun prêtre n’a revêtu ses habits pour célébrer la messe de mariage. Ma mère n’est pas venue, non plus que mes parentes. Elles n’ont pas eu à me dévêtir pour me revêtir de la robe nuptiale. Elles ne m’ont pas mise de force dans le lit ; j’ai su en effet m’y étendre toute seule. Les musiciens n’ont pas eu à jouer ni à chanter, ni les chevaliers de la cour à danser, car le mariage a été secret. Mais tout ce que j’ai fait c’est pour complaire à mon mari.
« Et Stéphanie disait beaucoup d’autres choses de ce style.
« Après tout cela, alors que le jour approchait, votre Majesté et Tirant la consoliez du mieux que vous pouviez. Plus tard, au deuxième chant du coq, Votre Altesse priait humblement Tirant de bien vouloir se retirer avec son cousin, pour que personne dans le château ne les vît. Tirant vous suppliait de le libérer de son serment afin de pouvoir obtenir le triomphe victorieux qu’il désirait, à l’exemple de son cousin. Mais vous n’avez pas cédé, car vous vouliez remporter la victoire. Lorsqu’ils furent partis, je me suis réveillée et je n’ai plus rien vu, ni Hippolyte ni personne d’autre. Mais j’ai été plongée dans une grande perplexité, parce que ma poitrine et mon ventre étaient mouillés comme dans mon rêve, et je n’étais pas loin de croire que tout ce que je venais de voir devait être vrai. Ma douleur est devenue si vive que je me retournais dans mon lit, comme un malade à l’orée de la mort qui ne trouve pas son chemin. J’ai donc décidé d’aimer Hippolyte d’un coeur sincère. Et je suis prête à avoir une vie aussi douloureuse que celle de Stéphanie. Personne ne viendra-t-il porter remède à mon état pendant que je garderai les yeux fermés ? L’amour a troublé tous mes sens, et je suis morte si Hippolyte ne vient pas à mon secours, à moins de passer ma vie à dormir. Car, c’est sûr, celui qui se réveille d’un rêve merveilleux souffre mille morts. »