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Le Transsibérien, trois voix possibles

Le Transsibérien n’est pas un train, c’est une voie ferrée ; la plus longue du monde, qui relie Moscou à Vladivostok sur 9 288 kilomètres de plaines, de forêts, de fleuves, jusqu’aux confins de l’Europe ; elle traverse sept fuseaux horaires, 990 gares, avec un arrêt dans neuf villes. Son premier rail fut posé en 1891 par le tsarévitch Nicolas (futur Nicolas II) suivant la volonté d’Alexandre III d’augmenter l’influence politique, militaire et commerciale de la Russie sur la Chine et de développer l’économie de la Sibérie. Chantier gigantesque, à la démesure de l’ambition, ligne bientôt mythique que les fantasmes redessinent, invoquant les déplacements d’avant les rails de Dostoïevski, Tolstoï ou Tchekhov, épousant plus tard les vraies vies des Guinzbourg, Grossman, Soljenitsyne. Les enfants du pays, ceux d’ailleurs aussi, géants français en tête : pensons à l’Alexandre Dumas du Maître d’armes (1840) ou au Jules Verne de Michel Strogoff (1876). Non que leurs oeuvres évoquent le Transsibérien lui-même (sa construction ne s’acheva qu’en 1916), mais les décors étaient là, déjà, steppe et taïga, goût de l’ailleurs, aventure, la machine à fiction précédant la vapeur. Si Dumas et Verne viennent à la mémoire au premier tour de roue, c’est dans le train « Blaise Cendrars » que quatorze de nos auteurs montèrent en 2010 (ainsi baptisé en référence à un vers du poète où apparaît le mot « Transsibérien »), dans le « Train des écrivains français ». Fanfare et drapeaux, en route vers l’est.

Organisée dans le cadre de l’année d’échanges France-Russie, l’odyssée dura trois semaines. Trois semaines pendant lesquelles les auteurs, invités par Culturesfrance (depuis remplacé par l’Institut français) et le gouvernement russe, ont enchaîné, en plus d’une semaine dans le train, conférences de presse et tables rondes, visites touristiques et rencontres officielles - le tout rallongeant donc le périple de deux semaines, au service de la promotion de notre littérature. Il est permis de parler de voyage organisé, de s’interroger sur la forme, d’admettre les artifices ; surtout quand on sait que, quelques mois plus tard, chacun ou presque était gentiment poussé à rendre sa copie. L’oeuvre contre le circuit tous frais payés, diront les médisants, pendant que les autres se réjouiront plus simplement de lire des livres, de commande certes, mais surtout de bons livres, étant entendu que les écrivains conviés à vivre l’expérience ne comptaient pas parmi nos plus médiocres représentants : citons, entre autres, Jean Échenoz, Patrick Deville, Guy Goffette, Sylvie Germain, Mathias Énard, Olivier Rolin. Ces trois derniers ont publié leurs moutures l’an dernier (respectivement Le Monde sans vous chez Albin Michel, L’Alcool et la Nostalgie chez Inculte et Bric et broc chez Verdier) ; place aux suivants, trois encore, comme si les camarades devaient rester groupés. La nouvelle salve fait se croiser les regards de Danièle Sallenave, de Dominique Fernandez (tous deux membres de l’Académie française) et de Maylis de Kerangal. Deux récits de voyage d’un côté, un court roman de l’autre ; la Russie comme thème, le train comme motif traversant.

La ressemblance entre le Sibir de Sallenave et le Transsibérien de Fernandez n’est pas un hasard : plus que des collègues de Coupole, ils sont amis de longue date. Ils ont vécu l’aventure ensemble, ensemble ils publient ; un journal, recueil d’impressions au quotidien, chacun le sien. Des propositions qui pourraient se chevaucher, elles se complètent plutôt. Dans les deux cas, il s’agit de raconter le monde post-soviétique au fil des paysages qui se succèdent, migration conduisant les intellectuels à refaire l’histoire en se remémorant leur vécu (Danièle Sallenave en était à son cinquième séjour en Russie) et leurs lectures. Car, ici et là, il est d’abord question d’un retour sur soi, d’un souvenir ranimé, d’une pensée qui cherche à comprendre l’aujourd’hui par l’hier. La dictature stalinienne, le communisme, maintenant la mondialisation, les affiches publicitaires, les jeux vidéo. Ce n’est pas qu’on regrette l’âme russe - du reste qu’est-ce que c’est ? -, on se contente de noter, pour plus tard, comme si l’on projetait d’écrire quelque chose de plus achevé : « [...] il faut engranger, engranger, même si tu ne comprends pas », affirme la romancière et essayiste. De même on photographie, autre tentative de mettre tout cela (rues, monuments, visages) dans une forme, un instantané. Sibir compte ainsi quelques clichés d’une Danièle Sallenave un peu touriste, touchants, inoffensifs, la voilà dans le train en autoportrait, plus loin au pied de l’énorme tête de Lénine à Oulan-Oude. Transsibérien rassemble aussi des images, mais d’une autre ampleur, celles du photographe Ferrante Ferranti, qui fut durant quinze ans le compagnon de Fernandez.

Liés par l’écriture, Danièle Sallenave et Dominique Fernandez le sont aussi maritalement depuis leur union dans la steppe bouriate. « C’était un jeu, indique l’écrivain, mais en même temps la reproduction, très exacte et très sérieuse, d’une cérémonie de mariage. » On imagine la scène qui, à la lecture comparée des ouvrages, leur ressemble assez : tandis que Danièle s’applique à jouer un jeu qui induit promiscuité avec le groupe et rigidité du programme, on sent Dominique souvent mal à l’aise avec le principe du « Train des écrivains », où il faut accepter de dormir dans un hôtel « vétuste », manger « gras » et, surtout, suivre un guide. Hors les rails, il nous emmène à l’« École de musique spéciale de Novossibirsk », réputée dans le monde entier, puis au siège de l’orchestre symphonique de la ville, le troisième de Russie.

Si les deux académiciens ont effectué le trajet de bout en bout, ce n’est pas le cas de tous les écrivains invités. Certains descendirent en chemin, d’autres prirent l’expédition en cours de route. Ainsi de Maylis de Kerangal, qui a voyagé de Novossibirsk à Vladivostok, comme Sylvie Germain - qui disait aussi « je » dans Le Monde sans vous, récit où le deuil de sa mère, morte peu avant son départ du quai, venait se mêler à l’expérience de la Sibérie. Maylis de Kerangal, elle, s’exprime en fictions, à la troisième personne ; elle a opté pour le roman. Peut-être, après Naissance d’un pont (éd. Verticales), pouvions-nous l’attendre aux origines du Transsibérien, quand, à la fin du XIXe siècle, des centaines d’hommes bravèrent froid et maladie pour construire ce chemin de fer. Pourtant non, pas d’aventure collective dans Tangente vers l’est, mais la petite histoire d’une rencontre entre deux personnages, deux solitudes, dans notre train. Aliocha est russe, il a 20 ans, il part faire son service militaire ; Hélène en a quinze de plus, française, elle quitte un homme et la Sibérie. Le premier veut fuir l’armée, la seconde va l’y aider. C’est un face-à-face fugitif, urgent, qui explore les possibilités narratives de la machine en mouvement, depuis les étroites couchettes de la troisième classe jusqu’aux compartiments spacieux. La romancière brosse cadres et portraits par saccades, tout se modèle dans l’esprit. Bel incipit : « Ceux-là viennent de Moscou et ne savent pas où ils vont. Ils sont nombreux, plus d’une centaine, des gars jeunes, blancs, pâles même, hâves et tondus, les bras veineux, le regard qui piétine, le torse encagé dans un marcel kaki, futes camouflages et slips kangourous, la chaînette religieuse qui joue sur le poitrail, des gars en guise de parois dans les sas et les couloirs, des gars assis, debout, allongés sur les couchettes. »

Cette troisième classe, l’envers du décor, est mentionnée dans Sibir et Transsibérien. Dominique Fernandez résume : « Atmosphère, odeur, brutalité d’un wagon à bestiaux. » Engager la conversation avec ces gens n’était pas envisageable, « faute d’une langue commune », alors les Français rejoignaient vite la première classe. On suppose le texte de Maylis de Kerangal motivé par la frustration, honte légère. Il s’achève par la description d’une photographie sur laquelle, étrange décèlement, Aliocha et Hélène se ressemblent, « ont les mêmes visages ». Abolir les frontières, c’était un des enjeux.

Interview d'André Green à propos de Jacques Lacan

Le psychanalyste André Green a entretenu avec Lacan des rapports étroits. Il évoque ici la figure de ce « Cynique ».

André Green :

Je commencerai pour souligner les traits positifs de Lacan ; car je me suis toujours reconnu trois maîtres :
Lacan, Winnicott et Bion. Il est tout à fait évident que Lacan était un personnage hors série, doté de dons exceptionnels. L'exceptionnel, c'était une intelligence... comment dire? Le terme de «brillante» ne suffit pas; celui de «géniale» est risqué... Une intelligence d'une acuité et d'une virtuosité vertigineuses, avec un sens critique acéré, une manière très incisive de repérer l'angle le plus favorable à son optique. Personnage hors série, car Lacan, médecin d'origine, avait réussi à s'affranchir de toutes les limitations de la formation médicale, dont il m'arrive souvent de dire qu'elle est la plus abrutissante et la plus efficacement stérilisante pour l'intellect. Pour la pratique médicale, c'est peut-être utile, mais pour l'intellect, c'est meurtrier: je me place du point de vue du médecin et du psychiatre que j'ai été moi aussi à l'origine. Lacan avait en outre une curiosité intellectuelle et une culture telles qu'il  était, de loin, le plus armé pour faire œuvre théorique d'une dimension sans commune mesure avec ses contemporains psychanalystes ; il les dépassait de beaucoup. Il avait un don de persuasion et de fascination auquel je n'ai moi-même pas échappé — je me souviens d'une rencontre intense, en 1958, au congrès de Psychothérapie de Barcelone: il était seul, sans sa cohorte autour de lui, et très accessible. Déjà il s'étonnait que j'eusse fait le mauvais choix : j'aurais dû être à ses côtés! Dès 1951, le tiers des élèves de l'Institut de Psychanalyse était sur son di- van (une quinzaine, soit plus de quarante-cinq séances hebdomadaires. Que deviennent les analyses dites thérapeutiques ?)... Il émanait de sa personne une sorte de rayonnement qu'on a vu s'exercer sur les foules à la Faculté de Droit plus tard. Personne ne peut lui contester ce charisme ! Dire que ce don relevait du bluff, c'est énoncer une contre-vérité. Je ne dis pas qu'il n'était pas capable de bluff occasionnel, mais c'était plutôt un côté «joueur de poker», toujours dans une situation de duel à mort.

Catherine Clément

C'est-à-dire?

— On l'a bien vu à Baltimore, lorsqu'il a contesté publiquement certaines références de Derrida. Or Derrida ne se déplace pas sans sa documentation, et Lacan ne l'avait pas prévu ; le lendemain, Derrida est arrivé avec les textes... Mais quand il croyait pouvoir tirer parti d'une situation de force, Lacan ne lésinait sur aucun moyen jusques et y compris certains coups au-dessous de la ceinture. Lacan ignorait la Loi.

—  Bizarre, à propos de Lacan qui s'en est fait le théoricien toute sa vie... En quel sens faut-il entendre ce mot, la Loi ?

— Précisément. Théoricien de la Loi, il ne connaissait que celle qu'il édictait pour les autres et qui ne s'appliquait pas au législateur. Avec lui on est sans cesse confronté à ces alternatives. Le praticien ne vaut rien, dit-on, mais le théoricien est génial : il m'a fallu de nombreuses années pour comprendre que théorie et pratique lacaniennes ne sont pas distinctes. L'homme ne vaut rien, dit-on encore, mais le praticien était miraculeux ! Or, ce n'est pas vrai, c'est le même : homme, analyste, théoricien sont faits du même bois.

Revenons sur cette affaire de Loi, car lorsque les psychanalystes utilisent ce terme, c'est en un sens plus radical et plus vaste que les acceptions juridiques, sociales et politiques.
Surtout dans le cas de Lacan.


—  Il faut entendre la Loi au sens mosaïque» Lacan a voulu en effet restaurer la fonction paternelle, à un moment où l'analyse dérivait du côté des mères (dérive qui n'est pas finie...) et du côté des premières relations entre mère et enfant : comme si le père n'apparaissait que plus tard, selon une optique dite « génétique ». Totale aberration, et Lacan avait raison : pour qu'il y ait un enfant, il a bien fallu que le père s'y mette aussi, et il faut bien également qu'il soit dans la tête de la mère en compagnie de quelques autres. Lacan a donc cherché à donner un coup de barre pour nous ramener cap au Père, selon la ligne de Freud, mais très différemment. Mais lui-même édicte sa propre loi, se comporte comme le Père d'avant la Loi.

D’avant la Loi? Alors, le Père de la horde primitive, au moment de l'émergence de la tribu, du social, du collectif et de la famille ?

— Dans les faits (pas dans la théorie) 5 il est le Père qui lui-même n'est pas soumis à la Loi. Dans Moïse et le monothéisme Freud se pose la question : qui décide de la prééminence du Père ? Ce ne peut pas être lui, puisque sa prééminence est le résultat de l'opération. Freud, avec son honnêteté coutumière, finit par conclure qu'il ne sait pas. (En fait il avait lui-même fourni la réponse, c'est le Père, mis à mort par les frères, l'Ombre du Père qui lui assure cette primauté.) Lacan aura réponse à tout, pour « boucher les trous de l'édifice universel». Il sera un père omnipotent, qui décide souverainement: qu'on ne vienne pas l'entraver avec des règlements à respecter ou des arguties juridiques (je fonds, je dissous et...), ou avec la morale ordinaire ! A la vérité, ce père-là ressemble beaucoup à une mère abusive, de celles que Lacan détestait. Il a dit « la femme n'existe pas ». La mère, en revanche, est bien là et le Père n'en fait jamais assez pour contrebalancer son influence ! En fait on ne dit pas assez que Lacan est d'abord un moraliste.

Bien d'accord ! Mais quel type de moraliste ?

— Un Cynique. A la manière de La Rochefoucauld mais en plus noir. Un nihiliste jouisseur. Là se trouve l'une des raisons de son succès : ces jeunes amassés en grappes autour de lui qui l'écoutaient avec passion, et qui n'y comprenaient pas grand-chose (on en avait la preuve quand on leur demandait après ce qu'ils en avaient retenu; réponse: «à peu près rien ! »), étaient sensibles à un accent un peu prophétique, l’accent d'une vérité. Sortis de leurs amphithéâtres où on leur parlait de la belle âme, de l’essence ou de la raison pure, ils allaient vers celui qui, peut-être au nom de la psychanalyse, en tout cas de sa psychanalyse, dénonçait cette illusion et leur disait : le monde ne fonctionne pas comme on vous le dit, il marche au désir, dont personne ne vous parle. Mais quand Freud donne son regard sur le monde, il se comporte en parfait bourgeois viennois, respectueux des règles sociales — il n’aurait pas brûlé un feu rouge ! Il subvertit la pensée, mais se comporte en démocrate. Alors que Lacan ne connaît aucune limitation à la réalisation de ses désirs, même pas les limitations de vitesse ; en voiture, il roule selon son bon plaisir, même s'il met en danger ses passagers. Lacan avait un réel pouvoir de subversion, de nature à déboulonner
les valeurs, mais nullement prêt à renoncer à son droit de jouissance et à la préservation de ses biens. Sa collection de Tanagras est dissimulée aux regards des éventuels voleurs, davantage dans la filiation nietzschéenne que dans n'importe quelle autre. Il a tous les droits : le Surhomme.

Le décrivez-vous donc, vous aussi, comme un homme avide avant tout de pou-
voir ?


— Il y a pouvoir et pouvoir. Le pouvoir en question est celui de l’aliénation à sa personne. Lacan est un homme qui a tout fait pour être idolâtré, comme un chef de secte, avec le raisonnement typique du pervers. j’ai ici une lettre de lui, à l’occasion du Congrès d'Amsterdam, en 1965, deux ans après son refus d'accepter les conditions de sa réintégration dans les instances internationales de la psychanalyse. Il m'avait demandé de protester en séance publique contre «l’injustice qui lui était faite», et j'avais refusé tout net car je désapprouvais sa pratique — j'avais avec lui mon franc-parler. Le lendemain, j'ai reçu cette lettre dont voici un extrait : « Car tout de même, n'oublions pas ce ressort simple et presque suffisant à en rendre compte : avouez que si j’avais été professeur de n'importe quoi, personne ici n'aurait ébauché le plus petit commencement de la longue manœuvre...etc. » Voilà la démarche du pervers, quand il se défend : « on me met en cause, mais il y en a qui font bien pire que moi, et à qui on n'ose pas s'attaquer parce qu'ils sont nombreux. Quand il fixe ses honoraires d'après l’addition d'un dîner que débourse sous ses yeux un de ses élèves qui soupe avec lui — c'est arrivé à François Perrier — du point de vue de la perception de l’inconscient, la démarche n'est pas absurde, mais de là à passer à Pacte ! Les avantages financiers — non négligeables— de la méthode passent derrière la jouissance d'assujettir l’autre. En fait la question est plus compliquée que cela. L'argent est partie intégrante d'une relation dite sadique-anale. C'est ce critère, avec ses connotations d'emprise et de domination qui éclaire le goût que Lacan avait des pratiques qui pouvaient aller jusqu'au passage à l’acte avec violences sur la personne de l'analysant. Pas un seul pervers qui se prive de ce raisonnement. Or cette Loi, que Lacan ne respecte pas, concerne le cadre analytique : au commencement de la cure, le psychanalyste énonce des règles de la cure — voilà ce à quoi je vous de- mande de vous engager et ce à quoi, moi aussi, je m'engage. Il installe une manière de loi au-dessus de « vous et moi », une loi dont il est supposé être le porte-parole, mais pas le législateur. En principe, le psychanalyste œuvre pour la défense de ce dispositif nécessaire à l’accomplissement de l’analyse en préservant la liberté de l’analysant et en se refusant à exercer aucune contrainte et encore plus aucun chantage pour son propre avantage.

Le psychanalyste est l'énonciateur, certes, mais puisqu'il est seul dans son cabinet, en énonçant, il est aussi le législateur  dans le même mouvement...

—Pas le législateur, le gardien de la Loi. Son représentant assujetti. On dit beaucoup que le pacte psychanalytique entre l’analyste et le patient est un contrat léonin — c'est-à-dire inégal entre les deux parties. C'est vrai. Mais malgré toutes les sanglantes querelles qui ont déchiré le mouvement analytique depuis qu'il existe, jamais personne n'a remis le contrat analytique en cause. Ni Freud au cours de sa vie, malgré de nombreux changements théoriques, ni Mélanie Klein, ni Winnicott — qui s'est contenté de rallonger les séances de plusieurs heu- res dans certains cas. Or sur sa modification du pacte analytique Lacan ne s'explique pas, sa position est d'une énorme ambiguïté. Pas une conférence entière sur la question des séances courtes, quelques lignes seulement, dans les Ecrits sur la frustration nécessaire au progrès de la cure. L'épée de Damoclès de l’interruption de la séance est un chantage. Elle « institue » le rapport sado-masochiste en modèle. Je prendrais le risque d'affirmer que cette position doit son succès auprès des lacaniens parce qu'elle leur a permis de résoudre leurs problèmes financiers grâce à une supercherie. Celle qui permet de faire passer cette manœuvre sadique pour une technique spécialisée, fortement rentable.

Irez-vous jusqu'à dire que pour Lacan l’enjeu des fameuses « séances courtes » était surtout financier ?

— Absolument pas. Même s'il aimait l’argent : les témoignages là-dessus sont fréquents.

Ne croyez-vous pas, tout de même, qu'il faut traiter les témoignages d’analysants avec précaution ? Qu' il faut faire une critique de témoignage ?

— Je m'attendais à cette question, car elle est à l’ordre du jour. La psychanalyse est une situation de pouvoir qui entraîne l’abus du pouvoir, il faut le dire. C'est de la dynamite. Dès que le transfert surgit, se pose pour le psychanalyste la question éthique, le choix fondamental : ou je con- serve un recul et j'analyse le transfert sans marcher dans le jeu de l'analysant — jusqu'à se faire fouetter par le psychanalyste — ou j'entre dans le jeu, car ce serait dommage de ne pas exploiter le transfert à des fins personnelles. L’occasion d'asservir et de se faire servir est trop belle ! Pierre Mâle, dont l’intégrité était totale, m'a dit que Lacan dont il était un proche, devenu didacticien, lui a dit de ses analysants en formation : «Ce sont des cons, il faut les traiter durement».

Trouverez-vous dans la théorie de Lacan un seul écho de ce que vous affirmez ?

— Oui. Il faut toujours replacer Lacan dans l’histoire de la psychanalyse. Dans le rapport de Rome (1953), Lacan prend position contre un certain nombre de conceptions psychanalytiques: la relation d'objet, l’imaginaire, les fantasmes, le scientisme américain. Pourquoi pas? mais sept ans plus tard, dans Subversion du sujet et dialectique du désir, Lacan nous dit en somme : Réveillez-vous ! Voyez le masochisme fondamental au cœur de l’homme. Si je les embrigade, si j'en fais mes servants, je leur rends service ; sans cela ils se jetteraient dans les bras du « narcissisme de la cause perdue». Il a d'ailleurs fait preuve sur ce terrain d'un certain courage, notamment lorsqu'il affrontait les étudiants à Vincennes après mai 68…


— Il leur dit : « Vous cherchez un maître, et vous l’aurez ». Moi j’ai compris qu 'il évoquait le pouvoir politique du moment.

—Non, non, c'était à lui-même qu'il songeait. Comme souvent d'ailleurs. Il partait d'un principe simple: si quelqu'un vient me voir, s'il m'aborde, le transfert entre cette personne et moi est déjà là puisqu'il me demande quelque chose et désire quelque chose de moi. Il y avait chez lui trop de l’enfant omnipotent qu'il était dans le psychanalyste, et dans le théoricien, il y avait trop de thaumaturge. Je veux dire, trop de mage manipulateur. Trop d'ambiguïté aussi autour de ce qu'il appelle le Grand Autre. Malgré tout, le Grand Autre, il l’incarnait tout en le plaçant dans un « ailleurs » dans la théorie. En fait, il jouait sur deux tableaux : je ne suis pas celui que vous croyez, adressez-vous au Grand Autre et, en même temps, je suis ici, dans le cabinet analytique, seul maître à bord.

Vous ne séparez vraiment pas sa théorie de sa pratique !

— Il m'a fallu longtemps pour le comprendre. Ces interférences entre l'homme et le théoricien, je les retrouve à propos de sa critique virulente du Moi : «la stupide et ineffable existence du Moi», écrit-il dans les Ecrits.

Il s'en prenait à la théorie américaine du Moi autonome, cette instance psychique soi-disant non-conflictuelle qui parviendrait à se fortifier, même contre l'Inconscient.

—Je sais, tous les analystes lacaniens accusent les non-lacaniens d'appartenir à ce courant, les « Ego-psychologistes », disent-ils. Pas un Français n'est dans ce cas, mais cela ne fait rien. C'est comme l’alliance sociale-communiste, cela n'existait plus depuis longtemps, mais la droite s'en servait et cela marchait quand même encore ! Ça paye toujours de dénoncer la normativité psychanalytique chez nos petits bourgeois anarchisants soucieux de préserver leur narcissisme endolori. Mais attention, je parle bien de la théorie du Moi, pas du Moi autonome. Tout se passe comme si Lacan préférait mettre le Moi entre parenthèses, pour masquer  l’inflation de son propre Moi dont l’hypertrophie ne connaissait pas de limites, dans sa manière d'être.

C'est-à-dire qu'en parlant ainsi, soyons clairs, vous interprétez Lacan.

— Bien sûr, j'interprète ! Que fais-je d'autre depuis le début de cet entretien ? Quiconque en parle ne fait guère autre chose. Lui, il invectivait ses adversaires.

Vous ne m'avez pas vraiment répondu sur les témoignages d'analysants.

— Il n'y a aucun moyen de traiter les témoignages d'analysants de manière univoque, mais on a quand même parfois des faisceaux de présomptions. Qu'est-ce qu'une présomption en matière de psychanalyse ? Un analyste disait : « Lorsqu'un patient me dit que j'ai l’air fatigué, j'interprète ; lorsque quatre me le disent dans la même journée, je prends des vacances ». Les analystes ont trop joué avec l’éthique (pas seulement les lacaniens) en s'abritant derrière l’argument des fantasmes des patients et de leur transfert. Et, s'il convient d'être prudent, certaines concordances doivent être examinées sans donner l’impression de défendre à tout prix des collègues dont certains sont pervers. Lorsque la commission d'en- quête de PIPA est venue se renseigner sur les pratiques de Lacan, il avait dit à ses analysants de ne pas parler des séances courtes, et d'affirmer qu'ils avaient des séances comme tout le monde. Plusieurs l’ont fait. Sur les violences exercées à l’égard des patients, on a affirmé que ces pratiques dataient de sa «démence». Erreur, j'en ai entendu parler dès le début des années 70, par des amis d'analysants à lui. Les preuves ne manquent pas.

Vous voulez dire les témoignages !

— Si vous voulez ; quand ils convergent, nombreux, sauf complot organisé, on doit envisager leur possible authenticité. Et si je mets en doute la validité historique du livre de Roudinesco , il y a tout de même dans son livre du matériel utilisable, des témoignages en faisceaux, des faits troublants. Hélas, cela prend l’allure de ragots et n'est suivi d'aucun éclairage analytique.

Décès du psychanalyste André Green

Les psychanalystes de l'après-Freud ont étrangement délaissé le rôle de la sexualités. André Green réagit aujourd'hui contre ce singulier oubli et pose les jalons d'une nouvelle théorie de la sexualité

Les chaînes d'Eros, actualité du sexuel


Les psychanalystes de l'après-Freud ont étrangement délaissé le rôle de la sexualités. André Green réagit aujourd'hui contre ce singulier oubli et pose les jalons d'une nouvelle théorie de la sexualité.

Les chaînes d'Eros, actualité du sexuel

La psychanalyse s'occupe-t-elle de sexe ? « Oui ! » répond le chœur des élèves de terminale qui connaissent déjà leur Freud. Erreur ! tonne le psychanalyste André Green : car les psychanalystes de l'après-Freud ont vite délaissé « la chose » sexuelle, brûlante comme une patate chaude... Avec sa vigueur habituelle, le docteur Green tape du poing sur la table, et croyez-moi, le coup résonne longtemps dans les méninges. Comment ça ? Ils nous ont refoulé le sexe dans les limbes, nos psychanalystes préférés ? Pas possible !

Reprenons Freud. Point de départ : la sexualité de l'homme se différencie de celle de l'animal par la constance du désir. L'animal a ses périodes de rut, mais l'homme n'en a pas, qui désire sans discontinuer. Le sexuel chez l'homme est donc indépendant de la reproduction. Suite : le principe de vie fondateur, Eros, lie et tricote, cependant que le principe de mort, Thanatos, délie et détruit. Comment serait-il possible qu'un psychanalyste d'aujourd'hui trahisse Freud en oubliant le rôle de la sexualité ? Eh bien, à lire Green, les traîtres ne manquent pas. Ils ne l'ont pas fait exprès, les pauvres, mais ils ont bel et bien écarté le sexe de leur ouvrage, poliment.

Traîtresse numéro un : Mélanie Klein,native de Hongrie, grand-mère de la psychanalyse anglo-saxonne et prêtresse de la relation d'objet, c'est-à-dire le sein maternel pour le nourrisson. Forgé dans l'univers de l'enfant, le pénis sera plus tard le sein, objet du désir remodelé par la toute-puissante oralité primitive, et 1e vagin ne sera, somme toute, que « la bouche d'en bas ». Chez Mélanie Klein et les « kleiniens », rien sur la symbolique mythologique et historique du phallus, liée au pouvoir et, surtout, au plaisir adulte de la sexualité. L'objet-sein a rempli tout l'espace au détriment de la sexualité réelle. Centrée sur la mère et le sein, la mythologie de l'enfant inventée par Mélanie Klein écarte gentiment le phallus de la scène : c'est une véritable « censure de l'amante » chez la mère. Contre-proposition de Green : le premier objet du désir est bien la mère pour l'enfant des deux sexes, mais le père est présent dans l’esprit de la mère, qui le communique au nourrisson. Un père absent de la rêverie maternelle met en danger l'avenir psychique du petit. Les Anglo-saxons l'ont à peu près oublié. Mais les Français, Denise Braunswcheig, Michel Fain, s'y sont tenus. Et même Lacan.

Pourtant, traître numéro deux : Lacan. Sous la plume de Green qui lui reconnu toujours des mérites en s'en démarquant fortement, la mise en cause de Lacan n'est pas une surprise. Cette fois, l'attaque est subtile. En prenant le signifiant comme repère de l'inconscient, Lacan éradique le biologique - du moins à la fin de son œuvre. Et lorsqu'il introduit la jouissance dans la psychanalyse, Lacan fait intervenir un réfèrent quasi philosophique, un orgasme absolu, un plaisir sans entrave, irréel. Or pas de sexualité sans source biologique, pas de sexuel sans pulsion. Dans les deux cas, celui de Mélanie Kleinet celui de Lacan, la psychanalyse dévie vers l'idéalisme : soit l'objet maternel « oublie » la sexualité adulte de la mère et sa fonction d'amante du père, soit la théorie du signifiant « oublie » la pulsion. L’une bascule vers les tripes (« tripière de génie », disait Lacan de Mélanie Klein) l'autre vers la mystique. Entre philosophie et clinique, Freud, lui, s’est situé constamment sur une ligne de crête entre la biologique et le culturel, à la lisière du psychique et du somatique.Freud s'efforce de ne rien oublier : apparemment, ce n’est pas facile.

Pas facile de rappeler que la pulsion est inéluctable : il n'y a pas de désir « socialement correct ». Quand la situation du désir devient intolérable, l'énergie déborde le sujet et se déchaîne : énergie « déchaînée-contraignante », dit Green. Réaction brute, brutale. Glissée aux deux tiers du livre de Green, une courte Note sur la pédophilie en rappelle la terrifiante actualité :le pédophile dénie le trauma de sa victime et, appuyé sur la sexualité infantile perverse-polymorphe selon Sigmund Freud, lui invente des désirs adultes, prétextes pour répéter sur le petit autrui l’acte qu'on lui a fait dans sa propre enfance, maîtriser à son tour, effacer l'humiliante passivité. Agressive, contraignante, la pulsion se déchaîne et tue.

Quoi qu'on fasse, la pulsion est une excitation corporelle adressant une demande à l'esprit. Qu'il se débrouille, l’esprit ! La pulsion « pousse au cul », je cite. Et là, de deux choses l'une : ou le psychique se bloque devant l'obstacle, répète indéfiniment la situation traumatique, le danger est extrême, ou le psychique dé-brouillard se meut dans l'agilité de la  créativité originaire et satisfait la pulsion sans trop de casse. Dans tous les cas, le psychanalyste ne peut pratiquer la cure sans analyser le mode de rapport sexuel de son patient, seul espace de vérité. Exemples : celui qui ne peut faire l'amour qu'en pyjama, celle qui, privée chirurgicalement, ne peut s'empêcher d'aller se laver après l'amour, celui qui trouve très bien son plaisir, mais qui, compulsivement, a besoin par ailleurs de fesser une partenaire qui lui est indiffèrente. Ces bizarres scénarios sexuels évitent l'autre dans l'amour et lui infligent des conflits venus de loin. Pour défendre la forteresse narcissique, les armées de la faiblesse apeurée devant l'altérité ont d'infinies ressources : tel est le terreau de la cure.

Or, lorsque que la pulsion s'adresse à l'esprit pour formuler ses exigences, entre en scène entre autres le code des variations culturelles. Car la sexualité est l'agent majeur de la production mythique, si bien qu'aucune forme de sexualité n'a de valeur absolue : elle dépend de l'histoire et de la géographie. Exemples : en Asie mineure, l'autocastration des Galles, les prêtres de la Grande Mère d'Ephèse dans l'antiquité hellénistique, n'est pas une désexualisation comme on peut le penser vu du vingtième siècle, mais une « sursexuation » en quête de jouissance féminine, en Australie, lorsque les hommes des tribus pratiquent une incision sous leur pénis pour acquérir une sorte de vagin qu'ils font régulièrement saigner, ce n'est pas seulement une identification, c'est aussi une façon d'augmenter le volume du pénis... Enfin, et c'est le plus intéressant, Green ouvre des pistes sur l’évolution des mœurs familiales depuis la Vienne de Freud : aujourd'hui, contraception et technique aidant, reproduction et sexualité sont totalement dissociées ; la structure familiale a grandement changé. Du coup, les symptômes aussi : le surgissement massif des maladies de l'appétit, anorexie, boulimie, voire toxicomanies, en est sans doute le signe. On attend la suite, docteur Green !

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le docteur Green ne néglige rien. Ni la chimie de la sexualité, ni l'Eros, ni l'amour. L'actuelle chimie du cerveau apporte des informations sur les substances en jeu dans l'obtention du plaisir : mais les substances mâles existent dans le fonctionnement de la chimie féminine et réciproquement... Voilà pour la complexe partie chimique de la sexualité, à laquelle Freud n'avait jamais renoncé, voilà pour l'étayage de la bisexualité par le biologique. C'est peu, mais c'est assez pour ne pas dédaigner « ce petit bout de savoir ». Quant à l'amour, il n'est pas la sexualité, car la sexualité vieillit tandis que l'Eros, lui, est intemporel. A preuves, la sublimation, la spiritualité, l'art et la religion. Mais le rapport amoureux demeure le moment privilégié du « rapprocher », superbe terme de vénerie qui désigne l'instant précis où la meute cerne la proie. Le « rapprocher » d'amour ouvre la voie à la libre crudité de la pulsion : s'il n'y a pas trop de projections, pas trop d'angoisse, pas trop de néfastes répétitions : alors seulement le moment de l'amour est l'occasion rêvée pour que la meute et la proie accèdent à une relative liberté.

Ce qui est formidable avec Green, c'est qu'il navigue hardiment entre les récifs du tragique et les charmes de Circé : drôle d'Ulysse rivé à son Eros, qui explore des chemins nouveaux sans perdre de vue son Ithaque, j'ai nommé la théorie de Freud. Et quand il ne sait pas, le docteur Green le dit. Mystère sur le pressentiment de l'utérus chez la fillette ; mystère sur le lien entre douleur et jouissance : mystère sur le lien entre la chimie sexuelle et le désir. Parfait ! Rien ne manque à l'ouvrage, pas même la marge d'inconnu... On ne trouvera pas ici les certitudes d'une théorie complète de la sexualité d'aujourd'hui :mais on rencontrera beaucoup mieux, des portes franchies, des zones d'ombre,et des ancrages pour se guider dans la vie. Puissant, revigorant, actif, le livre d'André Green ne se contente pas d'actualiser la sexualité selon Freud : il l'ouvre diablement.               

Kolia, le Vif-Argent et autres nouvelles d'Anton Tchekhov

Sous les voûtes tamisées de la salle, ils partagent à trois le plateau en mouchoir de poche : la comédienne et metteur en scène Laure Trainini, son partenaire Thomas Montpellier et le pianiste Antoine Maunoury. Aux deux premiers, la mise en voix ; à leur complice, les interludes, qui soulignent, comme une respiration, tantôt la légèreté du texte, tantôt sa profonde mélancolie.
Car il y a bien des demi-teintes dans les saynètes du maître russe. Dans les cinq nouvelles choisies par la compagnie du GrandTOU,  il est question de facéties d’enfants, d’un savant gourmandant son scribe ou d’un amoureux qui ne cesse d’interrompre sa déclaration pour ferrer un poisson… Mais ailleurs, c’est aussi l’innocence bafouée d’un gamin dont on trahit la confidence, c’est un pauvre jeune homme embarrassé devant son maître par les trous à son vêtement ou c’est un simple éternuement qui conduit à la mort. Par d'imperceptibles décrochages, on glisse du conte au dialogue, de l'enfantillage à la cruauté, de la drôlerie à l'absurde. «Plus la situation fait appel à la sensibilité, pensait l'auteur de La Mouette, plus il convient d’écrire froidement et plus le résultat sera touchant. Il ne faut pas rouler ses écrits dans le sucre.»
Servies par une impeccable diction dans une ambiance de coin du feu, les «bagatelles» de Tchekhov se déroulent en toute délicatesse, comme des confidences tendres ou amères. L’occasion de goûter la langue subtile et musicale de cet immense écrivain qui, sous le ton de l’anecdote, ne cessa de traquer la vérité complexe de la condition humaine.


Les 5 nouvelles lues et jouées par la Compagnie du GrandTOU :
- Comment on donna à Monsieur Iakov un nom de cheval
- Ivan Matvéïcht
- Aliocha ou les bagatelles de la vie
- Mort de Tcherviakov, un fonctionnaire
- Kolia, le Vif-Argent

Enquête sur les blogs littéraires

Avant, il y avait les pages personnelles, péniblement créées à grand renfort de code html et autres javascript. Puis les blogs sont rapidement devenus la plus simple expression de la démocratisation des connexions à haut débit. Sans connaissances techniques, n’importe qui pouvait partager textes, images et vidéos dans un environnement à l’esthétique plus ou moins personnalisable. D’abord plébiscités par les adolescents – et donc cordialement méprisés par une bonne partie du reste de la population – ils ont non seulement révolutionné la diffusion des informations et des idées, mais aussi permis l’émergence de communautés et de réseaux. Peu à peu, les institutions culturelles et les groupes de presse ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à promouvoir leurs activités et valoriser leur image. Du ministère de la culture aux petites villes, le nombre de blogs institutionnels n’a cessé d’augmenter, tandis que tous les principaux sites de presse servent aujourd’hui de plateforme d’hébergement à des collaborateurs ou de simples lecteurs dont ils valorisent la production. On pourrait du reste s’interroger sur la pertinence de ce type de moyen de communication si son usage n’avait été profondément modifié par l’émergence des réseaux sociaux et des flux RSS. Lorsque les premiers blogs sont apparus, l’essentiel de leur visibilité reposait sur leur référencement – c’est encore le cas aujourd’hui –, mais aussi sur les listes de liens proposés sur chacun d’entre eux, ce qui favorisait les échanges entre propriétaires de blogs similaires. Aujourd’hui, chacun peut, grâce aux agrégateurs de flux RSS, être informé des mises à jour des blogs et sites de son choix sans avoir à s’y rendre, et donc sans prendre connaissance des liens diffusés par l’auteur ou des commentaires échangés. Tandis qu’il y a dix ans, on communiquait en priorité avec les lecteurs du même blog, on partage aujourd’hui un post ou un lien sur les réseaux sociaux pour en discuter avec ses propres amis. Quant aux blogs institutionnels, qui ne se sont jamais réellement positionnés comme des lieux d’échange, ils servent en fait bien souvent de vitrine et d’espace de stockage aux informations diffusées via les réseaux sociaux. Globalement, les blogs sont moins nombreux qu’avant, mais ils connaissent des visites plus fréquentes et surtout plus longues grâce aux réseaux sociaux.

En quelques années, les lecteurs ont donc massivement rejoint la toile. Courtisés par les sites marchands prompts à recueillir leur avis à grand renfort de récompenses, classements et autres badges, un certain nombre d’entre eux continue régulièrement d’alimenter la blogosphère littéraire. En cause, un amour immodéré des livres dont le blog devient rapidement le reflet chronophage. Julie Proust-Tanguy, qui a lancé le tout jeune et prometteur De Litteris l’an dernier, avoue consacrer une à deux heures à la rédaction de ses principaux billets. « Mon blog fait partie de mes temps de loisir, de mon otium, serais-je tenter de dire malicieusement pour rendre hommage à ces auteurs que je fais découvrir à mes collégiens. Il ne me prend que le temps que je peux et veux bien lui consacrer : si j'essaye d'écrire avec régularité, par plaisir de me confronter à l'exercice d'écriture et envie de construire cette vie à travers les livres que je souhaite mener, je ne me fixe aucune contrainte. » Professeur de lettres classiques, elle pense pouvoir mieux disposer de son temps que beaucoup d’autres blogueurs. Une difficulté confirmée par la créatrice de Sauts et Gambades, qui passe ainsi trois quarts d’heure par jour à répondre aux commentaires laissés sur son blog, mais renonce à réaliser certaines critiques par manque de temps. Ces contraintes font de la blogosphère littéraire un espace protéiforme et fluctuant : on cesse d’écrire un jour, une semaine, un mois, puis souvent tout à fait, pendant qu’ailleurs d’autres prennent déjà la relève.

Pionniers de la blogosphère, les lecteurs ont progressivement été rejoints par les acteurs du monde de l’édition et de la presse, autrefois souvent très prompts à fustiger le manque de professionnalisme prétendument inhérent à ce type de medium. En quarante ans de carrière dans l’édition et le journalisme littéraire, Raphaël Sorin a traversé une bonne partie des maisons de Saint-Germain-des-Prés et débusqué Bukowski, Pessoa ou Houellebecq. Il fait également figure de précurseur en matière de révolution numérique : « Je me suis toujours intéressé à la blogosphère d’un point de vue théorique. J’avais d’ailleurs été l’éditeur de l’une des premières recherches sur le sujet, La démocratie virtuelle de Léo Scheer (Flammarion). » Jamais Raphaël Sorin n’aurait pensé tenir son propre blog. Fidèle au format papier, il est conscient des risques d’addiction que les liens hypertexte et autres flux RSS peuvent rapidement susciter. Pourtant, il y a deux ans, il a cédé à la demande expresse de Claire Devarrieux, à la tête du service Livres de Libération, et lancé ses Lettres ouvertes. « Je suis contre les mémoires d’éditeur, avoue-t-il, c’est une question de déontologie. En revanche, cela m’amuse de raconter certaines choses… » Parmi elles, les errances de Raul Ruiz, éphémère directeur de la maison de la Culture du Havre, ou l’ascension de Weyergans. Raphaël Sorin avoue ne s’intéresser ni au succès de son blog ni à ses lecteurs. « Je lis peu les commentaires, qui sont souvent assez nuls. Ils sont gérés par Libération. Il m’est arrivé de leur demander de retirer une ou deux attaques ad hominem ; c’est très rare, mais il y a des gens qui se défoulent ». Exit l’échange et les rencontres vantés par les blogueurs amateurs : lorsqu’on n’est plus anonyme, faire tomber le quatrième mur n’a rien d’évident, ne serait-ce que parce que cela suppose une présence assidue. Initialement constitutive du principe même du blogging, la possibilité de commenter les messages se fait plutôt rare dès lors qu’elle n’est pas prise en charge par une équipe. Les commentaires se comptent donc par centaines chez Pierre Assouline tandis qu’Éric Chevillard ou Chloé Delaume, plus prudents, ont préféré s’en passer.

Pour un peu, on serait presque tenté de diviser le petit monde des blogs littéraires en deux hémisphères qui se toisent souvent sans se croiser jamais. D’un côté, le monde des lecteurs avides de partager leurs expériences et leurs plaisirs, prompts à organiser des concours ou des lectures communes, comme celle d’Anna Karenine l’an dernier. Celui des « wannabe » aussi, les déçus de l’édition qui fustigent plus ou moins habilement les travers du petit monde germanopratin, non sans avoir tenté d’y entrer. De l’autre, celui des journalistes, des éditeurs, des écrivains, soucieux d’assurer à leurs textes une visibilité permanente, d’étendre leurs réseaux et, de temps à autre, de lancer une petite polémique. Si les premiers écrivent, c’est effectivement parce que les médias ne répondent pas à leurs attentes. Beaucoup dénoncent le manque de visibilité des petites maisons d’édition, mais aussi d’une bonne partie de la littérature étrangère et se disent lassés d’une presse qui s’appesantit sur la rentrée littéraire et son indétrônable course aux prix. Il n’est cependant pas facile pour un blogueur d’acquérir auprès des attachés de presse –, et ce quelle que soit la renommée de la maison d’édition – le même statut qu’un journaliste, quand bien même ses lecteurs se compteraient par milliers. De ce mépris affiché, les blogueurs littéraires disent tirer l’avantage qui fait toute leur valeur : l’indépendance. « J'ai toujours été une grande acheteuse et dévoreuse de livres, avoue Julie Proust-Tanguy. Je ne suis pas inondée de service de presse, mais j’ai reçu avec plaisir les ouvrages de quelques auteurs qui m’ont contactée. Le blog a rendu mes appétits et exigences littéraires encore plus aiguisés qu'auparavant ». Quant à Anne-Sophie Demonchy, qui a ouvert son blog en 2006, elle a senti le vent tourner : « Je pense que les attachées de presse craignaient d'avoir des reproches de la part des auteurs, qui voulaient absolument un papier dans un grand média traditionnel. Les choses ont changé, et désormais les éditeurs ont bien compris le profit qu'ils pouvaient tirer des blogs ». Les blogs littéraires relaient et reflètent donc les attentes d’une partie du lectorat, mais, à mesure qu’ils obtiennent les moyens de devenir un contre-pouvoir, ils s’exposent à la tentation de ne pas le rester. De plus en plus souvent, les blogueurs à succès proposent des livres à gagner ou, plus simplement, critiquent les ouvrages que les maisons leur font parvenir. « À chaque rentrée littéraire, des dizaines de blogs publient sur des livres identiques, regrette la créatrice de Sauts et gambades. De mon côté, je refuse systématiquement tout partenariat de type « un livre contre un billet ». Ce n’est jamais qu’une publicité offerte à bas prix, qui nous expose à des dérives évidentes ». Une soumission au diktat de l’actualité généralement reprochée aux médias traditionnels. Raphaël Sorin, d’ailleurs, considère avant tout son blog comme un espace de liberté complète, sans censure de contenu ni de longueur, réaffirmant la complémentarité des différents espaces. Grâce à son blog mais aussi aux réseaux sociaux, Anne-Sophie Demonchy a pu faire connaître son travail, notamment en participant à un documentaire de Canal + sur les nègres littéraires : « J'ai pu rencontrer pas mal de monde et obtenir de nouvelles opportunités. Dernièrement, j'ai animé trois jours de tables rondes littéraires du côté d'Angers, j'ai participé à un colloque en Italie pour parler de la blogosphère littéraire en France. Grâce à ces activités, mon blog me rapporte désormais plus qu’il ne me coûte ». Comme Julie Proust-Tanguy, qui après un recueil de poésie s’apprête à publier un essai, Anne-Sophie Demonchy écrit dans Le magazine des Livres. Créé par Joseph Vebret, ce bimensuel accueille des auteurs comme Stéphanie Hochet ou Carole Zalberg mais aussi un certain nombre de blogueurs, dont Pierre Cormary ou Stéphanie Joly. Une preuve s’il en faut que les différents espaces de la blogosphère et les réseaux qui les constituent sont en réalité beaucoup plus perméables qu’il n’y paraît. Reste à savoir dans quelles conditions, notamment financières, peuvent s’effectuer les passages du billet virtuel au contrat de pige dans une période qui s’annonce plutôt sombre pour la presse culturelle. Alternatif ou complémentaire, l’avenir des blogs n’est pas écrit. Il dépendra de l’évolution des pratiques de lecture, de la capacité des médias traditionnels à répondre aux attentes du public plutôt qu’à celles de leurs annonceurs, et surtout du désir des blogueurs de préserver un espace d’expression original et indépendant.


L’Autofictif
« Voici un carnet de notes que je n’oublierai pas dans un café ou dans un train », se dit Éric Chevillard lorsqu’il rédige les premières notes de l’Autofictif, en septembre 2007. Au départ, l’exercice vise à le délasser de la rédaction plus contraignante et endurante de son roman en cours. Bientôt, pourtant, l’écrivain prend goût « et même un goût extrême » à ces interventions en trois fragments, somme d’aphorismes, de quatrains, de doléances, « choses ouïes », ripostes ou gloses sur l’actualité, qui toutes lui rappellent la « sensation euphorique » de ses « premières tentatives poétiques. »  Et les lecteurs aussi manifestent très vite leur goût pour ces petits trèfles, tercets ou tridents selon les jours et dont la forme et le ton se plient aux seules humeurs du moment. Des concombres tueurs affolent-ils l’Europe ? Chevillard médite la probabilité que lesdites cucurbitacées lisent un jour son oeuvre, une fois achevé leur anéantissement de l’espèce humaine. L’une des fillettes de l’écrivain tarde-t-elle à guérir ? L’Autofictif règle aussitôt son sort à la pédante pédiatre. La presse littéraire encense-t-elle Du temps qu’on existait ? Voici le génie nouveau-né croqué en trois coups de cuiller à pot. Et ainsi se déroule, au fil des mois, une réjouissante tresse de bons mots. Aujourd’hui, 700 à 1500 internautes viennent quotidiennement découvrir la nouvelle triplette, postée chaque jour avec une fidélité rare dans le grand va-et-vient de la blogosphère. « C’est un rituel, une discipline, mais que je veux aussi légers que rigoureux », explique l’auteur. « Je prends des notes dans la journée, je les reporte le soir dans un fichier qui contient déjà l'excès des jours précédents, à force se constitue une sorte de réserve, et je construis le petit triptyque au moment de le poster, quelquefois un peu en amont. » Ici, il s’agit bien d’un carnet d’écrivain ou d’un journal, comme l’affirme encore Éric Chevillard qui a fermé à dessein l’espace de commentaire. « Chronique nerveuse ou énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour.», son blog n’appelle pas au débat. Il est un espace de création littéraire, d’ailleurs voué chaque année à se muer en livre puisque le livre « sera toujours le terme logique de toutes les entreprises » d’Éric Chevillard. Le quatrième volume de L’Autofictif en version imprimée, intitulé "L'Autofictif prend un coach" vient d’ailleurs paraître aux éditions de l'Arbre vengeur, comme les trois précédents. Une excellente occasion de prolonger ou renouveler le plaisir d’un saut de puce journalier sur son excellent blog.

La lettrine
Dans le petit monde de la blogosphère littéraire, La lettrine a ceci de particulier qu’il est né d’une journaliste désabusée par le milieu germanopratin. Lorsqu’elle était étudiante, Anne-Sophie Demonchy rêvait de travailler dans la presse littéraire. « Je me suis rendu compte que la réalité du métier était bien différente de l'idée que je m'en faisais. Pour se faire sa place, il fallait avoir un carnet d'adresses bien rempli, ce qui n'était pas mon cas. Bref, je n'étais pas taillée pour ce métier. » Hors de question pour elle de servir la soupe à qui que ce soit ou de se borner à la critique des auteurs connus. Devenue enseignante, elle a rapidement compris le parti qu’elle pourrait tirer d’un blog littéraire, et a fondé La Lettrine en 2006. Six mois plus tard, elle avait déjà 30 000 visiteurs. Un succès qui lui a permis de diversifier ses sujets : aux critiques littéraires sont petit à petit venus s’ajouter les interviews d’écrivains et les dossiers sur le monde de l’édition, des nègres littéraires aux pistons en tout genre. Fidèle à ses premières amours, Anne-Sophie Demonchy continue néanmoins régulièrement de faire découvrir à ses lecteurs les auteurs de petites maisons d’édition, et leur offre une visibilité que la presse littéraire leur accorde plus rarement.


De Litteris
Créé il y a un peu moins d’un an, De Litteris fait partie de la nouvelle génération des blogs littéraires, et ça se voit. Sa conceptrice, Julie Proust-Tanguy, elle-même lectrice de longue date, voulait un site « qui ressemblerait à une revue, à un livre. Quelque chose de reposant et d’agréable pour les yeux, qui se fatiguent vite à lire sur un écran ». Résultat : un blog autonome sous wordpress, qui échappe aux grandes plateformes d’hébergement et à leurs modèles prédéfinis – souvent reconnaissables à leurs interminables listes de liens et de catégories – au profit d’une personnalisation très réussie. « Fascinée, depuis l’enfance, par la figure du lecteur », Julie Proust-Tanguy l’a placé au cœur de son blog. L’objectif est double. « J'ai souhaité faire de ces carnets, confie-t-elle, un espace de réflexion et de construction d'une vision personnelle de la littérature. Je voulais y déposer tant des critiques littéraires que des considérations plus générales sur l'acte de lire, ou des bouts d'admiration pour les auteurs qui ont forgé mon regard de lectrice. » Pari tenu.

Stalker
Le Stalker, c’est ce personnage du film de Tarkovski chargé de guider les âmes errantes à travers la Zone, un lieu indéfinissable au cœur duquel tous les désirs seraient possibles. Derrière ce pseudonyme se cache Juan Asensio, l’un des quelques champions de la critique réactionnaire de la blogosphère, qui se propose depuis 2004 de « disséquer le cadavre de la littérature ». Ce talentueux pamphlétaire voue une adoration sans bornes à Bernanos et Georges Steiner, et une haine coriace à bon nombre d’acteurs de la littérature contemporaine : Limonov, le dernier roman d’Emmanuel Carrère ? Un « brouet translucide ». Philippe Sollers ? « Le Doge de la bêtise ». Si le Stalker, qui doit en grande partie de sa notoriété à son blog, ne cède pas complètement aux tentations du « tous pourris » et du « tous copains » chères à Wrath, il s’est fait suffisamment d’ennemis — y compris au sein de la droite chrétienne antimoderne dont il est issu — pour avoir maille à partir avec la Justice. Il a publié plusieurs ouvrages, évoquant notamment sa difficulté à être édité sur son blog et répondant parfois longuement à ses critiques. Parmi les plus récents figurent Maudit soit Andreas Werckmeister ! (Éditions de la Nuit) et La Chanson d’amour de Judas Iscariote (Cerf).

Rencontres, Conférences

Relire Loti avec Mathias Enard

Quel est le point commun entre Mathias Enard, récompensé par le prix Goncourt des lycéens en novembre dernier et Pierre Loti, austère officier de marine et romancier...