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Notes

A lire
Jan Karski,
Yannick Haenel,
éd. Gallimard – L’Infini,
188 p., 16, 50 euros

Lire les articles sur Yannick Haenel

 

Yannick Haenel : « La nécessité de la fiction »

Avec Jan Karski, livre engagé dans la réalité aussi bien dans sa forme que dans son fond, Yannick Haenel s’intéresse à la figure historique du résistant polonais éponyme et à la mission qu’il lui fut confiée : informer les Alliés des plans d’extermination nazis. Une mission que Karski accomplit en vain…

Pourquoi avez-vous choisi de juxtaposer la description de l’intervention de Karski dans Shoah, le récit factuel de sa trajectoire de résistant et enfin une fiction dont il est le narrateur ? Pourquoi ne pas avoir tout écrit à la première personne ?
Il y a des écrivains qui ne s’embarrassent pas de scrupules. Ce n’est pas mon cas. Je n’ai pas voulu m’emparer de ce que Jan Karski a réellement dit et écrit pour en faire l’une de ces compotes littéraires que l’on améliore avec du romanesque. Je trouve cette exploitation facile et répugnante. Au contraire, j’ai maintenu la séparation : dans le livre, il y a d’abord ce que Jan Karski a effectivement raconté (dans Shoah, puis dans son livre), et qui est minutieusement exposé au lecteur ; puis un monologue de fiction où j’ai essayé de donner voix à son silence. Car ce qui m’intéresse, c’est la vie de Jan Karski après 1945, et en particulier son silence. Comment cet homme dont on n’a pas écouté le message, un homme qui détient un savoir non seulement sur l’extermination des Juifs d’Europe mais aussi sur la passivité des Alliés, vit-il pendant ces trente années ? Là, il n’existe pas de documentation. D’où la nécessité de la fiction. Qui est Jan Karski ? En multipliant les points de vue, en les faisant penser l’un avec l’autre, j’essaie de rendre compte de cette chose complexe : raconter la vie d’un homme.

Pourquoi l’esprit humain résiste-t-il à admettre la complexité de la réalité ? Pourquoi est-ce si difficile de saisir, comme vous l’écrivez, que « la culpabilité des nazis n’innocente pas l’Europe, elle n’innocente pas l’Amérique ».
Je pense que la crédulité humaine est infinie. L’idée, en 1945, de la victoire du bien sur le mal est une construction idéologique, un mensonge sur lequel les démocraties occidentales ont bâti leur légitimité. Hiroshima et Nagasaki, six mois à peine après la libération des camps d’extermination, suffisent à faire entendre que les nazis n’ont pas l’exclusivité de l’infamie. Ce qu’on nomme le monde occidental est une fabrication autour d’intérêts inavouables maquillés politiquement. Mon livre est travaillé, entre autres, par l’idée que la politique n’est souvent qu’une sphère de recouvrement pour l’abjection.

Vous faites dire à Karski : « S’il dit la vérité, un livre transforme le monde ». Espérez-vous transformer le monde avec ce roman, ou du moins la façon dont nous considérons la deuxième guerre mondiale ?
Un livre, si c’est vraiment un livre, doit produire une effraction. Il doit perturber le consensus, et modifier les idées reçues. Il doit avoir quelque chose de solitaire et d’intraitable, comme la figure de Jan Karski. Comment un monde qui a laissé faire l’extermination des Juifs peut-il se croire libre ? Mon livre s’interroge sur la conscience occidentale : sa mauvaise conscience, sa bonne conscience, son absence de conscience. En un sens, il s’agit de remettre en jeu ce qu’on pourrait appeler les dettes non réglées de l’Histoire.

Les guides juifs de Karski lui font visiter le ghetto. N’est-ce pas parce qu’ils savent que seuls les sens peuvent appréhender une horreur que le cerveau échoue à comprendre et les mots à appréhender ? Avez-vous voulu, par ce roman, vous confronter vous aussi à cette limite de l’indicible ?
Écrire de la littérature, c’est, d’une manière ou d’une autre, se confronter à ce qui échappe à la représentation, sinon à quoi bon ? Si une chose peut se dire facilement, pas besoin de la littérature pour la dire.

Votre texte porte aussi une réflexion sur la notion de message, et comment un message peut se trouver dénaturé par le vecteur du livre, jusqu’à devenir un drame apprécié comme de la fiction. Ainsi cette remarque d’une lectrice des mémoires de Karski : «Rien de plus beau que cette scène de torture». Ne craignez-vous pas que votre appropriation romanesque de Karski cache le message du livre sur la culpabilité des alliés ? Que l’on ne s’intéresse qu’aux qualités du roman, et non à ce message ?
Je n’ai pas voulu écrire un réquisitoire. Le sujet du livre, ce n’est pas l’indifférence des Alliés face à l’extermination, c’est l’expérience extraordinaire d’un homme qui a traversé sa propre mort. Qui se retrouve, après la guerre, dans une situation existentielle, politique et spirituelle unique. En donnant voix à Jan Karski, je cherche bien sûr à faire entendre son message, mais surtout à rendre vie au messager lui-même. Je ne crains pas qu’on réduise le livre à ses qualités littéraires, car les phrases qui le composent, et la manière dont je les ai écrites, coïncident avec le sujet : Jan Karski est un porteur de phrases.

Très différent du vôtre, le livre de l’Américain Daniel Mendelsohn Les Disparus mêlait étroitement éléments réels et narration romanesque. Ce livre a-t-il été une source d’inspiration pour vous ?
Plus largement, la Shoah constitue-t-elle à vos yeux un sujet à part qu’il serait obscène de tenter d’aborder en fiction pure ? Je n’avais pas lu le livre de Mendelsohn ; je suis en train de le lire parce qu’on m’en parle à propos du mien. J’ai plutôt trouvé de l’aide, et du réconfort, du côté de Kafka, de Paul Celan et des Récits hassidiques de Martin Buber. La question de l’éventuel tabou de la fiction ne peut pas se poser, parce que Jan Karski n’est pas directement un livre sur la Shoah. Et puis, ce qui est au coeur de la littérature brise la séparation entre fiction et document : cette opposition est artificielle, complètement dépassée. Quand j’écris, je recours à toutes les formes possibles. Il y a des zones de réalité auxquels les historiens n’ont pas accès ; seul un écrivain, qui met en jeu son langage, peut révéler ces zones extrêmes — et les faire exister. La voix que j’ai donnée à Jan Karski, je l’ai trouvée à la manière des chamans : à force de penser à lui, et d’être habité par sa présence. Le dispositif du livre débouche sur la fiction parce que c’est grâce à elle que je peux redonner vie à un homme. J’ai essayé d’écrire un livre intègre. Je plaide pour une éthique de la fiction. Je suis pour une fiction documentée et intuitive.