Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Avec son personnage de brave père de famille devenant souteneur, l’Américain Seth Greenland ironise à propos de la société américaine qui condamne la prostitution et porte, dans le même temps, les maquereaux au panthéon de l’imaginaire populaire.
Le propre d’un écrivain est aussi de relever les contradictions les plus profondes de la psyché collective. Pour le romancier Seth Greenland, le choc advint un bel après-midi californien, lorsque sa fille de 10 ans lui conta la bar-mitzvah huppée à laquelle l’avait conviée un petit camarade de classe. « L’enfant dont on fêtait la bar-mitzvah descendait d’un escalier de cinéma, encadré par deux danseuses. Alors la musique a commencé. Une chanson du rappeur « 50 Cents », une variation sur le thème classique du rap « it’s good to be a pimp » (c’est bon d’être un maquereau). Aussitôt, tous les adultes de la salle –des gens respectables- se sont levés pour danser à l’unisson. Plus remarquable : à part ma fille, personne ne semblait trouver bizarre de célébrer une bar-mitzvah par un hymne à la prostitution ! »
Cette scène -impensable en France- s’explique par l’image étonnante dont jouit le désormais le souteneur dans l’imaginaire américain. En effet, l’avenant 50 cents n’a pas été le premier à louer les charmes douteux du « maquereau ». Trois générations de rappeurs avant lui ont transformé ce personnage en « icône de la culture populaire, une sorte de Mickey Mouse pour adulte américain, un type qui s’habille de façon colorée, baigne dans le luxe, conduit des voitures délirantes, jouit d’une activité sexuelle débordante, et dont on occulte totalement la face criminelle. » Le roman d’Iceberg Slim, Pimp (qui vient de ressortir en poche chez Points Seuil) a fourni le versant littéraire de cette allégorie sympathique du mauvais côté du capitalisme américain. A tel point que chaque année, un concours d’(in)élégance rassemblant les principales figures de la « profession » se déroule à New York : l’élection du King of the Pimps, qui suscite toujours des dizaines de reportages…
Plutôt que de se laisser aller aux extravagances de son sujet, Greenland a choisi de l’étudier finement à la faveur d’un procédé sommaire : la métamorphose d’un brave directeur d’usine de jouets en patron de réseau de call-girl. Un jour Marcus, 50 ans, hérite en effet de son frère aîné délinquant une blanchisserie. Une aubaine pour ce père juif, dont l’usine vient justement d’être délocalisée en Chine… Mais il découvre vite que les activités de la blanchisserie servent de couverture à un réseau d’accortes escortes...
Cette intrigue aurait pu déboucher sur du mauvais boulevard. Il n’en est rien. Marcus n’adapte pas ses moeurs à sa nouvelle position, mais applique à ladite position les principes qui ont fait de lui un directeur d’usine apprécié. Le voilà devenu souteneur paternaliste, ouvrant pour ses employées un club de lecture, des plans épargne retraite, des assurances santé… Certes, Greenland n’est pas le premier à démontrer qu’une autre pratique du deuxième plus vieux métier du monde est possible. Dans Pantaleon et les visiteuses, Mario Vargas LLosa présentait un lieutenant chargé de mettre un terme aux ardeurs intempestives des garnisons péruviennes, et inventant pour cela toute une logistique militaro-péripatéticienne.
Vargas Llosa s’en servait pour dénoncer l’hypocrisie de la société péruvienne. Comme Greenland, ici, explore les failles de l’Amérique : « en m’emparant de cet archétype, en en faisant, dans le même temps, un bon père de famille, mon but était clair : domestiquer le souteneur ». Et pousser ainsi jusqu’au bout la logique absurde qui fit du « pimp »une figure joyeuse de l’imaginaire populaire, tout en dénonçant, à travers le destin de Marcus, un trait typiquement américain : la coexistence d’un puritanisme exacerbé et d’une permissivité débridée propre à déboussoler la conscience la plus sûre. « Je vais vous donner un exemple. Je me rends souvent dans le Michigan, dans un endroit très « churchy », typique de l’Amérique religieuse. Sur l’autoroute, un panneau sur deux est une publicité pour une église, un télévangéliste, un livre religieux. Quant aux autres panneaux, ils vous enjoignent à vous rendre dans le strip-tease le plus proche. Ces panneaux n’existaient pas dans ma jeunesse. L’Amérique a toujours été profondément schizophrène à l’égard du sexe, mais rarement cela aura été aussi visible. D’ailleurs, comme bien des prostituées américains, les filles de Marcus ont choisi ce métier désagréable par facilité. Elles auraient pu travailler comme serveuses. »
Le livre montre ce caractère double dans le châtiment réservé à Marcus. Certes, son procès l’envoie à terre, et en prison. Mais après, sous l’élégant sobriquet de « Daddy Pimp », il devient une icône publique. Et bientôt un homme riche grâce au lancement d’une entreprise de vêtements à son nom. Autrement dit, la justice américaine –morale- condamne Marcus, mais le capitalisme américain – cynique- lui offre de tirer parti de cette condamnation, qui a fait de lui un personnage public…
Au fond, le destin de Marcus n’a rien de romanesque : il épouse scrupuleusement les contradictions de son pays. De nombreux autres délinquants et criminels locaux bien réels ont su, une fois leur peine purgée, exploiter le plus légalement du monde leur mauvaise réputation –les rappeurs 50 cents (justement), Jay-Z, ou l’écrivain Iceberg Slim. De là à métamorphoser ces ex-malfaiteurs en figures pittoresques et somme toute sympathiques, de l’imaginaire collectif, il n’y avait qu’un pas, que les consciences américaines n’ont pas hésité à franchir. Au risque d‘aggraver une schizophrénie nationale, mais tant que celle-ci bénéficie à la littérature…