Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Il est « l’une des voix les plus importantes et courageuses de la littérature chinoise », selon son compatriote et prix Nobel Gao Xingjian.Exilé à Londres, Ma Jian, 55 ans a participé au soulèvement de Tiananmen. Dans Beijing Coma, il en décrit le déroulement à travers les rêves de Dai Wei, étudiant plongé dans le coma depuis 10 ans et métaphore moribonde des aspirations démocratiques chinoises. Un roman formidable d’ampleur et de souffle, qui livre, sur les évènements de 89, un témoignage sans équivalent, comparable en cela à celui que produisit le Russe Vassili Grossman sur la bataille de Stalingrad, dans Vie et destin.
Votre roman montre un parti communiste intervenant jusque dans les amours des adolescents. Par-delà les revendications démocratiques, le contrôle des moeurs ne fut-il pas l’une des causes essentielles du soulèvement de Tiananmen ?
Oui, le mouvement de Tiananmen n’était qu’un mouvement réformiste. Une célébration de la jeunesse, comme Woodstock mais sans les drogues. La Chine commençait juste à s’ouvrir vers l’extérieur. On pouvait depuis peu lire de la littérature étrangère, écouter de la musique rock. Tout ceci a contribué à ouvrir l’esprit des gens, à leur faire désirer le changement, en particulier dans leurs vies personnelles. Les étudiants ne voulaient plus de l’interdiction des relations sexuelles. Ils pouvaient désormais porter des jeans et des lunettes de soleil de couturier, mais toujours pas faire l’amour s’ils le souhaitaient. Les portes des campus étaient fermées à 23 heures chaque soir. Certains n’ont rejoint les manifestants que parce qu’ils voulaient avoir le droit de se mettre debout pour danser pendant les concerts de musique pop...
Pendant leurs six semaines d’occupation de la place Tiananmen, les étudiants ont pu créer leur propre petit Etat utopique dans le coeur symbolique de la nation répressive. Ils ont dansé en écoutant Dylan, gratté des guitares, fait l’amour dans des tentes de fortune. Mais ça n’avait rien d’une rébellion anarchique, alimentée par la drogue. Il y a eu jusqu’à plus d’un million de personnes sur la place, mais presque aucun crime ou acte de violence. Juste une fantastique atmosphère de libération. Les visages des gens se sont animés. Je les ai vus rire et sourire comme jamais auparavant. Mais le sentiment de solidarité, l’impression de partager un objectif commun étaient si forts que tous se sont comportés de manière responsable, en se souciant des autres autour d’eux. Durant la grande grève de la faim organisée à l’occasion de la venue de Gorbatchev, personne n’est mort. Le mouvement démocratique chinois est devenu un mouvement national de réforme auquel tout le monde s’est joint : ouvriers, commerçants, même les médias officiels et des politiques. Tout le monde souhaitait avoir une meilleure prise sur sa vie et sur l’histoire du pays.
Pourtant, votre héros connaît, à travers les mésaventures de son père, la dureté du régime. Pourquoi ses camarades et lui affichent-ils une telle insouciance ?
La plupart de ceux de la génération Tiananmen en savaient peu sur les dizaines de millions de victimes de la Campagne anti-droitiste, du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle, sous Mao. Leurs livres de classe n’en faisaient pas état et leurs parents n’évoquaient jamais tout cela. On les avait privés de leur histoire.
Mais il y en a toujours quelques uns, des étincelles plus vives que les autres, pour voir se qui se cache derrière la propagande gouvernementale et désirer connaître la vérité. Ceux-ci trouvent des manières de récolter des petites parcelles d’information, via leurs proches ou dans des livres interdits. S’ils n’ont jamais l’occasion de voir les choses dans leur globalité, le peu qu’ils découvrent leur fait perdre confiance dans le système politique. Da Wei, le héros, lit le journal intime que son père tenait dans le camp de travail après avoir été condamné pour “droitisme”. Il profite de ses vacances pour se rendre dans une ville à proximité du camp et découvre que pendant la révolution culturelle, les gardes rouges obligeaient les paysans locaux à tuer puis à manger les ennemis de classe. Son meilleur ami, Mou Sen, qui deviendra ensuite l’un des leaders du mouvement étudiant, est lui aussi poussé vers la contestation par les souffrances que son père, écrivain, a subies pendant la révolution culturelle.
Mais la plupart des jeunes qui sont descendus sur la place Tiananmen et dans les rues avoisinantes pour demander une plus grande liberté et la démocratie n’avaient pas compris qu’en Chine, toute manifestation s’achève en un bain de sang. C’est ça, la véritable tragédie de Tiananmen. Ils ne pouvaient pas imaginer que “le gouvernement du peuple” ordonnerait à l’armée de massacrer des civils non armés. A leurs yeux, ils étaient patriotes. Ils ne cherchaient pas à renverser le gouvernement, ils souhaitaient simplement que celui-ci soit plus à l’écoute de leurs besoins. La plupart souhaitaient le dialogue, pas la révolution.
Lorsque Da Wei part manifester, ses camarades et lui sont interceptés par un professeur d’université, qui leur explique que cette manifestation, loin de libéraliser la société chinoise, profitera aux élites communistes conservatrices qui reprendront le dessus sur leurs homologues réformistes. Partager vous cette opinion ?
Non. Les étudiants ont été courageux de descendre dans la rue. Un courage dont la jeunesse de Chine ne fait preuve que par intermittence. Ils savaient qu’ils risquaient d’être arrêtés, voire pire, mais ils voulaient vraiment que ça change.
Les problèmes ne sont venus que plus tard, pendant l’occupation de la Place. Les leaders se sont trouvés confrontés à des luttes intestines. Ils en savaient peu sur le fonctionnement d’une démocratie et se sont rapidement trouvés à la tête d’un mini parti communiste, avec ses secrétaires généraux et ses commandants en chef. Jusqu’à l’absurde. Les plus radicaux, les plus charismatiques ont pris le contrôle et refusé tout compromis avec le gouvernement et toute aide de la part des intellectuels. Quand Hu Yaobang, le leader réformiste au sein du parti communiste est venu les trouver pour les implorer de quitter la place, ils avaient déjà réussi de grandes choses. Devant les médias internationaux lors de la visite de Gorbatchev, avec leur grève de la faim ils avaient réussi à faire perdre la face à la plus grande tyrannie du monde. Ils s’étaient montrés capables de prendre leurs destinées en mains. Si à ce moment-là, ils avaient quitté la Place, le massacre aurait pu être évité. Mais la jeunesse écoute rarement la voix de la raison. C’est ce qui fait sa force, comme sa faiblesse.
Ce qui frappe aussi, c’est la disparité des revendications, l’absence totale de but commun chez les manifestants. Le mouvement de Tiananmen n’a-t-il pas pâti de sa désorganisation ?
Effectivement, les étudiants n’avaient pas d’objectifs précis. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’était la démocratie ou quoi faire ensuite s’ils parvenaient à l’établir. C’est pourquoi leurs débats se sont autant focalisés sur la grève de la faim, puis plus tard, sur l’opportunité d’un retrait de la place. Des échanges qui ne menaient nulle part. Qui illustraient bien comment ils s’étaient pris à leur propre piège.
C’était la cacophonie, chacun se plaignait de quelque chose de différent : la fin de la corruption, plus de liberté dans les études, moins de censure de la presse, etc. Mais ils ont été trop peu à comprendre que, pour arriver à quelque résultat que ce soit, le parti communiste devait être démantelé. Beaucoup de manifestants portaient des portraits de Mao. Lorsque trois manifestants de la province du Hunan ont jeté de l’encre sur un portrait, les étudiants les ont arrêtés pour les livrer à la police. Ils ne comprenaient pas à quel point Mao et le parti dont il était symbole étaient à la racine des maux de la Chine.
Cela étant, l’événement est la première protestation de masse depuis la création de la République Populaire de Chine. Il est facile de critiquer ses échecs, mais je persiste à le considérer comme le plus noble et le plus héroïque des chapitres de l’Histoire moderne de la Chine.
En confrontant la Chine de 1989 à la Chine actuelle, Beijing Coma confirme l’impression que le régime a libéralisé l’économie pour mieux garder contrôle du champ politique…
Oui, après le massacre de Tiananmen, le parti communiste s’est rendu compte qu’il avait perdu sa légitimité, et la seule manière de reconquérir le soutien populaire a été de libéraliser l’économie pour permettre aux gens de “s’enrichir rapidement”. Cela a fonctionné. La grande amélioration des conditions de vie durant les vingt dernières années a efficacement réduit au silence les exigences de réformes politiques.
Mais le gouvernement a également fait des efforts délibérés pour effacer les événements de l’Histoire. Après le massacre, il a contraint les gens à accepter sa propagande, selon laquelle les manifestations pro-démocratiques avaient été “des émeutes révolutionnaires” ayant rendu nécessaire l’usage de la force, seul moyen de rétablir l’ordre. A la suite de quoi personne ne fut plus autorisé à mentionner le massacre. On a interdit aux médias d’en parler. Même dans l’intimité de leurs foyers, les parents n’ont plus osé en discuter avec leurs enfants. Le mouvement de Tiananmen a constitué un moment clé de l’histoire du XXe siècle, mais en Chine, il a été effacé des mémoires.
Les Chinois sont aujourd’hui déconnectés de leur passé. J’ai écrit le livre en partie pour les aider à reconquérir leur droit de se souvenir et d’honorer ceux qui ont péri.
La jeunesse chinoise actuelle, qui de France, apparaît nationaliste et matérialiste, ne semble plus nourrir les aspirations démocratiques de la génération Tiananmen. Comment expliquez-vous ce fossé entre générations ?
Les jeunes qui ont vécu les événements sont une Génération Perdue. Des centaines, peut-être même des milliers d’étudiants et de civils pacifiques et non armés ont été massacrés cette nuit-là. Ceux qui ont survécu ont tenté d’oublier, mais la plaie infligée à leur conscience est toujours suppurante.
En 1989, ils débordaient d’idéalisme et de courage. La première génération de la Chine communiste à oser se lever et exiger le changement. Leur combat était pacifique, leur cause noble : le droit pour chacun à reprendre le contrôle de sa vie et à participer au gouvernement de son pays.
Mais la foule rassemblée sur la Place Tiananmen ne constituait pas une masse homogène. Plutôt un agrégat de millions d’individus qui s’étaient joints à la protestation pour de multiples raisons. Beaucoup souhaitaient simplement ne pas passer à côté de ce “grand carnaval ”exaltant, d’autres en avaient assez de la corruption et des restrictions de leurs libertés individuelles. En se joignant à la manifestation, cependant, chacun a pu trouver la voix qui était la sienne. Le mouvement de Tiananmen fut une célébration de l’individu. Et ce sont ces individus que je souhaitais ramener à la vie dans mon livre.
La génération d’aujourd’hui est bien différente de celle, idéaliste, de 1989. Ils sont, pour la plupart, conformistes, supporters du status quo. La génération Tienanmen voyait le monde occidental comme une balise vers lequel tourner ses espoirs. Sur la place, ils avaient dressé une réplique de la statue de la liberté, à l’exact opposé de la statue de Mao. La génération d’aujourd’hui, en revanche, rejette l’occident. Elle a fait sienne la propagande gouvernementale selon laquelle l’Ouest n’a qu’un objectif à l’égard de la Chine : contrecarrer son accession au statut de superpuissance. Ils ne font cas ni de la démocratie ni des droits de l’Homme. Ils sont convaincus que les critiques subies par la Chine eut égard au non-respect des droits de l’Homme sont un moyen pour l’Occident d’empêcher le pays d’avancer. Ils sont paralysés par leur confiance aveugle en leur pays, par la propagande et la prospérité, par le matérialisme.
Cependant, la réaction des jeunes après le récent séisme dans le Sichuan est source d’espoir. Cette tragédie semble les avoir tirés de leur apathie. De nombreux étudiants se sont précipités sur place pour donner leur sang ou offrir de l’aide. Ils ont créé des ONG de toutes pièces et ont montré qu’ils étaient capables de participer à la vie publique en tant qu’individus autonomes. Plus important encore, ils se sont montrés doués de compassion face au malheur d’autrui. La jeunesse d’aujourd’hui est le produit de la politique de l’enfant unique. D’aucuns l’appellent d’ailleurs la “Génération Moi”. Le 11 septembre 2001, ils ont été nombreux à se précipiter dans la rue pour célébrer l’événement, convaincus que les Américains avaient eu ce qu’ils méritaient. Mais le séisme leur a appris à redécouvrir leur aptitude à la commisération.
Votre héros, Dai Wei, ne cesse de songer à un texte fondateur de la littérature chinoise, le Livre des Monts et des Mers. Pourquoi ?
Si les aspects politiques du mouvement de Tiananmen sont essentiels à ce livre, Beijing Coma reste avant tout un roman. Un roman qui traite d’idées universelles : la mémoire en tant que porteuse du sens de nos existences, le sentiment de solitude et de claustration, la recherche de la beauté, de l’amour, de la transcendance.
Le Livre des Monts et des Mers permet à Da Wei de se retrouver, de retrouver son passé et sa culture. Dans le coma, prisonnier de son corps, il peut parcourir librement les paysages mythiques du livre, tout comme le paysage intérieur de son corps : veines et artères, cellules et synapses. Ces territoires littéraires et biologiques constituent son univers imaginaire et privé. Prisonnier de son coma, il est libre de l’explorer. Et, en l’explorant, il gagne sa liberté.
Propos recueillis par Alexis Brocas
Beijing Coma, Traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont, éd. Flammarion, 632 p., 23 Euros