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Pierre Assouline
Auteur

Alexis Brocas

 

Vargas Llosa, la constante française

Si l’oeuvre de Mario Vargas Llosa est extrêmement diverse, plusieurs thèmes la traversent entièrement. L’amour des femmes, notamment, et aussi celui de la culture française… Portrait de l’écrivain francophile.

Au sommet de son panthéon littéraire,  trône Flaubert, auquel il consacra son essai, l’Orgie Perpétuelle et dont il a fait sien le fameux adage, « Madame Bovary, c’est moi ». Puis viennent Sartre, sa passion de jeunesse, et Camus, vers lequel il glissa progressivement, et qu’il convoque tous deux dans un autre essai, Contre vents et marées. A leurs côtés, Dumas, et Hugo, à propos duquel il rédigea La Tentation de l’impossible, qui doit sortir ce mois-ci chez nous... Si la francophilie se mesure au nombre de textes produits sur nos classiques, l’écrivain Mario Vargas Llosa compte à coup sûr parmi nos meilleurs amis !  

De fait, Mario Vargas Llosa est le plus français des auteurs péruviens. D’abord, parce qu’il parle un français parfait, peaufiné lors d’un séjour de sept ans à Paris (de 1957 à 1964). Ensuite parce qu’il y possède toujours un appartement, ce qui explique la connaissance des arcanes de la ville dont témoignent les épisodes parisiens de Tours et détours de la vilaine fille. Récemment republié en poche, ce livre comprend par ailleurs de nombreuses références à la littérature française, de Jules Verne à Sartre, de même qu’une envolée contre la perte d’influence des créateurs (Sartre, Camus, Malraux) au profit des critiques (Barthes, Deleuze, Derrida).

Aussi, lorsque le 23 mars dernier, Mario Vargas Llosa s’est fendu d’une déclaration d’amour au Louis-Ferdinand Céline du Voyage et de Mort à Crédit sur une pleine page du quotidien espagnol El Pais, il n’a surpris que ceux qui ignoraient sa francophilie dévorante. « Ce frappe dans ces deux premiers romans, c’est la férocité de la posture narrative qui s’attaque à tout et couvre tout et tous d’insultes et de sorties intempestives, lesquelles ébauchent une image de la société et de l’existence comme d’un enfer peuplé de méchants et d’imbéciles, où seules triomphent les pires canailles et où tout est corrompu ou à corrompre ». En fait, Vargas Llosa est un si fin connaisseur de la littérature française qu’il est surtout très étonnant qu’il ait attendu tant d’années pour redécouvrir le Voyage  -à la suite de ses recherches sur l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti- et tant d’années pour écrire ces lignes.  

Dans ce texte, Vargas Llosa circonscrit prudemment son affection  au Céline d’avant les pamphlets (« Ensuite, il ne s’est plus élevé au dessus de cette petitesse et de cette médiocrité dans laquelle vivent tous ses personnages »). Car Vargas Llosa est aujourd’hui un libéral, qui a postulé à la présidence péruvienne sous cette bannière en 1990, et soutient à présent le récent parti espagnol Union, Progrès et démocratie. Une étiquette, qui, lorsqu’elle s’ajoute à l’amour d’un auteur sulfureux comme Céline, vous désigne aisément pour cible! A tort, car Vargas Llosa a toujours placé la littérature au dessus de  la politique.

Cela l’a d’ailleurs entraîné à rompre avec Sartre, pour lequel il nourrissait, adolescent, une telle admiration que ses camarades du lycée militaire Leoncio del Prado l’avaient baptisé « Sartrecito ». Mais lorsqu’en 1964, le père de l’existentialisme lança, dans une interview au Monde, sa fameuse interrogation : « Que signifie la littérature dans une monde qui a faim ? », il compta, en la personne du Péruvien un disciple de moins ! « Sartre disait soudain que la littérature était un luxe auquel moi, Péruvien, je n’avais pas droit  : étant né dans un pays sous-développé, mon devoir était d’abord de faire la révolution, et quand mon pays deviendrait prospère, alors seulement je pourrais écrire. Ce fut pour moi une coupure définitive », a expliqué Vargas Llosa au Monde, en 2003.

Cette rupture préfigure déjà l’attitude future d’un Vargas Llosa épris d’engagement et de littérature, et, en cas de contradiction, choisissant toujours cette dernière. Cela fonde aussi sa modernité : lorsque Vargas Llosa est apparu à la littérature sud-américaine, en 1957, à l’âge précoce de 19 ans, celle-ci était en plein rejet des modèles coloniaux. A ces derniers, elle opposait l’indigénisme d’un Horacio Quiroga (Anaconda), le réalisme magique d’un Joao Guimaraes Rosa (Diadorim) ou l’engagement révolutionnaire qu’incarnera plus tard l’emblématique Eduardo Galeano (Les veines ouvertes de l’Amérique latine). En somme, l’écrivain sud-américain devait être guérillero, chaman indien, ou un peu des deux !  Cette révolte, ce retour sur soi, donnera des chefs-d’oeuvre, tel Cent ans de Solitude de Garcia Marquez, dont les traits de caractères attachés aux prénoms, la reproduction des évènements en temps cycliques, puisent directement dans les traditions précolombiennes.

Les oeuvres de Vargas Llosa, elles, sont d’inspiration plus composite. A l’image de son premier roman autobiographique, La ville et les chiens, qui jette sur le collège liménien Leoncio del Prado un regard imprégné d’existentialisme sartrien : dans le huis clos d’un pensionnat militaire des élèves à la virilité exacerbée s’humilient, se martyrisent et s’assassinent. Tout regard y est violence, réification. La morale n’a aucune place. Seuls comptent le jugement des faits, et la responsabilité individuelle.

Vargas Llosa s’éloignera de Sartre, mais continuera à exploiter sa grande connaissance de la culture française. Parfois, celle-ci fournit le sujet, comme dans Le Paradis- un peu plus loin, biographie double et romancée qui lie le destin de Gauguin à celui de son aïeule, la révolutionnaire française d’origine péruvienne Flora Tristan, dans leur quête d’absolu. Mais le plus souvent, ses symptômes de francophilie passent en contrebande, sous forme d’allusions qu’il est amusant de relever.

Ainsi, la tante Julia et le scribouillard dont le propos est strictement péruvien, doit tout son sel à un étrange personnage, Pedro Camacho. Auteur de mélodrames radiophoniques bourrés de clichés à deux sous (tous ses héros ont le front droit et le nez aquilin)  celui-ci tente de mettre en feuilleton l’ensemble de la société liménienne –en somme d’écrire sa Comédie humaine- des exterminateurs de rats à la grande bourgeoisie du quartier de Miraflores. Mais l’ambition est trop grande pour l’homme obligé de rédiger sa dizaine d’épisodes quotidiens. Il finira par clore toutes ses intrigues et par trucider tous ses personnages dans un mémorable final sacrificiel. Aussi La tante Julia et le scribouillard aurait pu s’intituler  « Du danger de se prendre pour Balzac »…

A l’ambition totalisante d’un Balzac, Vargas Llosa préfère la minutie narrative de Flaubert. Ce n’est donc pas un hasard si Kathryn Harrison, du New York Times a vu en l’héroïne de son dernier roman, Tours et Détours de la Vilaine fille, une version très actuelle d’Emma Bovary. Mais cette héroïne de Vargas Llosa qui ne cesse de fuir le gentil Ricardo pour réapparaître un peu plus loin dans sa vie, nous rappelle davantage, par son goût des plaisirs et ses éclipses impromptues, la Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Même si, à à Paris, elle prend le nom de Madame Arnoux, personnage de l’Education sentimentale, de Flaubert.

Quand Vargas Llosa n’emprunte pas des personnages à la littérature française, il s’empare de ses idées. Parfois pour s’en rire comme dans Pantaleon ou les visiteuses. Ce texte conte le triste destin du très puritain lieutenant Pantaleon, qui, nommé proxénète officiel de l’armée péruvienne par des généraux facétieux, va appliquer à sa mission un scientisme dérivé du positivisme d’Auguste Comte. Rapports chiffrés sur les performances de ses charmantes recrues, analyse circonstanciée des effets des divers aliments sur la libido de la soldatesque… Par son approche à la fois rationnelle et candide du plus vieux métier du monde, Pantaleon devient, à son corps défendant, une célébrité locale. Mais dans un Pérou confronté à la montée de l’obscurantisme, incarné par une secte d’obsédés de la crucifixion, ses lumières seront bien mal reçues.

Pantaleon n’est pas le seul texte où Vargas Llosa envoie des thèses progressistes françaises se fracasser contre la réalité sud-américaine dans d’audacieux crash-tests littéraires. Le roman historique La guerre de la fin du monde met en scène une telle collision à travers le personnage de Galileo Gall. Activiste écossais imprégné de théories sociales proudhoniennes, réchappé par miracle de l’écrasement de la Commune, ce dernier tente de joindre un phalanstère que fonda en plein Brésil un étrange prophète chrétien. Mais cette cité de Canudos, où se mêlent bandits repentis, mendiants, indiens, illuminés et monstres de foire, n’est pas le royaume du rationalisme politique, mais celui de la superstition absolue ; un lieu où les habitants jugent le système métrique satanique et attendent d’être sauvés par le roi du Portugal…  

La guerre de la fin du monde et Pantaleon, qui montrent, chacun à leur manière, la faillite de divers idéalismes –religieux, scientifiques, politiques- devant une réalité chaotique peuvent être lus chez Vargas Llosa comme le signe de l’évolution personnelle d’un ancien marxiste épouvanté par les crimes commis au nom de l’absolu. Ils témoignent surtout d’une volonté artistique. Celle de s’approprier des personnages, thèmes et archétypes littéraires pour, en les inscrivant dans d’autres contextes, livrer sur eux un regard inédit, et déboucher ainsi sur une création nouvelle. Car si Vargas Llosa est cet ogre qui dévore et recycle ses lectures, dans une Orgie perpétuelle, il est aussi un expérimentateur, capable de bouleverser la grammaire (Pantaleon et les visiteuses), de débuter chaque chapitre d’un livre par l’explication d’un tableau (Eloge de la marâtre), de multiplier les narrateurs et les allers-retours temporels (La fête au bouc). Aussi serait-il doublement réducteur de le décrire comme un post-moderniste péruvien sous influence française. A l’homme politique qui a souvent mordu la poussière et entretient avec le Pérou des relations ambivalentes –surtout depuis qu’il a pris la double nationalité espagnole – s’ajoute un écrivain à l’oeuvre si protéiforme, qui donne dans tant de genres, qu’elle ne peut se définir que par les thèmes qui la traversent : goût des femmes, de la peinture, de l’individualisme, haine de l’obscurantisme…  et surtout, l’amour de la littérature en général, et ses classiques français en particulier.

A lire
Il n’y a pas de mauvais Vargas Llosa, mais il en est des mineurs. Trois livres, trois chemins divers pour entrer dans son oeuvre  

Pantaleon et les visiteuses
, roman comique

Dans un Pérou en proie aux agissements d’une secte d’obsédés de la crucifixion, des généraux facétieux chargent le très étriqué lieutenant Pantaleon d’organiser un service de prostitution itinérant pour calmer les ardeurs des garnisons lointaines. Et dans un roman érotico-comique qui, tel son personnage principal, fait bien mieux que remplir son cahier des charges, Vargas Llosa se livre à d’enthousiasmantes expériences littéraires, en remplaçant les verbes de dialogue par des verbes d’action, tout en croisant lesdits dialogues et lesdites actions, et par-dessus tout, en restant parfaitement intelligible. Aussi, si ce livre n’est pas conseillé aux enfants, c’est uniquement en raison de son propos rabelaisien en diable.

La guerre de la fin du monde
, roman historique

Vargas Llosa connaît autant la littérature russe que la française. Ce fabuleux roman-chorale animé par des dizaines de personnages est son Guerre et Paix, dont il adapte les principes narratifs au conflit méconnu de Canudos. A la fin du XIX siècle, dans la région misérable du Sertao brésilien, un étrange prophète itinérant apparut, drainant derrière lui des foules de miséreux, de bandits repentis, de prostituées et de monstres de foires. Fort de 30 000 habitants, le phalanstère qu’il fonda dans les montagnes arides du nord-est voulut faire sécession du Brésil et résista à trois campagnes militaires avant d’être anéanti dans le sang. L’épopée que brosse Vargas Llosa à partir de ce pan d’histoire est à couper le souffle. Mais derrière l’action, les remarquables portraits d’aventuriers, de militants, de soldats ou de martyres, affleure une réflexion sur l’obscurantisme, l’idéalisme, et ce goût de l’absolu inscrit dans le coeur de tout homme.

Tours et détours de la vilaine fille, roman d’amour

… ou plutôt roman sur l’amour ; celui que Ricardito, « gentil garçon » par excellence nourrit pour cette « vilaine fille » qu’il aura connue à 15 ans, à Lima, et dont il n’apprendra le nom que vers la fin de son existence et du roman. Entre-temps, Ricardo sera passé par tous les affres du dépit et de la joie selon que sa maîtresse daigne ou non se montrer dans sa vie. Peu importe qu’elle soit au bras d’un fonctionnaire français, d’un milliardaire américain, d’un commandant de la révolution cubaine ou d’un mafieux japonais ; la « Vilaine fille »  trouve toujours le moyen d’entretenir la flamme de Ricardo, humble interprète vivant à Paris, incapable de satisfaire les désirs dispendieux de son amante à éclipses. Mais à travers les goûts littéraires et les fréquentations de Ricardo, le voyage amoureux se transforme en traversée d’une époque…