Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Qui se souvient de l’auteur de Clochemerle, Gabriel Chevallier ? Dominique Gaultier, patron des éditions du Dilettante, qui republie La Peur, ouvrage magistral sur la guerre de 14, qui mérite bien de rencontrer enfin son public.
Rarement un livre aura été aussi mal servi par le sort. Paru en 1931, parmi une pléthore de témoignages de la Grande guerre et de récits cocardiers, La Peur a été retiré de la vente en 39 pour « Défaitisme ». Que serait-elle devenue, sans la constance de Dominique Gaultier, patron des éditions Le Dilettante ? Un souvenir, dans les têtes de ses rares lecteurs ! « Ce livre est une lecture de jeunesse, qui m’avait profondément marqué vers 13-14 ans. A l’époque, j’étais un gamin de Paris qui dépensait son argent de poche chez les bouquinistes. Quand je me suis lancé dans l’édition, il faisait partie de mes projets éditoriaux. »
Il lui faudra patienter. Le livre est republié en 1951, sans réel écho. Puis les éditions les Belles Lettres en reprennent d’abord les droits… mais les exemplaires brûlent dans l’incendie du stock de l’éditeur, le 29 mai 2002. En 2004, Dominique Gaultier retente sa chance auprès de la veuve de Chevallier. « Elle m’a répondu alors : « c’est incroyable ! Je viens justement de signer pour une réédition ». J’étais assez accablé ! ». Mais deux ans plus tard, le nouvel acquéreur de La Peur fait faillite et Le Dilettante en acquiert enfin les droits. De là cette nouvelle publication opportune, qui intervient l’année du 90eanniversaire de l’armistice et de la mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli.
D’emblée, on comprend ce qui a pu séduire le jeune Dominique Gaultier dans le roman de Gabriel Chevallier : le souci manifesté par l’auteur d’énoncer des vérités indicibles à l’époque. Certes, Chevallier n’est pas le premier à opposer, à la production cocardière de l’entre-deux guerre, la réalité des tranchées qu’il a connues. Dorgelès (Les Croix de Bois), Barbusse (Le Feu) ont tiré bien avant lui (1919 pour Dorgelès, et 1916 pour Barbusse). Mais justement ; ces témoignages à chaud, d’une valeur indiscutable, ne peuvent prétendre à la distance qui anime La Peur.
« La Peur » est ce sentiment que partagent tous les poilus de l’avant, et dont ils n’ont pas le droit de parler à l’arrière. Chevallier se livre à une analyse minutieuse de ses causes et effets, et de son envers, l’héroïsme. Son constat : loin d’être un sentiment honteux dévolu aux faibles, la peur est une vérité, celle du soldat moderne, et si elle heurte les clichés d’avant-guerre sur la bravoure du fantassin français, c’est parce que ceux-ci relèvent d’une propagande mensongère.
Quant à l’héroïsme, il est, dans la guerre moderne, une valeur désuète et incongrue. Ni le courage ni l’adresse ne sauvent le simple soldat lorsque se déverse sur lui un déluge d’obus. Chevallier conclut, ironique : la seule forme d’héroïsme possible à l’ère des barrages d’artillerie est celle du désespoir, que manifeste Jean Dartemont (double littéraire de l’auteur) quand, pris sous un feu nourri et incapable de reculer, il persiste à vider sa besace de grenades sur les tranchées allemandes.
Comme Gabriel Chevallier, Jean Dartemont est pourtant un engagé volontaire de cette guerre. Il voulait « en être », comme quatorze ans plus tôt, on voulait avoir visité l’exposition universelle. Dartemont ne sera pas déçu par le spectacle qui l’attend après son instruction, et auquel il s’efforcera de participer ensuite le moins possible.
« Seriez-vous peureux, Dartemont ? ». Cette question insultante, posée par une infirmière de l’arrière où le narrateur, blessé par un éclat d’obus, a été temporairement envoyé, joue dans ce livre le rôle de pivot. Elle contient la tragédie des combattants, qui, ne pouvant exposer la vérité aux civils sans être taxés de lâcheté, en sont réduits à confirmer –ou, au mieux, à ne pas démentir- les clichés glorieux et imbéciles diffusés par le gouvernement d’alors, et qui semblent autant d’affronts à leurs souffrance.
Dartemont, lui, veut dire vérité, sans souci de s’attirer l’opprobre. « On s’amuse bien : tous les jours on enterre nos copains », répond-il à un ami de son père, avide d’entendre de sa bouche les mêmes histoire de bravoure et des camaraderies qu’il trouve dans les journaux. Mais comment expliquer aux gens gavés d’articles bravaches et qui n’ont rien vu de la grande boucherie que l’époque des glorieuses campagnes napoléoniennes est bel et bien révolu, et avec lui, le temps où un simple soldat pouvait, à coups de sabre, se frayer une voie jusqu’au titre de Maréchal d’empire ?
D’ailleurs comme l’explique Chevallier avec un humour désespéré, les postes les plus convoités, dans les tranchées, ne sont pas du tout ceux des officiers, mais ceux de l’intendance... Cuisinier, agent de liaison. Tout ce qui permet de combattre un peu moins est bon à prendre. Dartemont guignera ces postes avec un succès divers.
Innervé par des réflexions cruciales, le livre de Gabriel Chevallier est avant tout un témoignage d’une extrême précision, soutenu par une grande tension. A travers la trajectoire de Dartemont, on suit tout le parcours du soldat, ses jours d’instruction, ses premiers morts, ses premiers pas dans les tranchées... Dartemont ignore tout des grenades ; qu’importe, il sera grenadier de circonstance. Le reste relève de la même immense absurdité. On y voit des cadavres, hilares et trépanés pointant leur cerveau du doigt. Des poètes devenu infirmiers et rendus fous par l’ordure. Des hôpitaux où l’on met les mourants dehors pour faire de la place aux autres. Et un soldat, Negre, doué pour l’humour noir, qui connaît si bien les généraux que ses parodies de leurs discours sonnent même plus juste que les originaux. On y visite aussi divers hauts-lieux aujourd’hui dits « de mémoire », tels le Chemin des Dames et le Bois de la Folie, mais aussi d’autres parties du front moins exposées, où Allemands et Français, en l’absence d’ordres de la hiérarchie, s’efforcent de ne pas trop se combattre. Preuve que dans la démence chaotique du conflit, le soldat Dartemont n’était pas le seul à obéir à des éclairs de sagesse.