Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Alors que dans tous les domaines de la littérature, des livres manquent de lecteurs, en Fantasy, ce sont les lecteurs qui se retrouvent en manque de livres.
Longtemps la Fantasy fut un genre négligé des grands éditeurs – qui laissaient les petits s’y ébattre- comme du grand public – qui l’estimait réservée à un lectorat uniformément adolescent et masculin. Mais Calmann-Lévy en 2005, Points Seuil en 2006 et Le Livre de Poche en 2007 ont lancé leurs collections spécialement dédiées. Tels les dragons qui y abondent encore, la Fantasy serait-elle sur le point de prendre son envol éditorial ? Le succès d’Harry Potter et de l’adaptation cinéma du Seigneur des anneaux ou des Chroniques de Narnia auraient-ils relancé l’intérêt pour ce genre littéraire, comme le suggère Bénédicte Lombardo, directrice des collections Fantasy chez Pocket et Fleuve noir ?
« S’il y avait un véritable report du lectorat d’Harry Potter sur la Fantasy, vous m’appelleriez actuellement sur mon yacht ! » s’exclame Stéphane Marsan, co-fondateur des éditions Bragelonne, nées en 2000 et aujourd’hui premier éditeur de Fantasy en France. Néanmoins, le public s’est élargi. Aux lecteurs purs et durs, souvent amateurs de jeux de rôle, se sont ajoutés des lectrices, des enfants « de 10 à 11 ans, qui ont découvert l’univers de la Fantasy à travers la bande dessinée ou les jeux vidéos », comme les décrit Stéphane Marsan, et « des adultes, qui ont dévoré de la Fantasy par le passé et décident d’y revenir ».
Or, malgré le lancement de nouvelles collections, l’édition Fantasy reste l’affaire d’une poignée de maisons, qui se cantonnent essentiellement aux poches. « Celles-ci publient de 18 à 33 titres par ans, soit ce qu’un éditeur américain publie en un mois ! » s’insurge Stéphane Marsan. C’est pourquoi avec 1,5 millions d’ouvrages vendus depuis sa création, les prospères éditions Bragelonne se retrouvent dans une situation incongrue : celle d’être menacées par leur propre domination. « Quand plus de 50% des rayons sont occupés par nos productions, ce n’est pas bon pour nous car cela entrave le développement du marché et la reconnaissance du genre. Quand un lecteur de Fantasy a lu les 10 grandes sagas principales, que lui reste-t-il ? » Aussi, faute de concurrent à la hauteur de sa production (101 titres en 2008), Bragelonne s’en est fabriqué un : Milady, du nom de la célèbre traîtresse dumassienne, par qui l’éditeur espère bien voir ses plates-bandes piétinées. Paradoxe de la Fantasy, qui souffre d’un déficit de production, quand, ailleurs, l’édition pâtit du manque de lecteurs…
« Lorsque Bragelonne a commencé à avoir du succès, nous pension que de nombreux petits malins suivraient, et proposeraient une Fantasy semblable à la nôtre. Et bien pas du tout ; la plupart, méprisant le lectorat, ont voulu l’éduquer, lui montrer ce qu’était la « bonne » Fantasy » martèle Stéphane Marsan. Certes de parti pris, sa déclaration illustre bien les divergences d’approche entre les éditeurs spécialisés dans la Fantasy, tel l’Atalante ou Bragelonne, et ceux pour qui elle n’est qu’une collection parmi d’autres. Tandis que les premier s’appuient sur les fondamentaux du genre (« Un magicien en couverture, il y en a que ça fait rire, moi ça me fascinera toujours » dixit Stéphane Marsan) les autres tentent de « proposer quelque chose de différent », comme le déclare Sébastien Guillot, jeune responsable de la collection spécialisée des éditions Calmann-Levy.
Or, la Fantasy est une littérature archétypale, qui, à l’image du roman à énigme, doit, pour fonctionner, suivre un programme de figures imposées. Héros charismatique –bon ou mauvais- affrontements violents, magie, quête, apprentissage, compagnonnage, monde alternatif… Ce sont ces ingrédients qui définissent la Fantasy et y rattachent une oeuvre. Et à trop s’en écarter, on peut se couper des lecteurs. Dès lors, comment se démarquer ?
Pressentant une demande du côté des amateurs de mangas, Sébastien Guillot a peut-être trouvé la solution en publiant des sagas asiatiques, telles Tigre et Dragon, du chinois Wang Dulu, ou les japonaises Chroniques d’Arslan. Ces textes présentent un visage inédit du genre : si on y retrouve les éléments sans lesquels il ne saurait y avoir de Fantasy, ils sont orientés selon un angle différent, qui peut surprendre le lecteur européen. Ainsi, dans les Chroniques d’Arslan, les ennemis barbares qui tentent de convertir le monde à leur monothéisme sanglant rappellent singulièrement les papes et les chevaliers des croisades, tandis que les « bons » polythéistes incarnent un idéal japonais… Voilà qui tranche avec une production encore largement dominée par les anglo-saxons.
Pourtant, les années 2000 ont vu apparaître des auteurs français. Comme Mathieu Gaborit, l’initiateur du mouvement, ou Henri Loevenbruck , dont la trilogie de la Moïra a dépassé les 500 000 exemplaires. Quant au Cycle des Elfes, de Jean-Louis Fetjaine, qui évoque avec lyrisme le destin d’une race magique en voie d’extinction, il s’est vendu à 200 000 exemplaires. « Fetjaine est l’auteur qui réussit la quadrature du cercle. Son style est superbe, et séduit aussi bien les lecteurs spécialisés que le grand public », affirme Sébastien Guillot. Est-il le chef de file d’une Fantasy à la française ? « Les auteurs de Fantasy français sont bien sûr très différents. Mais beaucoup ont en commun une négligence –volontaire ou pas- de l’efficacité narrative au profit de la création, de l’originalité, répond Stéphane Marsan. C’est ce qui fait la classe et le problème de la Fantasy française. Combien ai-je reçu de manuscrits d’auteurs qui clamaient leur amour pour l’univers de Tolkien, et voulaient révolutionner le genre… Or, il faut garder à l’esprit que les lecteurs désirent justement retrouver ce qu’ils ont aimé chez Tolkien… ». Autre paradoxe de la Fantasy, qui impose un certain classicisme là où partout ailleurs, on loue… la fantaisie.
Ce classicisme est aussi une des raisons pour lesquelles la Fantasy reste déconsidérée d’une part du lectorat comme de l’édition. Certes, il est facile de railler la stéréotypie de ce genre littéraire, et la supposée amnésie des lecteurs, capables d’avaler cent fois la même histoire de quête et d’apprentissage sous cent formes différentes. C’est oublier que la Fantasy répond à plusieurs besoins primaires. Celui très répandu, de renoncer au monde réel pour un monde imaginaire. Et celui, universel, de s’identifier à des héros emblématiques, confrontés à ces pures images de l’altérité que sont les monstres, dragons, gobelins et consorts, qu’ils doivent défaire par la force et par la ruse.
Or, si l’on envisage les épreuves des héros mythologiques, les confrontations des combattants homériques, ou plus près de nous, celle de Roland et des Maures de Marsile, qui, avec leurs griffes, leurs cornes et leurs poils, font des monstres très convenables, ces schémas se retrouvent dès les origines de la littérature. Bien entendu, ni les Chansons de geste, ni l’Iliade et l’Odyssée ne peuvent être classées au rayon Fantasy. Mais reposant sur les mêmes ressorts, elles touchaient certainement leur auditoire de la même manière. Aussi, loin du dédain dont on l’accable, la Fantasy mériterait, de la part des grands éditeurs français, un surcroît d’attention. Les dragons cachent un trésor à prendre.