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Pierre Assouline
Auteur

Alexis Brocas

 

Notes

Oscar Wilde et le jeu de la mort
Gyles Brandreth
traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Dupin
éd. 10/18, 460 p., 13,50 euros

Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles
Gyles Brandreth,
traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Dupin,
éd. 10/18, 384 p., 13,50 euros

 

Gyles Brandreth perce le mystère d'Oscar Wilde

Toute entreprise de résurrection littéraire d’Oscar Wilde paraît d’emblée vouée à l’échec. Comment restituer l’éclat de cet homme brillant entre tous, qui « a mis son talent dans son oeuvre, et son génie dans sa vie »? En connaissant par coeur lesdites vie et oeuvre, et en ajoutant une pointe de malice pourrait répondre Gyles Brandreth, qui a fait de l’auteur de Dorian Gray le héros de ses romans policiers.

Peut-on suspecter de monomanie un romancier qui a été, souvent conjointement, journaliste de presse écrite, animateur radio, animateur télé, chroniqueur royal, chroniqueur politique, dramaturge, comédien, organisateur du festival de théâtre d’Oxford et député Tory sous le gouvernement John Major ? Pourtant, le Britannique Gyles Brandreth, 61 ans, le clame volontiers: «J’ai vécu toute ma vie sous le signe d’Oscar Wilde. Et lui aussi, était un touche-à-tout. On oublie souvent qu’en plus d’un esthète, Wilde était un bourreau de travail, qui a publié des magazines qui ont connu un grand succès, qui a joué au théâtre, qui se passionnait pour la politique et les droits des femmes…»

« J’ai vécu toute ma vie sous le signe d’Oscar Wilde »…
Ce pourrait être une pose, mais la lecture des deux derniers romans policiers de Gyles Brandreth, Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles, et le tout récent Oscar Wilde et le jeu de la mort, convainc tout de suite du contraire. Loin des romans historiques laborieusement documentés, Brandreth s’amuse avec des personnages et une époque qu’il connaît par coeur. On y croise Conan Doyle amoureux de sa Touie et s’essayant à la sculpture, et cherchant à assassiner son Holmes, un Robert Sherard, futur biographe de Wilde, en narrateur légèrement érotomane (ce que justifie ses trois mariages), un Lord Alfred Douglas dont l’inconséquence charmante augure déjà des horreurs du procès, le Stoker imprésario d’avant Dracula, et on y navigue dans toutes les strates de la société londonienne… « Comme Wilde, qui connaissait aussi bien le milieu des tripots, des prostitués, que la haute société anglaise. »

Brandreth aurait pu enfermer ses inventions dans un roman mondain – ou une comédie sociale wildienne – mais a fait le choix surprenant du roman policier. « Parce Wilde et Doyle était de grands amis, parce que nous savons le goût de Wilde pour les aventures de Holmes, et parce que son esprit pénétrant, et observateur, font de lui un excellent détective potentiel ».

Oscar Wilde en détective...
Là encore l’idée paraît saugrenue, tant que l’on n’a pas lu les romans de Brandreth. Loin des mauvaises contrefaçons, ceux-ci sonnent miraculeusement juste. Cela s’explique partiellement par la connaissance absolue des fameux aphorismes wildiens dont jouit Brandreth , et dont il saupoudre habilement les conversations de son Wilde de papier… « J’en utilise beaucoup, c’est vrai : Wilde a tant écrit de livres, de pièces, de poèmes, de correspondances, et ces textes sont semés de tant de fulgurances que même si j’écris une douzaine de livres sur ses enquêtes, comme je le projette, je n’aurais pas même commencé à épuiser sa réserve de bons mots ». Il va même jusqu’à lui en prêter de nouveaux. « De nombreuses citations wildiennes que j’ai inventées ont été citées par les critiques comme authentiques. Jusqu’à la très sérieuse société britannique des amis de Wilde, qui a mis une de mes inventions en exergue de ses documents et de son site internet ! »
Un hommage involontaire, mais dont Brandreth est particulièrement fier… Et pour cause : figure du patrimoine littéraire britannique, Oscar Wilde peut compter sur de nombreux gardiens du temple sourcilleux. Aucun n’a trouvé à redire aux audacieuses expériences biographico-policières de Brandreth. Jusqu’à Merlin Holland, unique petit fils de l’écrivain, qui lui a donné sa bénédiction, et auquel, d’ailleurs, Brandreth dédie son dernier roman.

Mais au fond, Brandreth n’est-il pas, justement, un de ces farouches gardiens de la mémoire wildienne ? A 11 ans, il étudie dans l’école oxfordienne où Wilde, encore marié à Constance, avait placé sa turbulente progéniture. Là, il y fait une rencontre déterminante : celle du doyen de l’école, que Wilde entretenait parfois de sa conversation. « Ces conversations lui avaient laissé un souvenir impérissable. Cet homme était passionné par Wilde, et il m’a transmis sa passion. Mais comme c’était un doyen d’école et moi un petit garçon, il ne m’a donc pas parlé du scandale, des relations avec Bosie, de Lord Queensbury, son père, qui s’affrontera à Wilde durant son procès. De Wilde, à l’époque, je ne connaissais que le brillant de son oeuvre et de sa conversation, et je le voyais comme le bon époux et bon père, qu’il a été un temps. » Cette passion s’est étendue à tout le XIXe siècle – « L’époque dont viennent tous mes héros d’enfance ». Vivant un temps à Londres, « en face du 221b Baker Street, où Doyle installe Holmes », Brandreth a été aussi témoins de la dévotion qu’inspirait le père de tous les détectives de papier et qui sera sa seconde obsession.

Ce n’est que dans les années 1960, quand il séjournait avec son père
dans le secteur d’Allemagne de l’ouest sous administration britannique, que Brandreth apprit le scandale qui scella le déclin de Wilde, et ternit sa réputation au point de pousser ses enfants à changer de patronyme. Cela n’émoussa pas la passion de Brandreth, vouée à durer. Le 30 novembre 2000, avec quelques amis, ce dernier louait la petite chambre de l’Hôtel de la rue des Beaux-Arts où, cent ans plus tôt, Wilde rendait son dernier souffle dans une dernière saillie spirituelle (« Ce papier peint est trop laid ! L’un de nous deux doit disparaître ») afin de lui rendre hommage. Et si Brandreth a acquis un appartement parisien avec vue sur le Père Lachaise, où repose Wilde, ce n’est évidemment pas un hasard. 

A quoi ressemble une vie sous le signe de Wilde ?
Résumons. Comme Wilde, Brandreth a réussi dans de nombreux domaines. Comme Wilde, sa passion première est le théâtre. Comme Wilde, il est connu, en Grande-Bretagne, pour ses tenues extravagantes – et en particulier ses pull-overs aux couleurs improbables qui ravissaient les téléspectateurs de la BBC dans les années 1980. Comme Wilde, il est capable de faire preuve de générosité et d’humour dans un même mouvement (en organisant une vente desdits pulls-overs au profit d’une organisation charitable). Comme Wilde, il est un père de famille divorcé. « Mais contrairement à Wilde – navré – je ne suis pas homosexuel. Et j’ai bien essayé de me mettre à fumer – Wilde aimait tant ses cigarettes – mais sans y parvenir. Au fond tant mieux : ce sont ses cigarettes et sont goût pour l’alcool qui ont causé la mort précoce de Wilde, autant que sa disgrâce ».   

Outre celle de divertir et d’instruire les lecteurs, les livres de Brandreth pourraient avoir une autre vertu : réhabiliter Wilde, toujours perçu, en Grande-Bretagne, à travers le prisme du scandale ; et rappeler qu’il ne fut pas seulement l’amant que Bosie abusa, mais aussi un excellent mari, un excellent père, et un excellent ami loué par tous ceux qui l’approchaient. Intelligemment, les romans de Brandreth ne gomment pas le Wilde homosexuel (Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles s’ouvre sur l’assassinat d’un prostitué), mais y joignent les autres aspects de l’auteur. Wilde y apparaît en homme étonnamment complexe, universellement brillant, dont les étincelants sarcasmes – qui lui ont valu beaucoup d’ennemis – cachaient une grande compréhension du genre humain, et une bonté profonde.