Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Télévision. «J’ai souvent besoin de m’appuyer sur des détails réels qui ont pour moi quelque chose de magnétique. Il faut que ce soit réel mais à la fois disparu.» Ainsi s’exprimait Patrick Modiano, dont le prochain roman devrait sortir en mars chez Gallimard, dans le dernier entretien qu’il a donné au Magazine Littéraire. C’était en octobre dernier et nous lui consacrions notre une.
Si le romancier y avouait que «seule l’écriture est tangible», il ne s’exprimait pas sur son rapport à l’image, ni sur la difficulté d’adapter ses textes au cinéma et à la télévision. Car, comment ne pas imaginer ardue la tâche de transposer à l’image les personnages vaporeux de Modiano ? Comment leur rendre une vie, sinon une vigueur, alors qu’ils sont nés, comme l’avoue l’auteur, «d’un rêve éveillé ou d’un demi-sommeil»? Comment, enfin, avec ces contraintes, tenter à l’écran sinon d’être fidèles à Modiano, du moins de retrouver son climat, le mystère de ses personnages, ce style qui en fait sans doute aujourd’hui notre plus grand auteur contemporain? «En évitant la reconstitution parfaite», nous répond Alain Nahum, réalisateur Des Gens qui passent, l’adaptation subtile et maîtrisée d’Un cirque passe (éd. Gallimard 1992), roman de Modiano moins célèbre que La Rue des Boutiques obscures. Un texte cependant plus factuel que les autres, comme le décrit fort justement Jacques Santamaria, le scénariste de ce téléfilm de création (l’expression trouve là pure légitimité) que diffuse France 2 ce vendredi 20 novembre. L’histoire ? Elle est simple. Jean (Théo Frilet), 17 ans, rencontre Marie (Laura Smet), 23 ans, à la sortie d’un interrogatoire au 36 Quai des Orfèvres. La police enquête sur les agissements douteux du père de Jean. Drôle d’endroit pour une rencontre et drôle de couple formé par ce jeune fils de famille esseulé et cette fille dont les fréquentations semblent pour le moins douteuses. Où vont-ils ? Leur amour est-il viable ? S’agit-il d’amour ou de la rencontre de deux solitudes ? Pour Le Magazine Littéraire, son réalisateur revient sur ce projet qui a reçu, cela est assez rare pour être souligné, le soutien et l’approbation du principal intéressé, Patrick Modiano.
Une des premières difficultés lorsque l’on s’attaque à Modiano, c’est d’incarner les personnages. Comment en êtes-vous venu aux choix de Laura Smet et Théo Frilet pour l’interprétation des deux rôles principaux ?
Alain Nahum. Pour Théo Frilet, c’est assez simple. Je l’avais trouvé excellent dans Nos 18 ans de Frédéric Berthe et, avec Jacques Santamaria, nous savions que Jean, le héros du livre de Modiano, c’était lui. Il avait cette enfance nécessaire en lui. D’ailleurs, nous avions vu plutôt juste si l’on en juge par la récompense qu’il a reçue au dernier festival de la fiction à La Rochelle. Il a, en effet, eu le prix de la révélation masculine. Si nous avons choisi Laura Smet, c’est parce que malgré son jeune âge, elle a un vécu. Oui, c’est une jeune actrice avec un vécu et cela se voit sur son visage qui, je trouve, incarne le mystère modianesque. Je trouvais que ces deux acteurs avaient un vrai univers en eux, qu’ils pouvaient être dépositaires d’une histoire.
Au-delà de leurs déambulations sur les pavés luisants du Paris des 1960, vous avez cherché à retrouver ce qu’il y a de plus impalpable chez Modiano, ce mystère justement ?
Il était important selon moi de ne pas faire un film de reconstitution, mais de le situer dans les années 1960. Ces années que Modiano recherche par la littérature, je les cherche de la même manière en image. En faisant appel à mes références, en reprenant l’esthétique des longs-métrages de cette époque-là et notamment ceux de la nouvelle vague. J’avais en tête Anna Karina des films de Godard. Voilà pourquoi très tôt dans ce projet, j’ai demandé à Théo et Léa de visionner avec moi Bande à part ou A bout de souffle, nous avons même vu ensemble Vivre sa vie de Godard ou La guerre est finie d’Alain Renais. Ce mystère dont vous parlez se loge dans les détails, dans une certaine noirceur. C’est pour cela que j’ai voulu que la DS dans laquelle ils évoluent soit repeinte de la même couleur que celle dans le Samouraï de Jean-Pierre Melville. Si j’ai insisté pour qu’ils voient ces films, j’ai voulu qu’ils intègrent en eux cette époque, ces années où l’on ne fumait pas les cigarettes de la même manière qu’aujourd’hui, où l’on ne s’embrassait pas de la même manière… Et puis, c’est vrai, j’ai fait aussi appel à ma mémoire de cinéphile. Comme pour l’appartement de Jean, j’ai voulu qu’il soit vide comme celui du Dernier Tango à Paris de Bertolucci.
Quelles sont les contraintes auxquelles vous vous êtes confronté dans cette adaptation à l’écran de Modiano ?
C’est certainement de retrouver son climat. Retrouver le Paris imaginaire de Modiano, ce Paris qui s’efface. Et non seulement le retrouver et mais y apporter la même ambiguïté sans sombrer dans le cliché. Mais comment retrouver cette évanescence sans être scolaire ? Comment retrouver la mythologie de ces années-là sans verser dans le catalogue de mode et la reconstitution ? Peut-être en laissant les personnages dans un certain déséquilibre sans vouloir filmer comme un collectionneur. Et puis en évitant de surenchérir dans la nostalgie par l’utilisation d’une voix off sur le mode du « je me souviens ». J’ai pensé que le meilleur moyen pour rentrer dans l’univers modianesque, pour que le passé qui habite son oeuvre le soit aussi à l’écran, était ce petit film super 8 que Jean montre à Marie tout le long du film. C’est cela le lien vers le passé de Jean.
Pourquoi avoir choisi d’adapter Un cirque passe de Modiano et pas un autre roman?
Parce que j’ai tout de suite vu le potentiel de noirceur de ce livre. On pouvait amener l’univers noir de Melville. D’ailleurs, lorsque j’ai présenté mon projet, il a tout de suite été question de Jacques Santamaria pour le scénario, parce qu’il avait adapté Simenon pour la télévision. Il y a un lien évident entre Simenon et Modiano, ici dans Un cirque passe plus encore que dans d’autres livres. Cela se traduit dans le film par la lumière, qui n’est pas loin du polar. Une lumière qui permet de mettre les personnages en tension, de les tenir toujours dans cet équilibre dont je parlais plus haut. D’une manière plus intime, j’aime cette chronique existentielle des années 1960, cette initiation d’un jeune homme qui va se libérer de son père, de sa famille pour trouver l’amour. Ce couple pour moi, c’est celui des Amants de la nuit de Nicholas Ray, deux êtres perdus qui essaient de se sauver.
Vous avez cependant été infidèle au livre dans votre adaptation…
Oui, Jacques Santamaria a eu la bonne idée de pousser un peu plus en avant les personnages secondaires et notamment Grablet, personnage secret, ancien collaborateur du père de Jean, qu’interprète admirablement Hippolyte Girardot. Jacques a voulu aller jusqu’au bout de la noirceur, en faisant mourir Grablet, en apportant un certain suspens. Cette idée d’épaissir le mystère qui règne autour de Marie et de Jean a plu à Modiano. Il s’est dit très heureux de cette adaptation, qui j’espère traduit en image son roman.