Jacques Bertoin : écrivain des frontières
Jacques Bertoin, écrivain, journaliste et éditeur, s’est éteint le 8 juillet dernier à l’âge de 61 ans, à son domicile parisien, des suites d’un infarctus. Lui qui déclarait, dans Moins cinq (Julliard, 1994), vouloir « écrire avant ce sacré point final qui vous coupe en plein milieu d’une phrase » laisse derrière lui une oeuvre multiple, à l’image de son étonnant parcours, sur lequel revient Le Magazine Littéraire.
Avide de découvertes, Jacques Bertoin demeurera pour son ami et ancien collaborateur Jean-Luc Allouche, qui lui a rendu hommage dans Le Monde, cet être « frontalier », pour reprendre le titre de l’un de ses ouvrages, « jamais en peine d’une nouvelle aventure, d’un périple lointain ».
Né en 1946 à Lyon, il fait ses études à Sciences Po Paris après avoir obtenu une licence de lettres. La découverte de l’Afrique, qui le fascine, sera déterminante. En 1970, il sert en coopération en Côte d’Ivoire : plus qu’un voyage, c’est une véritable rencontre culturelle et humaine. Comme pour clore un chapitre, c’est dans ce même pays, dont il mesure la lente dégradation, qu’il fera son ultime voyage. Jacques Bertoin part ensuite au Chili pour six mois et rentre en France quelques semaines avant le coup d’Etat de 1973. A Santiago, il fait la connaissance de Bernard Gheerbrant, fondateur de la Hune, qui lui confie la direction de la célèbre librairie de Saint-Germain-des-Prés. Durant cinq ans, il en fait un lieu incontournable de la scène littéraire, tout en publiant son premier ouvrage, Pigeons (éd. La Différence, 1978). Après un grave accident de moto, il se retrouve paralysé du bras droit, mais il surmonte le choc en réapprenant à écrire, de la main gauche.
Journaliste au Monde au début des années 1980, il se lance avec enthousiasme dans l’édition avec Lieu commun : en dix ans, la « maison » qu’il fonde avec deux amis, Laurent Kissel et Maurice Partouche, publie près de cent cinquante titres. Puis, voulant rendre au livre ce que le processus éditorial lui a trop souvent ravi, il crée, avec l’aide d’Isabelle Blumet et Cécile Rol-Tanguy, son propre label avec pour principal objectif de rétablir le lien précieux, et désormais rare, entre l’auteur et l’éditeur. L’une de ses grandes batailles demeure celle du prix unique du livre pour laquelle il monte en première ligne : signature de pétitions, déclarations dans la presse, il défend le livre pour tous.
Parallèlement se poursuit son aventure littéraire. Outre la première traduction en français de John Edgar Wideman, Suis-je le gardien de mon frère (éd. Jacques Bertoin, 1992), et les publications en 1991 de Christophe Colomb et Napoléon de Abel Gance, il rédige ces textes uniques, inclassables tels Les Frontaliers (éd. Lieu Commun, 1982), et le brillant Moins cinq, pierre angulaire de sa réflexion littéraire, où il explique son amour des mots, auxquels il ne cesse de leur rendre hommage : « Je n’imagine pas une vie dont seraient absents ces cailloux semés entre deux refuges par des petits poucets perdus dans le désert. Sans eux, qui ne serait livré à l’écoulement du temps, à la machinerie des astres, à la fermentation des enzymes, dans une nature ingrate ? ».
Le regard toujours tourné vers l’Afrique, il est nommé responsable du Bureau du Livre à Rabat de 1996 à 2000, contribuant notamment à la promotion de l’édition marocaine et à la création du prix Grand Atlas. Ahmed Toufiq, Ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques, avec qui il a initié la coopération entre la Bibliothèque générale, les Archives de Rabat et la Bibliothèque nationale de France, se souvient de cet homme « d’une capacité exceptionnelle à sentir les composantes de l’humanité », comme il le confie dans Jeune Afrique. Changeant radicalement d’horizon, il prend la fonction d’attaché culturel à Vancouver entre 2000 et 2002, et publie entre-temps son sixième ouvrage, L’Homme de ma vie (Julliard, 2001) qui nous plonge, bien au-delà du récit autobiographique, au coeur des interrogations inhérentes à la condition humaine.
Durant toutes ces années, il collabore au groupe Jeune Afrique, d’abord en tant que journaliste culturel, puis comme rédacteur en chef de La Revue (pour l’intelligence du monde). C’est d’ailleurs au plus célèbre des hommes de presse qu’il consacre son dernier livre paru, Joseph Pulitzer, l’homme qui inventa le journalisme moderne (éd. Jeune Afrique, 2003). Son oeuvre demeure inachevée : il travaillait en effet à l’écriture d’un livre avec Malek Chebel, écrivain et anthropologue algérien, dont il avait publié Le livre des séductions.
Laura El Makki