Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
A l’occasion de la republication d’un recueil des aventures de l’emblématique valet inventé par Wodehouse, une petite étude du subtil appareil humoristique qui permit à ce dernier produire très exactement 17 romans et recueils de nouvelles.
Les dispositifs comiques les plus simples sont souvent les meilleurs. Inépuisable, celui de la série Jeeves repose sur des ressorts apparemment sommaires: ceux du duo antithétique et complémentaire, qu’ont exploité Voltaire ou Cervantes, parmi nombre d’auteurs qui comptaient le rire du lecteur parmi leurs ambitions.
Wodehouse, lui, n’avait que le rire du lecteur pour ambition. Ce qui explique l’extrême caractérisation de ses duettistes. Ceux-ci sont fondés sur deux personnages emblématiques de la Grande-Bretagne d’avant-guerre où ils furent inventés: l’aristocrate inconséquent et le domestique irréprochable. Le génie de Wodehouse est d’avoir poussé ces stéréotypes britanniques au-delà de leurs retranchements, puis de les avoir inscrits dans une mécanique humoristique apparemment très simple, mais aux développements infinis.
Bertie Wooster, le maître de Jeeves et narrateur de toutes leurs aventures, est un jeune gentleman qui, même dans son milieu oisif, passe pour un esprit léger. Il est vrai qu’il jouit d’une propension peu heureuse à se jeter dans n’importe quelle aventure coûteuse, à adopter des comportements contestables, et à échafauder des plans fumeux. Projeter l’enfant d’un aristocrate à l’eau (pour permettre à un de ses amis de le sauver et de séduire la soeur du noyé, dans L’inimitable Jeeves), détourner ses turbulents neveux d’un exil en Afrique du Sud (au risque de se voir déshérité par la tante Agathe qui les a expédiés), voler les mémoires obscènes d’un grabataire de la bonne société (afin de protéger la réputation du père d’une vague fiancée dotée d’une ligne épatante et d’un tempérament de tarentule, dans Allez-y Jeeves) … Curieusement, les idées géniales de Bertie se retournent toujours contre lui.
C’est à ce moment-là, immanquablement, qu’intervient son extraordinaire domestique. Celui-ci n’est pas seulement le factotum stylé et dévoué, expert en remèdes contre le mal de cheveux, que tout gentleman anglais doit avoir chez soi. Il bénéficie d’une intelligence hors du commun, qui lui permet aussi bien d’anticiper les désirs de son maître que les catastrophes qu’il provoque à chaque pas. C’est pourquoi chaque histoire de Jeeves se conclut par le désamorçage inattendu d’un cataclysme annoncé. Ainsi, lorsque Bertie abandonne l’ado dont on lui a confié la garde en prison (il y est mieux que dans les tripots qu’il affectionne), et qu’il doit essuyer le courroux de sa mère, essayiste, c’est Jeeves qui vient à son secours, avec une miraculeuse histoire d’étude sociologique de la population carcérale.
Bertie, -en général, stimulé par une de ses épouvantables fréquentations- provoque une catastrophe, Jeeves prend les devants pour la contrecarrer, le fiasco programmé n’arrive pas… Comment Wodehouse a-t-il pu écrire dix-sept livres sur ce simple patron sans lasser ses lecteurs? La réponse tient sans doute en partie dans le caractère de ses personnages, qui, tout en incarnant à la perfection les stéréotypes du valet zélé et du maître imbécile, n’en sont pas moins mûs par d’autres motivations, moins évidentes.
Ainsi, Jeeves est-il aussi dévoué et désintéresséqu’il n’y paraît ? Non! S’il sauve régulièrement Bertie , c’est qu’il sait qu’en réflexe de gratitude pavlovien, ce dernier le récompensera toujours en lui donnant de l’argent, et en renonçant à sa moustache, ou à l’une de ses cravates violettes, ceintures en chameau et autres bonnets à pompons... Or, s’il est une chose que Jeeves aime, c’est bien le confort matériel, et s’il est une chose qu’il déteste, c’est bien les fantaisies pileuses et vestimentaires de son maître. D’ailleurs, l’emprise qu’il maintient sur Bertie, de même que sa discrétion surnaturelle -qui lui permet d’avancer sans faire «plus de bruit qu’une méduse»- pourraient lui conférer un côté inquiétant, si les bribes de son existence, qu’il laisse parfois échapper, n’étaient là pour rassurer le lecteur. Jeeves est un bon vivant, qui fréquente abondamment la domesticité féminine des environs et garde ses oreilles ouvertes, au cas où une information pouvant arranger ses affaires ou celles de son maître passerait à sa portée.
Comme lui, Bertie présente un portrait plus nuancé, qui dépasse la simple caricature. Son comportement laisse à penser qu’il est un parfait imbécile; «inadapté» serait plus juste. Ou plutôt, trop parfaitement adapté à un monde particulier: celui des riches oisifs. Bertie incarne à la perfection les défuntes valeurs du sportsman, cette nonchalance étudiée qui interdisait de s’intéresser à quoi que ce soit d’intellectuel, prônait l’inertie ironique en toute chose, mais imposait aussi de ne jamais manquer à ses amis… Aussi, c’est la générosité, autant que la bêtise, qui lui déclenche ses élans suicidaires. Et s’il s’y jette, c’est parfois en toute connaissance de cause, par pure noblesse d’âme… Bertie n’est pas une lumière, mais il est autant victime de ses valeurs que de son peu d’appétence à la réflexion. Et les surnoms spirituels qu’il trouve à ses camarades (tel Bingo little, rebaptisé L’aorte sauvage pour ses passions désordonnées) ainsi que sa capacité à mener la narration prouvent qu’il n’est pas dénué de finesse d’esprit.
En fait, Bertie est perdu par son incapacité à s’intéresser à tout sujet sérieux. Son créateur, Wodehouse, ne le blâme pas pour cette particularité: il la partageait. Elle ne lui a pas facilité l’existence non plus, comme le détaille François Rivière dans la passionnante préface de cette réédition. En 1939, indifférent à la guerre qui venait d’éclater, Wodehouse poursuivit son séjour au Touquet. Incapable de regagner l’Angleterre, capturé par les Allemands et envoyé à Berlin, il accepta candidement de s’exprimer sur les ondes locales, ce qui lui valu d’être déclaré persona non grata en Angleterre, et un exil à New York qui durerait jusqu’à sa mort. La réalité avait rattrapé Wodehouse, mais Bertie court encore. Alexis Brocas
Jeeves (L’inimitable Jeeves; Allez-y, Jeeves; Merci, Jeeves et ça va, Jeeves?)
P.G. WODEHOUSE. Traduit de l’anglais par Dominique Haas, E. Rinon, Benoit de Fonscolombe, et Josette Raoul-Duval, Ed. Omnibus. 912 p., 24 Euros