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Auteur

Claudine Galéa

 

Notes

Lire nos articles sur Patrica Highsmith

 

Les jeux doubles de Patricia Highsmith

Claudine Galéa a offert un portrait de l’auteur de Monsieur Ripley au Petit Palais dans le cadre des rencontres "Entendez-voir" proposées par la Maison des écrivains et de la littérature.

De dos, silhouette androgyne, dans la main droite, une arme ou ce qui y ressemble. C’est ce qu’on voit d’abord, le verso des choses. On voit que ce qui est à voir est caché, que tout reste à imaginer, les expressions, les raisons, les buts. On doit deviner et jouer avec ce qui est visible, ce qui est vraisemblable et ce qu’on a envie de croire : l’objet qu’elle tient s’avèrera être un sécateur, pas un pistolet comme on l’a soupçonné. Nous ne sommes pas dans un roman, Patricia Highsmith n’a certainement jamais eu de flingue ! Et la mise en scène eût été bien lourde. Elle avait, en revanche, toujours croisées sur ses murs, achetées quand elle avait treize ans, deux épées de la Guerre de Sécession. À Tegna enfin, son ultime refuge, elle les sépara. Le combat était-il terminé ?

Revenons au début de l’histoire. Un individu au sexe indéterminé, avance de dos, quelque chose dans la main droite. Un sécateur, est-ce plus rassurant ? Le chemin, désert, longe un canal, une péniche arrive, envahit l’image, massive, puissante. On ne voit personne. Un son progresse, un moteur, ronronnant. Le son, l’informulé, hante l’image, une avancée lente, inquiétante. Ni emballé ni assourdissant, mais sourd, régulier, obsédant, inéluctable. No words, sinon écrits : des titres, programmatiques, Le meurtrier, Eaux profondes, Les deux visages de Janvier, Ce mal étrange, Le cri du hibou… Se succèdent des plans extraits des films adaptés des romans, et les photos d’une jeune femme de dix-sept ans, belle, brune, ténébreuse, telle une héroïne de cinéma. Le tout, en noir et blanc.

Violent est le raccord avec le visage d’aujourd’hui, marqué entre les deux yeux d’une ride profonde, et le regard, intense et douloureux, même lorsqu’il brille, plus ironique qu’espiègle. On est en 1971 à Moncourt, dans la région de Fontainebleau, le long du Canal du Loing, et Patricia Highsmith a 50 ans. J’ai choisi d’ouvrir par ces images du film de Pierre Lambert, pour son tempo d’ouverture qui attaque nos nerfs, et puis, surtout, pour la présence, précieuse, de Patricia. Elle est là, elle parle, nous laisse, un peu, approcher, entrer dans sa maison d’écriture. Moncourt, c’est la maison, la seule avant celle de Tegna, dont elle dessinera les plans et où elle vivra les sept dernières années de sa vie.

Depuis qu’elle a quitté New York à 22 ans pour le Mexique, Patricia bouge. Le deuxième film, de Philippe Kohly, par son montage fragmenté, tout en allers-retours, montre bien cette désorientation enivrante et éprouvante, erratique. Highsmith n’est pas là, elle avait refusé que l’entretien soit filmé, et puis il n’y eut jamais d’entretien, elle fugua définitivement.

Philippe Kohly rassemble les morceaux - images d’archives, manuscrits, notebooks, dessins, extraits de films -, il brise la chronologie, préfère l’écho, la récurrence, l’éternel retour. De la biographie, il donne des moments, des indices, de l’oeuvre des tendances, des thèmes. Tourbillon, suspens, secrets, non-dits, attentes, apparitions et disparitions. Elle est là, l’ombre devançant la lumière. Nous n’en saurons pas plus. Elle ne voulait pas nous raconter, se raconter. Il n’y avait rien à raconter. Je raconte des histoires, disait-elle. Philippe Kohly fait le point avec des cartes de géographie, désignant les lieux où elle séjourne, ses trajets, ses déplacements. Figures de boucle, de spirale. Trois grands axes autour desquels Patricia Highsmith tourne, le Mexique, puis Fontainebleau et enfin une région de Suisse, au-dessus du lac Majeur. Comme elle tourne, en vrille, autour de ses sujets. La technique d’Highsmith, c’est lentement l’encerclement, elle ne lâche rien ni personne, elle fore, jusqu’à l’épuisement. On retourne à Moncourt, six ans après.

Moncourt, c’est la quatrième maison depuis que Patricia Highsmith a emménagé en France en 1967. Elle ne tient pas en place. Trouver la place où demeurer, c’est une des questions jamais directement formulées, mais inscrites dans sa vie et dans ses livres. À Moncourt, néanmoins, elle habite 12 ans. Cette fois, on est en 1977, l’époque d’Édith. Le Journal d’Édith s’ouvre sur un déménagement, et sur une question : "N’est-il pas plus sûr, et même plus sage, de croire que la vie n’a absolument aucun sens ?"

Ce que vit Édith, elle ne peut pas le dire sans avoir envie d’en finir. Alors elle dit le contraire, elle invente, le plus loin possible. Être de soi le plus loin possible, et aller au bout, quoi qu’il arrive. Il est rare que Patricia Highsmith choisisse comme personnage principal une femme, elle l’avait fait dès son deuxième livre, Carol, mais Carol a été tuE, tuéE dans l’oeuf, publié sous pseudo, et sous un autre titre, Les eaux dérobées, roman d’amour au féminin, fin heureuse, Thérèse et Carol, no bankable. Patricia avait trente ans, un beau visage rieur, et elle croyait encore que l’amour était possible, librement. Vingt-cinq ans plus tard, c’est fini, et elle écrit Édith. Carol reparaîtra sous son nom et son titre original en 1990. Les temps auront changé ? Un peu, pas tant que ça, si j’en crois le besoin que la plupart éprouvent de désigner ces AmourEs, de les doubler d’un adjectif, en littérature comme dans la vie.

Retenir : même du point de vue des lesbiennes à l’époque,
Patricia Highsmith était politiquement incorrecte, l’amour au féminin était une souffrance doublée d’un combat, le happy end était impossible. OK, a pensé Highsmith (j’imagine), mais vous ne m’aurez pas. Le dernier livre, Small g. sous-titré Une idylle d’été, se passe ouvertement dans le milieu gay. Sur les femmes, les eaux se referment, Patricia ne s’exposera plus, mais l’écrivain sera pour toujours littérairement, socialement, politiquement, moralement, sexuellement, intellectuellement, incorrecte. Inadaptable et irrécupérable.

1975, à Moncourt, Patricia Highsmith revient vers une femme, rouvre la blessure, invente Édith, fustige la société américaine qu’elle a quittée depuis 15 ans, met à mal la famille qu’elle n’a jamais portée dans son coeur - elle le dit dans le film de Pierre Lambert. Carol et Le Journal d’Édith sont les seuls romans où les sentiments, les émotions, la vie intérieure sont au premier plan, ils font l’histoire. Pas de meurtre, pas de malfaiteur, pas d’intrigue, pas de rebondissements, peu de personnages, du monologue intérieur. Focale resserrée. Le cinéma d’action et de genre ne peut rien faire de ça, de cette plongée dans l’hallucination.

Je me souviens, c’était en 1996,
j’étais bluffée, j’ai lu Le Journal d’Édith avant Carol, j’avais déjà dévoré sept ou huit autres livres, Édith confirmait, Patricia Highsmith était inclassable, elle n’écrivait pas de polars, même le genre du roman noir, elle y échappait, elle écrivait des romans tout simplement. Je pensais à Virginia Woolf. Édith : "Plus sa vie devient noire, plus son écriture devient rose". Le tout est d’aller jusqu’au bout. Jusqu’à l’implosion. Édith écrit pour aller voir ailleurs, pour sortir de l’enfermement. Mais un ciel trop bleu est aveuglant. La nuit menace, définitive.

Jamais Patricia Highsmith n’est allée aussi près d’elle-même. Non qu’Édith lui ressemble, mais le dédoublement cher à l’écrivain n’a plus besoin de se projeter chez un autre personnage, il est dedans, fondateur, inévitable. Édith écrit. À l’autre bout d’elle-même. Mais elle n’est pas écrivain, elle prend la fiction pour la réalité. La fiction est le faussaire d’Édith, il l’emporte. Le Journal d’Édith marque un seuil. Et une apogée. Édith ne sort pas de la maison. L’enfermement est double. Tout est double. Double dedans, on ne peut plus jouer. La terreur est peut-être là, cachée en soi, depuis toujours. Dans Un mal étrange, le fiancé imaginaire d’Annabelle, - double de David, qui attend sa bien-aimée dans une maison où elle ne viendra jamais -, était une anticipation d’Édith.

Depuis toujours, l’écrivain Highsmith joue avec ça, le dédoublement, se sauvant de la terreur. Une terreur dont on ignore l’origine, enracinée dans l’inconscient. L’écrivain entre et sort, rapproche, éloigne, joue. Ses personnages sont des acteurs, Tom Ripley, le premier, qui adore prendre la place des autres, jeunes ou vieux, garçons de bonne famille ou voyous paumés, artistes ou malfaiteurs, hommes ou femmes, vivants ou morts. Être un autre, Tom-Patricia en tirent une jouissance secrète. Déjà, enfant, elle dévorait les livres, trompant ainsi sa solitude, et la tristesse de sa vie familiale. Parce qu’il s’agit de ça quand même, tromper le désamour, la dépression, la solitude, la mort. Tromper ou être trahie. Vaincre ou être anéantie. Les solutions les plus folles existent en littérature, tandis que dans la vie, écrire est, finalement, une occupation assez raisonnable. Mais voilà, il y a des places à prendre quand on écrit, toutes sortes de places. Mille vies à vivre. Patricia est avide de rencontres.

On ne rencontre jamais aussi bien quelqu’un
que quand on écrit, quand on l’écrit. Le personnage va jusqu’où va l’auteur, l’autre c’est soi, pas le soi biographique, mais le soi possible, projeté, fantasmé, rêvé, cauchemardé. Patricia lui accorde toute son attention, et ça commence en 1952 avec cette silhouette qu’elle aperçoit, depuis la terrasse de son hôtel, un jeune homme seul, le matin, sur la plage de Positano. Pas plus. Ce qu’elle voit, elle le voit au-dedans d’elle-même et la silhouette devient un héros cynique, plus diable que dieu, Tom Ripley, qu’elle retrouvera cinq fois entre 1950 et 1992. Ripley, sécateur à la main dans son jardin non loin de Fontainebleau, citoyen ordinaire, se transforme en outsider. Héritier de Superman dont elle écrivit les bandes scénarisées dans sa jeunesse à New York, ancêtre des séries télévisées américaines, il déjoue tous les pièges, ose toutes les invraisemblances, tue sans états d’âme, ignore la culpabilité (le point aveugle du reste de l’oeuvre de Patricia Highsmith) et gagne, seul contre tous. Vous ne m’aurez pas, dit Ripley, you won’t catch me. Patricia Highsmith écrit à deux voix : dès qu’on est deux tout est possible, l’ennui s’efface, le jeu peut commencer. Deux voix pour voir à travers, franchir les apparences, passer la frontière de la civilité, radiographier pensées et émotions, positif et négatif, pile et face. L’intrigue, la vraisemblance, le suspense, ce n’est pas l’objet de la quête. Patricia Highsmith n’écrit pas de polar, ses sujets ne sont pas le bien et le mal, ses personnages ne sont pas des tueurs, ni même des pervers au sens psychiatrique du terme.

Ce que j’ai senti immédiatement en lisant Highsmith, c’est cette intense excitation à passer de l’autre côté du miroir, là où, dans la vie réelle, dite la vraie vie, on ne va pas. Ma vie est limitée, dit-elle à Pierre Lambert, mais la littérature est sans limites. Si vivre pouvait l’être. Qui ne le souhaite ? Qui ne désire être un autre, une autre, et un autre, une autre, encore ? Et qui a-t-on envie d’être ? Un personnage de Guillaume Musso ? Fucking joke ! On a envie de goûter à l’impossible. De flirter avec l’inconnu, le nouveau, l’interdit, l’extrême, bonheur ou malheur, danger, mort. On a envie de jouer et de gagner, nous tous, hommes et femmes ordinaires, comme les personnages d’Highsmith. Comme on joue dans les rêves. Ce qu’on veut, c’est entrer dans le monde extraordinaire d’Alice, l’un des premiers émerveillements de la jeune lectrice Patricia. Au départ, rien d’exceptionnel ni d’irrationnel, les situations sont banales, en butte à de petits "blocages", des dérèglements familiers. Des individus un peu plus anxieux que la moyenne. Et puis, survient une conjoncture où le protagoniste principal n’est pas à l’aise, et très vite, tout s’enchaîne, il suffit que l’individu soit un peu veule, ou manque simplement d’assurance, et il se laisse entraîner dans une cascade de faux-semblants, de mensonges, d’actes qui le dépassent.

L’identité est toujours au coeur de l’engrenage.
Avec l’oppression. Voilà les véritables sujets d’Highsmith. Identité : ses personnages veulent exister à leurs propres yeux et ne plus avoir à se justifier devant les autres, à commencer par la famille. Le prix à payer ne compte pas, du mensonge au meurtre. Je pense à Jean-Claude Roman dont Emmanuel Carrère s’empara pour écrire L’Adversaire. Pour Roman, le faux-pas, ce fut un examen de médecine raté en première année de Fac parce qu’il ne s’était pas réveillé. Honte, mensonge, puis double vie. L’autre thème majeur, c’est l’oppression. Les personnages d’Highsmith veulent tous se libérer de quelque chose ou de quelqu’un, affectivement, socialement, économiquement. Sinon, leur vie leur est volée, ils se sentent étrangers à eux-mêmes. Et, dans leur faiblesse morale, leur difficulté à être, du sentiment d’être étranger au sentiment que le monde leur est hostile, le pas est vite franchi. La solution, la seule, c’est le dédoublement. "Les gens, les sentiments, tout est double ! Il y a deux personnes en chacun de nous. Il y a soi et quelqu’un qui est exactement votre opposé, comme un double invisible qui vous attend quelque part dans le monde, en embuscade" dit Highsmith.

L’embuscade, pour elle, ce sera la littérature. On devine, enfoui, un double désir de mort et de rédemption. Elle aussi conjugue l’impossible. Elle le conjure en le décrivant livre après livre. C’est une aventure exaltante, en revenir est difficile. Après la vie rêvée des livres, s’abat sur le quotidien un désespoir difficile à conjurer. Puisque les rêves sont vrais en littérature, il suffit d’écrire et toujours d’écrire. L’addiction est la machine à écrire, le tabac et l’alcool à côté, c’est une plaisanterie. Tout l’amour va là, de pair avec la mélancolie propre aux exilés, aux inadaptés, aux insatisfaits. Regardez son visage qui se relève doucement vers nous juste avant la question "Croyez-vous en Dieu ?", à laquelle, bien sûr, elle répond Non. Une seconde et elle se livre, toute.

Je ne savais rien d’elle quand je l’ai lue pendant deux ans. Puis j’ai entendu une émission à la radio qui disait sa misogynie, sa haine du féminin, son alcoolisme, sa méchanceté, son racisme. Un portrait noir que l’affection des invités qui l’avaient rencontrée, leur fascination n’éclairaient pas. Il s’achevait sur la description de Tegna, un "bunker", était-il dit. La souffrance n’expliquait pas tout, j’éprouvai un sentiment de rejet. En juin dernier, lorsque je regardai les archives de l’INA, en particulier le film de Philippe Kohly, c’était trop à nouveau, tant la vision était opposée. Ce trop, blanc contre noir, me parlait : quelque chose m’échappait, cette femme, cet écrivain, échappait à tout le monde, ainsi qu’aux époques, aux genres et aux catégories. Existe-t-il chose, être, plus désirables que l’échappée ?

Patricia Highsmith est double, oui. Cachée. Secrète. Fragile. Émouvante. Irritable. Méfiante. Inquiète. Fermée. Terrifiante. Belle. Quand on lui pose une question trop intime, elle fronce les sourcils, quand on veut la faire parler de cinéma, dont elle n’a cure, elle recule sur le canapé. Elle se retire dans sa coquille. Mais quand elle parle d’écrire, le buste se redresse, les yeux s’allument, le sourire apparaît. Elle invente la maison de Tegna, à son image. Met en scène l’ambivalence en réglant subtilement la balance ombre-lumière, dedans-dehors. Blanche vastitude des pièces, jardin intérieur - paysage secret -, percée rectangulaire sur la montagne qui domine, proche. Quelque chose de japonais. Les chats, les livres. Les épées, parallèles. Rien d’un siège à mon sens. Et les derniers romans. Ripley d’abord, entre deux eaux, remonte aux origines, au premier meurtre, celui du jeune homme qu’il aurait voulu être, à la peinture, au faussaire. Le sujet était tragique, un looser qui voulait gagner une estime de soi, mais le traitement a toujours été ludique. "Parce que c’est une blague plus ou moins" dit-elle, en parlant du personnage de Ripley, à Agnès Thierrée dans le film de Pierre Lambert !

Après Édith, la dépressive, elle était déjà revenue à Ripley. Édith révélait, même en les mettant à distance, une faiblesse immense devant le poids de la vie, un désir de mourir. Ripley, lui, a choisi très tôt la puissance du meurtre et l’esquive de l’humour. Et lorsque, malgré tout, la panique risque de saisir son personnage, Patricia Highsmith écrit : "il commença à inventer, son esprit se calma". Highsmith : un monde de sensations aiguës, une hypersensibilité émotionnelle, mais une ironie impitoyable et un maximum de contrôle par le biais de la fiction et de la mise en mots. Ripley n’a pas confiance en lui, mais il fait confiance aux personnages qu’il joue. "Si l’on peignait plus de faux que de toiles personnelles, ces faux ne deviendraient-ils pas plus naturels, plus réels, plus authentiques même aux yeux de leur auteur que les autres tableaux ?" demande Tom, dans son aventure N° 2, Ripley et les ombres.

Qu’est-ce qui est vrai de Patricia Highsmith ? Le sable est mouvant sous nos pieds, le trouble très grand, la séduction totale, l’incertitude absolue. Et nous, lecteurs de Patricia Highsmith, qui sommes-nous ? Que cherchons-nous ? Que désirons-nous ? À quoi rêvons-nous ? Certains savent, ils s’appellent Spider, Sami, Tinker, Charlotte, et sont souvent siamois. Mildiou, la chatte d’Édith, savait dès les premières pages, lorsqu’elle manque mourir, assassinée par le fils, le cruel Cliffie. Trois cents pages plus tard, Édith sait aussi, but she’s dead.

Le tout dernier roman, Small g., une idylle d’été. Le meurtre a déjà eu lieu, il n’est pas directement relié à l’histoire, c’est un signe plus qu’un événement. Un homme et une femme se partagent les rôles principaux, Rickie et Luisa. À la fin du livre, la patronne de Luisa, qu’on a envie de tuer depuis le début, mourra, mais c’est un accident. Pour qu’un désir devienne réalité, il suffit désormais d’y rêver très fort. On est en 1993, 1994, les rêves nourrissent la vie qui se défait. Luisa, la jeune fille tyrannisée, devient une riche héritière, l’amitié est indéfectible, et l’amour est vainqueur sans exclusivité sexuelle. Elsie, huit ans plus tôt, optait déjà pour la liberté de choisir dans Une créature de rêve. Quarante ans après Carol, Patricia Highsmith choisit de terminer dans la réconciliation, double bien sûr, donnant deux fins à son livre, une pour Luisa, et une pour Rickie. "Le plus curieux, peut-être, était qu’en dépit de ses doutes, Rickie se sentait heureux. Intimement, tranquillement heureux." À Tegna, Patricia Highsmith est arrivée à destination.