Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Étrange coïncidence, tous les treize ans, Le Magazine Littéraire retrouve dans sa ligne de mire la littérature policière. Les deux derniers numéros consacrés au polar – ceux d’avril 1983 (n° 194) et de juin 1996 (n° 344) – notaient, au-delà de l’évolution de son paysage éditorial, l’incroyable vitalité du genre.
Ils nous promettaient même pour demain un polar «littérarisé», un roman «noir» pour les puristes qui non seulement métaboliserait les réalités sociales, politiques, économiques de la planète, mais serait de surcroît le terrain de jeu, propice sinon privilégié, de toutes les audaces stylistiques. Avec une intrigue reléguée assez loin derrière les ambitions narratives.
Treize ans plus tard, donc, les maîtres d’oeuvre de ces dossiers – François Guérif et le regretté Jean-Pierre Deloux (1) – avaient visé juste. Il suffit de lire Souvenez-vous de moi (2), le dernier roman de Richard Price, le plus grand dialoguiste de l’Amérique selon Dennis Lehane, qui n’est pas empoté en la matière. Dans ce roman, en librairie le 13 août et dont nous livrons la critique en avant-première (p. 10), celui qui fut le scénariste, entre autres, du Baiser de la mort de Barbet Schroeder (1995), n’utilise pas le meurtre comme principal ressort narratif. Le crime y devient le pied-de-biche brisant les verrous qui séparent les diverses communautés du Lower East Side. Et ce mort en guise de trait d’union devient «le sauveur de l’ordre d’une époque en désordre» (l’expression est de Jorge-Luis Borges, fervent amateur d’énigmes).
Le vrai, le seul sujet de Richard Price tient tout entier dans l’analyse anthropologique de ce quartier de New York où l’auteur, natif du Bronx, a déménagé pour en saisir toutes les équivoques. Ainsi peut-il se prémunir des stéréotypes qui, comme le déplorait déjà, en 1979, Jean- Patrick Manchette, constituent la principale dérive du roman noir. Le père fondateur du néopolar, auquel ce hors-série rend hommage, craignait même que, par ce travail sur ses propres codes, le genre ne meure d’être devenu «référent autonomisé».
Preuve d’une étonnante vigueur, le roman noir a su évoluer. Et si les stéréotypes génériques n’ont pas complètement disparu, leur dilution a permis à certains auteurs, notamment en France, d’être publiés dans des collections dites «blanches». Songeons que Maurice G. Dantec, Virginie Despentes ou Richard Morgiève incarnaient, hier, le renouveau du polar… Une de nos éminences noires, Jean-Bernard Pouy est encore plus radical. Dans cette bataille pour sa survie, «le roman noir a enfoncé le roman policier dans les poubelles de l’histoire et le roman à énigme dans le compost du sudoku (3)».
L’ambition de ce numéro n’est certainement pas de rejoindre quelque belligérant, mais de vous offrir, en suivant une perspective historique embrassant la longue durée, d’Egar Poe à James Ellroy, un autre regard sur le roman noir. Un genre que Manchette, toujours et encore lui, définissait comme une «littérature de crise». S’étonnera-t- on, au vrai, qu’un un livre sur cinq vendus aujourd’hui en France soit un polar ? Après tout, G. K. Chesterton, créateur du désopilant prêtre détective Father Brown, l’envisageait comme «l’unique branche de la littérature où se trouve exprimé un certain sentiment poétique de la vie moderne». C’était au début du siècle dernier…