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Auteur

François Aubel

 

Avec Frankétienne, le poète du chaos

Aimé Césaire l’a désigné comme «Monsieur Haïti». Chroniqueur du chaos haïtien depuis bientôt un demi-siècle, l’écrivain, peintre et dramaturge caribéen a survécu au séisme de Port-au-Prince, alors même que sa maison a été endommagée. Après le tremblement de terre, ses amis écrivains ont souhaité qu’il se montre à la population. Une présentation ô combien symbolique, pour dire que tout n’est pas perdu. Que, oui, il reste de l’espoir et des hommes pour témoigner de la détresse de tout un peuple. Nous avons rencontré ce candidat au Nobel de littérature en avril 2004, juste après le départ d’Aristide. Les fusils des chimères, partisans armés du petit prêtre de Saint-Jean-Bosco, fumaient encore. Nous publions ce portrait en situation qui témoignait déjà, hélas, de l’état de délabrement de ce pays.

On ne voit qu’elle sur le Champ-de-Mars, dans l’axe du palais national immaculé. Commandée par Jean-Bertrand Aristide à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti (1804), cette tour, faite du même parpaing que les taudis dont déborde la ville, nargue chaque jour un peu plus les habitants de Port-au-Prince. D’une impensable disgrâce, elle tutoie les flèches de la cathédrale voilée, ce soir de mai, par une épaisse fumée noire. La moisson d’ordures de la journée se consume. L’odeur de plastique fondu infeste routes et trottoirs étripés. Sinistres tropiques qui palpitent au son des klaxons enragés, de la ferveur des chants religieux et du bourdonnement des hélicoptères.

C’est reparti comme en 1994. La force multinationale a repris ses quartiers en Haïti. Les marines, mais aussi les militaires français, chiliens et canadiens, ont reçu pour mission de sécuriser un pays dévasté par Aristide et ses sbires. «Voilà où nous a menés ce macaque», peste Frankétienne, deux mois après le départ (le 29 février 2004) du petit prêtre de Saint-Jean-Bosco. Au volant de son «quatre par quatre» de marque japonaise, l’écrivain, peintre et dramaturge caribéen; «Monsieur Haïti», comme le surnomme son vieil ami Aimé Césaire, slalome sur les chaussées fondrières qui mènent jusqu’à chez lui. « Grand, la peau blanche avec une tête de nègre », comme il aime à se décrire, Frankétienne vit au quartier Delmas, à mi-chemin entre Pétionville, les hauteurs semi-résidentielles, et Cité-Soleil, le plus vaste bidonville des Caraïbes (800 000 habitants), situé au pied de Port-au-Prince. « Comme tous les dictateurs, François Duvalier adorait se faire applaudir, explique Frankétienne. En référence à la date de son avènement, le 22 septembre 1957, il organisait sept fois par an des convois vers les campagnes. » À chaque fois, entre 10 000 et 200 000 paysans sont transférés à la capitale pour faire la claque. Beaucoup d’entre eux ne reviennent pas au village. Depuis l’installation de ces « habitants 22 », la ville n’a pas cessé de s’étendre dans son golfe de la Gonâve.

Ceinte de hauts murs, la bâtisse de trois étages où Frank Étienne, selon son état civil, «cohabite» avec son épouse, Andrée, et son fils cadet, Rudy (sa fille aînée vient d’être nommée vice-consul à New York), n’est pas sa maison de famille à proprement parler. L’écrivain a vu le jour à Ravine-Sèche, village situé aux confins de la plaine de Cul-de-Sac, à 90 km au nord de Port-au-Prince. Petite paysanne, sa mère y fut «prise en charge» par Benjamin Liles, milliardaire américain propriétaire de la compagnie des chemins de fer haïtiens. «Il l’avait adoptée. Elle avait quatorze ans lorsque son ventre s’est mis à gonfler. Il s’en est alors débarrassé. Je suis le produit d’un viol qui a dû se dérouler au début de l’été 1935», raconte-t-il sans s’appesantir, ni paraître éprouver le moindre ressentiment à l’égard de ce géniteur qu’il a entrevu à deux reprises.

«Peau à l’envers, yeux de mer profonde».

Dans H’éros Chimères (2002), autobiographie baroque où il mêle ses dessins et ses séquences poétiques, Frankétienne se définit ainsi: «Moi, nègre haïtien, natifnatal, avec peau à l’envers et yeux de mer profonde, je suis un survivant de toutes les catastrophes, un authentique mutant. » Dans le regard de ses camarades de jeu, il fut d’abord un «caca sans savon» : l’expression désigne les enfants sans père en Haïti. Prêtresse vaudoue, sa grand-mère avait prédit qu’un démon, l’équivalent de notre bon vieux loup-garou, capturerait sans tarder ce rejeton blanc. «Nous avons donc émigré à Port-au-Prince où ma mère a longtemps tenu un petit commerce de rhum.» Elle y devient aussi l’une des sept concubines du boulanger de Bel-Air, quartier populaire où Frankétienne grandit au milieu de huit demi-frères et sœurs. «Nous avons tous reçu le ”pain de l’éducation” comme l’on dit chez nous, mais ma mère, fière de mon pedigree, m’a inscrit au petit séminaire du collège Saint-Martial.» Dès son premier contact avec le français, il garde un souvenir honteux: «Sœur Félicie, une Bretonne, m’a demandé mon nom. Je n’ai pas compris et, bon petit Créole, j’ai souri. À partir de là, j’ai eu un compte à régler avec cette langue.» Sa revanche sera d’apprendre le dictionnaire par cœur. Très tôt, il se découvre le goût des lettres, «grâce aux prétendants de mes sœurs qui, chaque dimanche, venaient leur réciter des poèmes d’Éluard ou d’Aragon à la maison». Mais après de brillantes études secondaires, il s’oriente… vers la mécanique Diesel, «un métier convenable», selon sa mère, qu’il exerce jusqu’à 21 ans avant de préparer une licence de diplomatie. En 1960, en représailles des grèves étudiantes, Papa Doc s’apprête à sortir la «rigoise» (le nerf de bœuf). «Fraîchement diplômé , j’ai compris que cela ne me servirait à rien, alors j’ai décidé d’ouvrir une école privé au Bel-Air.» Établissement qui lui permet d’écrire : «Une activité schizophrénique dans un pays sans maison d’édition, où vendre cent exemplaire d’un livre fait de vous un auteur de best-seller.»

Kidnappings, braquages et banqueroute

Trente-et-un ans durant, Frankétienne enseigne la physique, les mathématiques, les sciences humaines et le français. Son institut n’a rien à voir avec les «écoles borlette» qui, sous des vocables ronflants (Michel de Montaigne ou Simone de Beauvoir ont une bonne cote), fleurissent dans la ville. La borlette ? C’est la loterie nationale. Une manière d’apprécier la chance d’un enfant, malgré son bel uniforme obligatoire, de sortir instruit de ses cours. Bien moins coûteux, les établissements publics sont aussi bien plus délabrés. On se demande ainsi par quel miracle le lycée Alexandre-Pétion, situé au chevet de la cathédrale, ne s’est pas effondré sur ses élèves. Au coin du Champ-de-Mars, à cent mètres du ministère de l’Éducation-nationale, les bâtiments épaves du collège Caroline-Chauveau (du nom d’une ancienne institutrice !), accueillent 280 jeunes filles. Une carcasse de voiture gît dans la cour. C’était le véhicule de la directrice, elle-même plus bien vaillante. Le toit d’une des cinq classes est éventré. Rendons hommage à l’audace de ce prof de physique qui, lors de notre visite, débutait une leçon sur le courant alternatif : depuis un an l’électricité, l’eau et le téléphone sont ici coupés.

« Bel-Air s’est tellement dégradé que je ne pouvais assurer la sécurité de mes élèves », avoue Frankétienne qui, en 1991, met la clef sous la porte. Les locaux lui appartiennent encore. Il les a loués à l’Union Bank. Le climat de Port-au-Prince semble au demeurant très propice aux succursales bancaires qui pullulent presque autant que les sectes protestantes. « Un sixième de la cocaïne entrant aux Etats-Unis, le plus souvent par la Floride, passe par Haïti », avance l’historien Christophe Wargny dans Haïti n’existe pas (éd.Autrement). Pour sauver sa tête, Beaudouin « Jacques » Kétant, parrain d’une des filles d’Aristide, a avoué récemment que le prêtre-président prélevait chaque mois 500000 dollars sur son trafic. Si les locataires de Frankétienne ont eu de l’argent à blanchir, les «chimères» les en ont soulagés. «Ils ont tout saccagé. L’un d’eux, pauvre imbécile, a voulu faire sauter l’un des coffres avec son fusil, comme dans les films, mais la balle a ricoché et l’a tué», se gausse l’écrivain qui nous montre ce qu’est devenue sa maison de Bel-Air, sans s’attarder. La sécurité dans le quartier, comme partout dans Port-au-Prince, tient avant tout de l’illusion.

Si un haïtien peut encore se dire « chimérique » (frustré, en colère) il réserve le terme « chimère » au gros millier de partisans armés d’Aristide qui, avec les évadés du pénitencier d’Etat, organisent quotidiennement des kidnappings, braquent hôpitaux ou pharmacies et règlent leurs comptes. Un comble pour ce pays qui vit une banqueroute sans précédent. Que fait la police ? Elle embauche. Pour muscler ce corps d’Etat corrompu par le pouvoir Lavalas (le parti d’Aristide) et ne disposant plus que de 2500 hommes (pour une population nationale de plus de 8 millions d’habitants), le gouvernement de transition a décidé des recruter 5000 nouveaux policiers, 1500 candidats se sont, hélas, présentés au départ de cette course à l’uniforme. Résultat : une véritable émeute qui a fait 23 blessés graves et un mort par asphyxie âgé de 23 ans, Jerry Prophète… Le lendemain, le ministre de l’Intérieur a décidé que l’enrôlement se ferait par ordre alphabétique !

« Esthétique du délabrement »

Il y a fort à parier que Frankétienne s’emparera un jour ou l’autre de ces séquences pathétiques. Ce sexagénaire énergique est devenu le gazetier de tous les cataclysmes haïtiens. De 1967, son premier texte, Les Chevaux de l’avant-jour, où il dénonçait « la déconstembrance », l’anéantissement d’Haïti sous Papa Doc, jusqu’à aujourd’hui, lorsqu’il se fait le sombre héraut de la transition démocratique dans laquelle son pays s’ensable désespérément. « Mais attention, je n’ai jamais voulu dresser un procès-verbal de notre misère. Non, je me suis placé d’emblée dans la fantasmagorie. J’ai tout de suite éprouvé le besoin de me distancier, de transcender ce chaos. Voilà pourquoi j’ai créé cette esthétique du délabrement. A ceux qui m’ont reproché parfois une certaine opacité, j’ai toujours demandé s’ils pensaient possible, sinon décent, d’écrire ‘‘joli’’ dans un pareil foutoir… », s’énerve cet admirateur de Joyce, Céline, Cortázar, Garcia-Márquez ou de son compatriote Jacques-Stephen Alexis, dont il a partagé les convictions marxistes mais pas le goût des armes.

Dans Ultravocal (réédité chez Hoëbeke), il y a trente ans, il avait déjà rebaptisé Port-au-Prince du nom sans équivoque de Vilasacq : « Une terre infestée par les rats et les pirates. Où les hommes de la tribu vivent comme des zombies dans un profond coma ». Plus replets que jamais, les rats sillonnent aujourd’hui encore les « fatras » (les ordures en créole) qui s’amoncellent dans la capitale haïtienne. Depuis trois mois, les salaires des éboueurs n’ont pas été versés. Selon les calculs du ministre des Transports et Communications – oui, le fatras provoque des embouteillages –, huit tonnes de détritus sont déversées chaque jour dans les rues. Une décharge à ciel ouvert piétinée par des cochons noirs, des chiens décharnés et quelques enfants malingres.

Ministre de la Culture pendant quatre mois

« Les Duvalier ont hérité du Bakan, le démon de nos ancêtres africains. A leur départ, personne n’a su le dompter », avance cet écrivain de la décadence qui, contrairement à la majorité des intellectuels haïtiens, n’a jamais pris la route de l’exil. Non qu’il n’ait envisagé de rejoindre « le monde en dehors » (Québec, Etats-Unis ou France) comme deux millions de ses compatriotes, mais parce que les Duvalier ne lui ont jamais accordé de visa. « En 1960, cela m’a trotté dans la tête. » En 1971 et 1972, lorsque la dictature devient une maladie héréditaire en Haïti, il songe plus sérieusement au départ. Se ravise. Préfère crever que de capituler devant cet « idiot » de Baby Doc. « Personne ne veut rester. Sauf moi. Mon singe aveugle. Et ma voisine, une vieille cul-de-jatte », a-t-il ainsi consigné dans Rappjazz, le Journal d’un paria (1999).

Ne s’est-il jamais senti en danger durant toutes ces années ? « J’ai eu la chance, à la sortie de mon premier roman, Mûr à crever, d’être pris pour fou. Papa Doc avait juste demandé (il imite la voix nasillarde du dictateur), que l’on garde un œil sur moi. » Seul son théâtre, qui lui offre une véritable popularité sur ce bout d’île où le taux d’analphabétisme oscille entre 60% et 70%, sera frappé d’interdiction. Son salut, il le doit à la crainte inspirée par son physique de « Chabin » (Noir à la peau claire). « Un jour, je faisais réparer mon mur par un maçon et son ouvrier. Je les ai mis en garde : les fils électriques étaient à nu. Peu après, j’ai entendu une explosion. Les pauvres ont péri électrocutés. Dans le quartier, on a pensé que j’avais sacrifié ces deux hommes pour m’attirer la bonne fortune », expose-t-il, en écarquillant l’œil – le mauvais ?

Moins bravache, Andrée, son épouse – une de ses anciennes élèves, devenue aussi romancière –, se souvient avoir eu peur. Lors du coup d’Etat militaire de 1991. Mais, surtout, en 1988, lorsque le général Henri Namphy a renversé le gouvernement Manigat dans lequel figurait son mari. Frankétienne a créé en effet le premier ministère haïtien de la Culture. Le plus éphémère aussi : quatre mois d’existence. « C’était un piège pour le mégalomane que je suis. Une faiblesse de CV. La première et dernière fois de ma vie que j’acceptais des responsabilités politiques. Peu m’importait que l’on assiste une fois encore à la déroute de l’intelligence au profit d’un vulgaire militaire buveur de clairin [alcool de canne à sucre, NDLR], j’étais délivré », confie-t-il. Selon lui, la politique à Port-au-Prince relève avant tout du « cinéma gratis ». Les murs en donnent le programme. Beaucoup de graffitis légalistes réclament encore le retour de « Papa Titid ». Les autres l’insultent, tels ceux de l’Ocode, un des multiples partis populaires haïtiens. Ces chevaliers blancs ont le don d’agacer Frankétienne : « C’est reparti. Nous allons avoir cinquante pantins candidats à la présidence. Si j’en veux autant à Aristide, aujourd’hui, c’est parce que j’ai l’impression d’avoir été trahi par un des miens, un homme du peuple. Ce mec a été un assassin du rêve. Il a provoqué des dégâts presque irréparables », regrette l’écrivain qui, dans la contradiction de son nom, voulait exorciser le fléau de la division qui gangrène depuis deux siècles la première république noire indépendante.

A l’issue de sa douloureuse expérience ministérielle, Frankétienne a entrepris, à 51 ans, son premier voyage hors de Haïti. Trois semaines à travers l’Amérique du Nord. « Depuis, je suis devenu un Monsieur Soro de la culture », dit-il en référence aux célèbres marchandes ambulantes haïtiennes, les « Madame Sara » (prononcer Madan Sara). « Mais pour tout dire, je m’ennuie très vite en dehors de Port-au-Prince. Il n’y a qu’elle pour nourrir mes fantasmes. Je ne peux peindre ou écrire ailleurs, conclut-il. Je ne crois pas à la réincarnation, mais si l’on m’offrait un ticket de retour, c’est sûr, je demanderai à retourner dans ce merdier. »