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Auteur

Linda Lê

 

Notes

(1) A. Berman, L’Épreuve de l’étranger, éd. Gallimard, 1984, rééd. Tel, 1995.

 

Don Quichotte, hidalgo polyglotte

Dans son essai sur la traduction, L’Épreuve de l’étranger (1), Antoine Berman pose la question de la retraduction des oeuvres fondamentales, qui a pour rôle de nous rouvrir l’accès à des livres «dont la puissance d’ébranlement et d’interpellation» a fini par être menacée par leur gloire et par des traductions «appartenant à une phase de la conscience occidentale qui ne correspond plus à la nôtre». Le problème de la traduction, que Berman compare à une métempsycose, est essentiel s’agissant de Cervantès. Lui-même fait dire à don Quichotte qu’en traduisant l’on fait comme celui qui regarde à rebours des tapisseries de Flandre: les figures sont obscurcies par les fils, si bien qu’on ne peut les voir avec le lustre de l’endroit. Rappelons que Don Quichotte (plus de quatre-vingts traductions en quatre siècles) est présenté comme un manuscrit traduit de l’arabe, que les romans de chevalerie qui ont fait extravaguer l’hidalgo de la Manche sont eux-mêmes des traductions.

Loué par Maurice Blanchot comme étant « le livre romantique par excellence, dans la mesure où le roman s’y réfléchit et sans cesse s’y retourne contre lui-même », Don Quichotte, ce grand classique universel, a suscité une floraison d’études et des euphories créatrices dans tous les arts. Une nouvelle version française de ce roman-somme s’impose-t-elle ? Jean-Raymond Fanlo a fait le pari de restituer la langue de Cervantès, qui est loin d’être homogène ; il s’en justifie dans sa brillante introduction: son but est de rendre «les contrastes, la langue familière et l’éloquence livresque, les sabirs, les galimatias, les à la manière de, les petites perles lexicales et les beaux gros mots».

Le lecteur se voit ainsi offrir une occasion réjouissante de savourer les proverbes de Sancho Pança, de suivre son maître dans ses tribulations et de méditer sur le sens de ces aventures en relisant Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard, qui analyse avec acuité la notion de désir triangulaire et de médiation dans les rapports qu’entretient le chevalier à la triste figure avec son écuyer. Don Quichotte, en bon disciple d’Amadis de Gaule, a renoncé à la prérogative fondamentale de l’individu : il ne choisit plus les objets de son désir. Il se précipite vers les objets que lui désigne le médiateur, le modèle de toute chevalerie. Il devient ainsi la victime exemplaire du désir triangulaire, qu’il communique à Sancho Pança. Et René Girard de conclure que l’oeuvre de Cervantès est une longue méditation sur l’influence néfaste que peuvent exercer, les uns sur les autres, les esprits les plus sains : «L’illusion est le fruit d’un bizarre mariage entre deux consciences lucides.»