Nouveau membre - Mot de passe oublié
En kiosque
cliquez ici pour découvrir le sommaire du Magazine Littéraire
Fil des lettres
Critiques
Agenda
Pierre Assouline
Auteur

Propos recueillis par Serge Sanchez avec la collaboration de Chantal Chen-Andro

 

Notes

La Dure Loi du karma, Mo Yan, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro, éd. du Seuil, 762 p., 26 euros.

 

Mo Yan: «Il n'est pas si facile de se comporter en être humain»

Dans son dernier roman, La Dure Loi du karma, le grand écrivain chinois Mo Yan relate les tribulations de Ximen Nao, propriétaire terrien fusillé par les maoïstes et condamné par le roi des enfers à être réincarné en animal. Une histoire fantastique ? Plutôt une réjouissante satire de la Chine communiste.

L’innocent et dévoué Ximen Nao perd sa qualité d’être humain. Cette métaphore a-t-elle pour vous des résonnances dans la réalité ?
Mo Yan. Le destin de Ximen Nao est injuste. Il a obtenu ses richesses à la force du poignet, il aurait dû pouvoir mener une vie heureuse. Par ailleurs, il aidait volontiers autrui, et pourtant, sa fin a été tragique. Le cycle de ses réincarnations successives dans le corps de différents animaux est effectivement une métaphore, celle de la vie qu’ont menée ces dernières dizaines d’années les paysans chinois, une vie de bêtes de somme. Après une longue lutte, Ximen Nao revient à l’état d’être humain. Selon moi, cela symbolise le destin des paysans chinois depuis l’avènement du communisme. Il y a un précepte bouddhiste qui dit : « Si je ne vais pas en enfer, qui ira en enfer ? » Beaucoup de ceux qui ont atteint la bouddhéité acceptent toutes les souffrances du karma pour retrouver leur âme originelle. On peut donc dire que pour Ximen Nao les réincarnations successives sont une sorte de purgatoire. Son âme s’en trouve sublimée, la haine qu’il éprouvait a été évacuée et finalement il devient un être humain.

Partage-t-on aujourd’hui en Chine l’opinion de Ximen Nao sur le communisme, à savoir qu’il est le fruit d’une époque, autrement dit que les choses finiront par changer ?
Les Chinois n’ont plus de discours idéologique, bien que le système soit encore celui du socialisme. Le peuple dans son ensemble sait parfaitement que la société chinoise actuelle vit pratiquement de la même façon qu’en Occident, en-dehors de différences sur le plan du pouvoir politique. Pour ce qui concerne l’économie individuelle, la morale et les valeurs, il n’y a pas de grandes différences. On ne réfléchit plus à la question de savoir si on peut ou non mettre en oeuvre le socialisme, c’est devenu quelque chose de très lointain et pour laquelle un grand nombre de personnes ne se sentent pas concernées. Le communisme, sur le plan théorique, c’est bien, mais dans le processus de la réalisation concrète, c’est très difficile à appliquer jusqu’au bout, car chaque être humain a en soi une part d’égoïsme, d’individualisme. Si un pays ne s’appuie pas sur la loi et sur une morale comme garde-fou, il connaît de graves problèmes. Et si le socialisme a connu de tels échecs dans son expérimentation en Chine comme ailleurs dans le monde, c’est qu’il n’a pas encore trouvé une forme permettant à la théorie d’être vraiment mise en pratique. La société chinoise actuelle n’est pas selon moi un modèle classique du socialisme, c’est un modèle étrange, à la chinoise. Ce n’est ni un socialisme pur, ni un capitalisme intégral, c’est un produit hybride qui combine ce qui est chinois et occidental.

Vos personnages sont entraînés dans un engrenage politique qui les dépasse. Ils deviennent ennemis pour des motifs idéologiques. Cela peut-il se produire encore aujourd’hui ?
La vie des Chinois ces dernières dizaines d’années a été effroyable. Les relations entre les gens étaient faites de contradictions, de nombreuses questions qui auraient pu être réglées de façon pacifique l’ont été par la violence, d’où ces soi-disant luttes entre les classes. Des oppositions tout à fait normales entre les gens ont été transformées en conflits à mort entre classes sociales, telle est la cause fondamentale de la forte instabilité qu’a connue la société chinoise. Après une si longue période de souffrances, les Chinois sont maintenant lucides, ils ne veulent plus entendre parler de lutte des classes. Ils aspirent à une société harmonieuse. Harmonie entre le peuple et le gouvernement, harmonie au sein du peuple et dans le coeur de chacun… C’est quelque chose de difficile à mettre en oeuvre. On pensera à l’idée du bouddhisme selon laquelle il faut réprimer tous ses désirs pour arriver à l’harmonie parfaite. Quand vous voyez quelqu’un conduire une superbe voiture alors que vous roulez sur un vieux vélo, vous n’êtes pas très content, n’es-ce pas ? Si vous voyez quelqu’un qui n’a pas autant de capacités que vous devenir soudain un haut fonctionnaire, menant la grande vie, vous n’êtes pas content, vous éprouvez de la jalousie, non ? Aussi, pour parvenir à l’harmonie parfaite il faut s’appuyer sur la force du bouddhisme. Une société connaît toujours des contradictions, mais il faut réfléchir à la façon de les résoudre sans recourir à la force, par des moyens législatifs ou autres. Si les Chinois veulent sauvegarder leur liberté individuelle, ils doivent pouvoir compter sur la loi. Si j’agis dans le cadre de la loi, la loi doit protéger ma liberté individuelle. Sur ce plan, de gros progrès ont été faits en Chine. Il y a vingt ans, si un homme et une femme étaient surpris dans la rue à marcher la main dans la main, quelqu’un pouvait intervenir ; et si vous vous faisiez friser les cheveux ou portiez des talons hauts, on pouvait vous chercher des ennuis ; or, maintenant personne ne se mêle plus de ce genre de choses.

Quelle est l’attitude de la censure officielle envers vos ouvrages ?
Mes romans ont dès le début suscité deux sortes de réactions. Certains, se plaçant sous l’angle artistique, pensaient que je faisais oeuvre novatrice, que je représentais une tendance qui a vu le jour dans la littérature depuis les années 80. Je considère moi aussi que mon oeuvre est une partie assez honorable de ce qui s’est fait pendant cette période. Les critiques sur mon oeuvre ne se sont jamais arrêtées. Elles ont atteint leur paroxysme en 1996 quand le manuscrit de mon livre Beaux Seins, Belles Fesses a été interdit. En 2004, il est sorti en cachette. Ceux qui l’ont publié ont certes été punis, mais le livre n’a plus été interdit ouvertement.

S’agissait-il d’une publication officielle ?
Oui, mais en Chine, il y a une situation éditoriale très particulière. Le pays contrôle les maisons d’édition. Les individus peuvent publier, seulement, ils doivent acheter très cher un numéro d’ISBN auprès des maisons d’édition officielles pour que leur édition soit légale. C’est une pratique qui ne se justifie pas du tout. C’est un contrôle qui s’exerce sur la publication à titre individuel. Quant aux critiques qui m’ont été adressées sur le plan littéraire, elles ne m’ont pas empêché d’innover, de faire des explorations. Il est tout à fait normal que la critique puisse s’exercer dans un sens comme dans l’autre, et ce qui serait anormal, c’est qu’à la parution d’une oeuvre, il n’y ait que des louanges. Je suis tout à fait ouvert à ce type de critiques, mais si le pouvoir politique interdit la parution ou la diffusion d’un livre j’estime que cela va à l’encontre de la liberté de penser qui doit s’exercer dans une société moderne. Ceux qui contrôlent les publications en Chine se montrent maintenant plus intelligents. Ces dix dernières années, il ne semble pas y avoir eu une seule interdiction officielle à la publication d’un livre, mais en coulisse il y a des critiques. Toutefois, cela n’a rien à voir avec ce qui se passait autrefois, quand un livre pouvait vous valoir l’exil.

L’humour qui traverse vos livres, ainsi que leur contexte rural mêlé de fantastique, ne sont pas sans rappeler, pour un Français, la littérature populaire, d’abord orale, puis écrite, du Moyen Âge au XVIIIe siècle, entre autres Rabelais. Cet enracinement lointain est-il perceptible dans le contexte culturel chinois ?
Mon dernier roman a subi de nombreuses influences : héritage de la littérature chinoise classique avec laquelle j’ai grandi, comme les Contes extraordinaires du pavillon du Loisir ou Au bord de l’eau. Dans mes romans, il y a la perpétuation de cette veine. Quant au Gargantua de Rabelais, avec ses amples descriptions surréalistes, son style a eu une grande influence sur la littérature chinoise contemporaine, car des années 1950 aux années 1970-1980, notre société ressemblait un peu à celle décrite par Rabelais. Cette déconnexion des réalités, cette folie, ces fanfaronnades, ces exagérations… Nous avons vécu tout cela et on le retrouve dans mon oeuvre.

Donc vous avez un peu subi l’influence de Rabelais ?
Á dire vrai, je ne l’ai pas lu. J’ai entendu parler de Rabelais, car à l’époque un critique russe, spécialiste de cet auteur, a été très influent en Chine. Aussi, bien que je n’aie pas lu le livre, je sais quel est son style. La Dure Loi du karma est d’abord un livre qui a un style chinois très prononcé, qui décrit la vie en Chine et qui emprunte beaucoup à la littérature traditionnelle chinoise… Et puis, je vis en Chine. Mais il peut être traduit et je crois qu’il peut émouvoir un grand nombre de lecteurs français, car il décrit la vie des hommes, leurs émotions. Or, en ce qui concerne l’être humain, qu’il soit chinois, français ou de toute autre nationalité, les modes fondamentaux de sa sensibilité restent les mêmes.

Les traditions populaires ancestrales, qui donnent tant de saveur au livre, existent-elles encore en Chine ?
Certaines existent encore, d’autres ont disparu. Depuis une dizaine d’années, la Chine connaît un grand engouement pour la culture. Le gouvernement prône l’édification culturelle à tous les niveaux : province, district, et cela comprend aussi la restauration de coutumes populaires, par exemple, pour la Fête du printemps, la danse sur des échasses, les chants des repiqueurs de riz ; pour la fête de mi-automne, la confection de lampions ; les arts populaires de chaque région, comme à Gaomi, les papiers découpés, les sculptures en argile, le théâtre populaire à voix de chat. Tout cela se fait à l’incitation du gouvernement qui investit de grosses sommes dans la restauration de ces traditions. Tout ce qui a eu une importance régionale est remis à l’ordre du jour.

Le contexte rural où s’élevait la propriété de Ximen Nao doit-elle quelque chose à celui de votre enfance ?
La Dure Loi du karma
décrit la campagne de mon enfance. Bien que de nombreux points de l’intrigue et de nombreux personnages soient le fruit de mon imagination ou importés d’autres sources, l’aspect fondamental du village est celui qu’il avait dans mon enfance. La rivière, le pont de pierre qui l’enjambe, la grande route après le pont qui mène à la ville du district, les bois d’abricotiers et les tombes, tout cela existait dans mon enfance. Mais sous ma plume, tout cela a été très amplifié. Cent abricotiers sont devenus mille ou dix mille. Ximen Nao devra retourner au stade animal.

L’humanité n’est pas une chose acquise. Pensez-vous qu’elle ne soit accordée qu’à l’issue d’une lente métamorphose intérieure ?
Les souffrances que Ximen Nao a endurées dans l’enfer et celles qu’il a subies dans le corps des divers animaux sont une mise à l’épreuve de l’âme, comme lorsqu’on trempe sans relâche l’acier. Son âme en est sortie sublimée, épurée. La souffrance élève l’être humain.

Est-ce que chacun doit passer par ce cheminement ?

Non, ce n’est pas une obligation, mais il faut savoir faire face à la souffrance et ne pas nier que la souffrance est voie de progrès pour la société humaine. Si nous ne connaissons aucun revers, aucune souffrance, nous ne pouvons connaître la valeur de la démocratie et du progrès. Ximen Nao a dû passer par toutes ces longues punitions dans l’enfer pour comprendre qu’il n’est pas si facile de se comporter en être humain, pour comprendre tout le prix du statut d’être humain. Il doit en remercier le Ciel.

Mais au départ, il n’était pas si mauvais que ça, c’était un brave type…

La contradiction tient au fait que plus on est un brave type, plus on doit endurer la souffrance, et plus cela a de sens. C’est une mise à l’épreuve à laquelle le soumet le destin, Dieu ou le Bouddha.

Mo Yan est à la fois auteur et personnage de la Dure Loi du karma. Quel regard pose l’auteur Mo Yan, qui répond à ces questions, du moins peut-on le supposer, sur le personnage qui porte le même nom dans le livre ?
Parfois le personnage Mo Yan dans le livre coïncide avec l’auteur Mo Yan. Mais le plus souvent, c’est un personnage indépendant. J’ai l’impression, d’être comme le singe dans le Voyage en Occident qui s’arrache un poil, souffle dessus et fait naître un autre singe qui est sa copie. Quand je le regarde en ce moment, c’est un personnage du roman, mais quand il se détache et fait des commentaires sur l’art de ce roman, alors il est moi, il parle en mon nom.

La Chine devient un partenaire commercial très convoité en Occident. Cette évolution a-t-elle un impact au niveau culturel ?
Les échanges culturels, les voyages, sont des moyens importants de faire progresser l’humanité. Sans échanges, pas de progrès. Il faut pouvoir comparer. En regardant les monuments parisiens, la mode, je peux comprendre les monuments et la mode en Chine, ce qui est mieux ou moins bien dans l’un ou l’autre cas. On avance en apprenant des autres. Toute société normale doit pratiquer la politique de la porte ouverte. Quant aux échanges commerciaux, ils ne vont jamais seuls. Ils suscitent inévitablement des échanges culturels. Mais la force motrice des échanges commerciaux, c’est l’argent. C’est vrai pour les Chinois comme pour les Français. Ce sont des échanges au niveau des gouvernements et des hommes d’affaires. Mais les peuples qui travaillent, au cours de ce processus d’échanges économiques participent aux échanges culturels. Les Français qui viennent en Chine, même s’ils ne sont pas nombreux, véhiculent inévitablement les modes de pensée, les méthodes de travail, les modes de vie qui sont les leurs. Il n’y a pas d’échanges purement économiques. Des échanges culturels s’y trouvent obligatoirement mêlés.

Comment un écrivain chinois tel que vous considère-t-il la France et sa culture ?

La France a pour les Chinois une connotation romantique. Ils éprouvent un sentiment très spécial vis-à-vis de ce pays. Surtout les Chinois actuels, car la Commune de Paris est un modèle pour le communisme, et c’est vrai d’ailleurs pour les communistes du monde entier. Dans les années 50-60, avant la Révolution culturelle, les auteurs français étaient bien connus de la masse des lecteurs chinois et ils ont exercé une profonde influence. Si les Chinois connaissent une ville d’Europe, c’est bien Paris ! Et d’ailleurs, les touristes qui s’y rendent sont sans doute plus nombreux que dans toute autre ville d’Europe. Je suis déjà venu sept fois à Paris, et à chaque fois j’éprouve le sentiment de voir autre chose. Je n’éprouve pas une impression de déjà-vu, c’est toujours nouveau pour moi. Par exemple les ponts sur la Seine, je n’éprouve jamais la même sensation à les regarder. Quant à la littérature française, je m’y intéresse bien sûr énormément : Hugo, le réalisme critique, Zola, Flaubert, Maupassant, Proust, Daudet, et plus proches, Sartre, Camus. Je les lis souvent. Sans doute les Français ne lisent-ils plus tellement Madame Bovary, mais moi c’est un livre que je lis et relis, tout comme Le Rouge et le Noir de Stendhal. L’année dernière, j’ai relu Dumas père. Et puis aussi, le sublime Jean-Christophe de Romain Rolland. J’ai aussi lu pas mal d’oeuvres du Nouveau Roman, celles de Robbe-Grillet et de Claude Simon entre autres. J’ai peu lu en revanche les jeunes romanciers français contemporains, car j’écris beaucoup maintenant et j’ai peu de temps.