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Auteur

Anne Serre

 

Notes

A lire
Publication en mai dernier du troisième volume de des oeuvres de Simenon dans la Bibliothèque de la Pléiade (NRF) : Pedigree et autres romans, édition établie par Jacques Dubois et Benoît Denis.

Cycle «Entendez-voir»
Anne Serre a participé le 16 septembre au cycle «Entendez-voir» consacré à Georges Simenon. Ces rendez-vous mensuels sont organisés par la Maison des écrivains et de la littérature - M-e-l, l’Ina et le Petit Palais, en partenariat avec Le Magazine Littéraire.

 

Le nez de Simenon

Simenon, très vite, s’est mis à ressembler à son personnage le commissaire Maigret, au point que l’inconscient collectif les confond. Toujours très élégant – pulls à col roulé en cashmere blanc, impers burberry’s – mais en fait, il est déguisé. Déguisé en Maigret de luxe, avec le chapeau, la pipe, l’imperméable, dans sa demeure de Lausanne. Portrait par Anne Serre qui  a participé le 16 septembre au cycle «Entendez-voir» au Petit Palais consacré à Georges Simenon.

Il y a une question très singulière qui ne concerne que Simenon et revient sans cesse depuis ses premiers énormes succès de librairie jusqu’à aujourd’hui*: est-il oui ou non un « grand écrivain » ? Il me semble que Simenon est le seul qui suscite cette question. Pour tous les autres, il y a une espèce d’évidence sur laquelle la postérité finit toujours par s’accorder. Pour Simenon, la question semble rester éternellement en suspens. A mes yeux, cela même signale quelque chose d’unique, et pour moi, la réponse est évidemment oui. La neutralité de style à laquelle il est parvenu très tôt, cette neutralité insondable, en est pour moi l’un des signes majeurs. Il est l’écrivain qui a effacé jusqu’à la langue, et pour construire cependant un univers qui n’appartient qu’à lui, reconnaissable entre tous, où erre un homme, l’homme, dans les rues d’une ville, sous la pluie, toujours seul, toujours aux prises avec des choses terribles (meurtres) et légères (un verre d’alcool de prune). Il me semble que nous sommes tous cet homme-là. Même si ceux de ses romans qu’il appelait bizarrement des « romans durs » (tous ceux qui n’étaient pas « des Maigret ») sont presque toujours magistraux, le personnage de Maigret est sa grande création littéraire. Maigret est évidemment la figure du narrateur à l’?uvre (accompagné de son comparse Janvier, comme Don Quichotte de Sancho Pança). Et de même que Picasso assurait à Gertrude Stein qu’elle finirait par ressembler au portrait qu’il avait fait d’elle, Simenon, très vite, s’est mis à ressembler à son personnage, au point que l’inconscient collectif les confond. Après avoir visionné, parmi les archives de l’INA, une dizaine d’entretiens et de reportages avec lui, du premier diffusé par l’ORTF en 1957, jusqu’à un « Spécial Apostrophes » en 1981, je me suis arrêtée, non sans mal, sur un entretien réalisé par Roger Stéphane, en 1963, dans le bureau de Simenon au château d’Echandens près de Lausanne. Non sans mal, car il n’y a pas une seule interview où Simenon ne soit fascinant. Avec son nez qui est un chef-d’oeuvre de nez fureteur, flaireur, ses yeux perçants doucement ironiques derrière les verres de ses lunettes, ses manières d’une courtoisie extrême, son très léger accent liégois, il a cette façon implacable de ne pas laisser filtrer un iota de ce qu’il ne veut pas laisser filtrer. Toujours très élégamment habillé, il porte des vêtements coûteux – pulls à col roulé en cashmere blanc, impers burberry’s – mais en fait, il est déguisé. Déguisé en Maigret de luxe, avec le chapeau, la pipe, l’imperméable entièrement fermé avec la ceinture introduite dans les passants et la boucle. Il est évident que ce déguisement est destiné à le protéger. Derrière, il a la paix. La seule fois où il n’est pas ainsi, c’est lorsqu’il a décidé de ne plus écrire. C’est d’ailleurs la seule fois où il apparaît fatigué, peut-être même sous l’emprise de tranquillisants, et où son pull est bien moins élégant que toutes les autres fois. J’ai choisi l’émission de Roger Stéphane au cours de laquelle Simenon évoque son enfance à Liège, parce que c’est le moment où, à douze ans, dans cet interstice très mystérieux entre l’enfance et l’adolescence où se jouent souvent les destins, il est devenu écrivain. C’est aussi l’âge où son appétit d’ogre se met en branle : il le dit, à douze ans, il lit douze romans par semaine, trafiquant son abonnement à la bibliothèque municipale grâce aux cartes d’abonnement de tous les membres de sa famille. A partir de là, Simenon va dévorer. Il écrira un millier de pages par an (quatre à six romans chaque année, car lorsque deux mois ont passé après l’achèvement de l’un, il commence à se sentir très mal. Alors il en entame un nouveau pour se sentir à nouveau bien), changera trente fois de maison, couchera avec une multitude de femmes, pratiquera tous les sports, fera dix fois le tour du monde et vivra dans de nombreux pays dans de multiples conditions. Il peut aussi bien avoir un chauffeur, rouler en Rolls et habiter un château, que vivre dans une seule pièce dans une petite maison. Tout lui est bon. C’est au fond l’homme le plus adapté au monde, à ceci près que sans écrire, il est mort.