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Pierre Assouline

Quand Galilée arpentait L'Enfer

L’astronome commenta Dante dans sa jeunesse, sans toutefois délaisser sa passion du calcul. En complément des trois morceaux choisis de ces Leçons publiés dans notre édition de septembre, Le Magazine-Littéraire.com vous offre deux autres extraits inédits de ce texte pour la première fois traduit en français, à paraître le 3 novembre prochain aux éditions Fayard.

Redécouvertes en Italie au milieu du XIX e siècle, ces Leçons que Galilée donna en 1587, à 24 ans, sur L’Enfer de Dante n’ont jamais été traduites en français, et très peu commentées. Avant leur publication, le 1er octobre, aux éditions Fayard, Le Magazine Littéraire vous présente, en avant-première, des extraits choisis de ce document exceptionnel, chef-d’oeuvre d’acuité scientifique et littéraire. Comme le rappelle la préface de Lucette Degryse, Galilée fut aussi, avant de devenir le martyr de l’héliocentrisme, un érudit, capable d’études enthousiastes sur l’Arioste. Si le savant a éclipsé le lettré dans les mémoires, ce petit essai présente les deux versants de ce génie complet… Certes, c’est en géomètre, non en critique, qu’il se penche sur L’Enfer de Dante, afin de trancher entre deux commentateurs du poète, Manetti, de Florence, et Vellutello, de Lucques. Se fondant sur les détails semés par Dante dans son poème, ces derniers en avaient tiré des descriptions infernales divergentes, notamment dans leurs proportions (Manetti voit l’Enfer mille fois plus volumineux que Vellutello). Aussi, le propos de Galilée n’est pas d’établir une topographie « réelle » des abysses mais de déterminer, par les chiffres, lequel de ses deux confrères est le plus fidèle aux visions dantesques. L’Enfer de Dante est conique, cela s’entend, mais ses gradins présentent-ils des déclivités légèrement pentues, ou rigoureusement escarpées ? Quelle est la taille d’un bras de Lucifer ? Quelle distance de sa poitrine à son nombril ? Galilée répond à ces questions en s’appuyant sur des théorèmes détaillés en annexe, et en usant parfois d’une ironie subtile, qui le pousse, par exemple, à regretter « l’absence de toute étude » sur ce lieu, « où il est si facile de descendre et dont il est si difficile de sortir »… Alexis Brocas


De la difficulté à mesurer l’Enfer


S’il a déjà été difficile et admirable [...] que les hommes aient pu, grâce à de longues observations, à des veilles continuelles, à de périlleuses navigations, mesurer et déterminer les intervalles entre les ciels, leurs mouvements rapides tout comme les plus lents et les rapports entre eux, les grandeurs des astres, qu’ils soient proches ou lointains, les lieux de la terre et des mers – toutes choses qui, totalement ou en grande partie, tombent sous le sens –, alors nous devons considérer ô combien plus merveilleuses l’étude et la description du lieu et de la taille de l’Enfer qui, enseveli dans les entrailles de la terre, caché à tous nos sens, n’est connu de personne et échappe à toute expérience, ce lieu où il est si facile de descendre et dont il est pourtant si difficile de sortir, comme nous l’apprend notre poète par ces mots (1) :

Vous qui entrez laissez toute espérance,

et ainsi que le dit son guide dans ces autres vers :

… Il est facile de descendre dans l’Enfer
Mais revenir sur ses pas et, quittant le noir tourbillon,
Remonter vers la lumière pure,
C’est bien là le pénible effort, et la plus rude épreuve.

car la difficulté d’une telle description est considérablement accrue par l’absence de toute étude venant d’autres personnes. Pour tout ce qui était nécessaire à une explication de ce théâtre infernal, il y a eu enfin ce chorégraphe et architecte de la plus sublime sagesse qu’a été notre poète Dante : par conséquent, si celui qui dévoila si habilement l’admirable construction du ciel et dessina si parfaitement le site de la terre fut jugé digne du nom de divin, ce même nom ne pourra jamais être disputé à notre poète pour les raisons susdites.

(1) Divine Comédie (D.C.), Enf., ch. III, v. 9, « Uscite di speranza, voi ch’entrate » ; c’est ainsi que Galilée transcrit le vers de Dante, qui est exactement : « Lasciate ogni speranza voi ch’entrate ».


Visions d’un Enfer conique


Je dis qu’elle [la forme de l’Enfer, ndlr] est semblable à une surface concave appelée conique, dont le sommet est au centre du monde et la base vers la surface de la terre. Mais mieux vaut abréger et simplifier le raisonnement, et, considérant à la fois la forme, le lieu et la grandeur, imaginons une ligne droite qui partirait du centre du globe terrestre (qui est aussi le centre de la gravité et de l’univers) et irait jusqu’à Jérusalem, puis un arc qui de Jérusalem s’étendrait au-dessus de la surface de l’agrégat d’eau et de terre sur une distance égale à la douzième partie de sa plus grande circonférence : cet arc se terminera donc par l’une de ses extrémités à Jérusalem ; que de l’autre extrémité soit tirée une ligne droite, et nous aurons un secteur de cercle limité par les deux lignes qui viennent du centre et par l’arc considéré ; imaginons ensuite que, en laissant immobile la ligne qui relie Jérusalem au centre, on fasse tourner l’arc et l’autre ligne, et que, dans son mouvement, elle coupe la terre et aussi qu’elle se déplace jusqu’à revenir à l’endroit d’où elle était partie ; la partie de terre ainsi coupée sera semblable à un cône ; si nous imaginons que celui-ci est extrait de la terre, il restera, à l’endroit où il était, un trou en forme de surface conique qui n’est autre que l’Enfer. Et, par ce raisonnement, nous en trouvons d’abord la forme, et en deuxième le lieu, car il est placé de telle façon que son point le plus bas est le centre du monde, et sa base, ou embouchure, vient vers une partie de la terre telle qu’en son milieu elle comporte Jérusalem, comme il apparaît clairement chez Dante lorsque, étant à peine passé au-delà du centre de l’autre hémisphère, il entend ces paroles de Virgile (2) :

Et tu es maintenant arrivé sous l’hémisphère
Opposé à celui que couvre le grand sec
Sous le sommet duquel fut mis à mort
L’homme qui naquit et vécut sans péché,

et, au deuxième chant du Purgatoire, même en se trouvant dans l’autre hémisphère, il confirme la même chose en disant :

Déjà le soleil était apparu à l’horizon
Dont le cercle méridien tombe au-dessus de
Jérusalem en son plus haut sommet.

(2) D.C. , Enf., ch. XXXIV, v. 112-115.


Les mensurations de Satan

Mais, quant à la grandeur de Lucifer, nous voyons dans les vers cités qu’elle est telle que Dante, en taille, est plus proche d’un géant qu’un géant ne peut l’être d’un bras de Lucifer. Mais nous savons par ceux qui ont écrit la vie de Dante qu’il était d’une taille courante, à savoir 3 brasses (3) ; il ne nous reste donc qu’à chercher la grandeur d’un géant, et ainsi nous aurons ramené notre proposition, qui était de trouver la grandeur des glaces, à la simple recherche de la grandeur d’un géant, et ensuite, dans l’ordre logique, nous pourrons atteindre notre but ; en effet, connaissant la grandeur d’un géant, nous connaîtrons la proportion qu’a un homme avec lui, et donc la proportion qu’a un géant avec un bras de Lucifer ; mais la proportion entre un bras et tout le corps est connue, c’est pourquoi la grandeur de Lucifer nous paraîtra évidente ; et, connaissant celle-ci, nous aurons la distance du milieu de la poitrine au nombril et par conséquent le demi-diamètre de la plus petite sphère, et, enfin, la grandeur de cette sphère, grâce à laquelle nous obtiendrons les grandeurs des sphères restantes.
Passons donc à la recherche de la grandeur d’un géant. Le poète écrit, en parlant de Nembrot, le premier des géants qu’il ait trouvé dans le puits (4) :

La face du géant me semblait longue et grosse
Comme la pigne de Saint-Pierre de Rome,
Et les autres os étaient en proportion.

Donc, si la figure d’un géant est aussi grande que la pigne, elle mesurera 5 brasses 1/2, comme celle-ci ; et comme les hommes, habituellement, sont grands de 8 têtes, même si les peintres et les sculpteurs – et parmi eux Albert Dürer, dans son livre de la mesure humaine (5) – considèrent que les corps bien proportionnés doivent faire 9 têtes, mais qu’il est très rare d’en trouver d’aussi bien proportionnés, nous admettrons que le géant doit être huit fois plus grand que sa tête ; donc, un géant aura comme longueur 44 brasses, ce qui fait 8 multiplié par 5 1/2. Donc, Dante, homme de taille courante, est avec un géant dans la même proportion que 3 avec 44 ; mais comme un homme est plus proche d’un géant qu’un géant ne l’est d’un bras de Lucifer, si nous prenons la proportion de 3 à 44 pour établir la même entre 44 et un autre nombre, celui-ci sera 645, et nous verrons alors qu’un bras de Lucifer doit faire plus que 645 brasses. Mais laissons de côté ce « plus » qui reste incertain pour renvoyer à la fin son calcul, et disons qu’un bras de Lucifer mesure 645 brasses ; mais comme la longueur d’un bras est le tiers de la hauteur entière, la taille de Lucifer sera de 1 935 brasses, car c’est ce que fait 645 multiplié par 3. Mais comme un homme est plus proche en taille d’un géant qu’un géant ne l’est d’un bras de Lucifer, et que nous avons fait le calcul de façon que la proportion soit la même, s’il en était ainsi, Lucifer serait grand de 1 935 brasses ; en lui ajoutant ce « plus » incertain qui lui manque, nous pourrons raisonnablement conclure que Lucifer devait être grand de 2 000 brasses ; et si c’est ainsi, l’intervalle qui va du nombril au milieu de la poitrine sera de 500 brasses, puisqu’il est le quart du corps tout entier.

(3) Une brasse florentine équivaut à 0,573 mètre.
(4) D. C., Enf., ch. XXXI, v. 58-60 :
(5) Il s’agit du Traité des proportions du corps humain d’Albrecht Dürer (1471-1528) intitulé De symetria partium in rectis formis humanorum corporum libri, publié à Nuremberg après la mort de l’auteur,
et traduit en français par Louis Meigret en 1557 : De la proportion des parties du corps humain.


L’Enfer est-il parfaitement vertical ou simplement escarpé ?

Et quant aux cercles supérieurs – je parle des gradins au-dessus de la ville –, on pourrait trouver quelque avantage dans l’architecture de Vellutello : une chose qui pourrait nous sembler à première vue vraisemblable, c’est le fait de placer les descentes de l’un à l’autre non pas perpendiculairement, comme le fait Manetti, mais en pente escarpée, tels des versants de montagnes, comme les représente Vellutello, et elles permettraient de passer d’un gradin à l’autre, surtout que Manetti ne fait pas mention du moyen qu’ils utilisèrent pour descendre.
Mais je crois que ce même argument peut contribuer aussi à la réfutation de Vellutello. En effet, si les descentes d’un gradin à l’autre sont, comme il le dit, semblables aux pentes des montagnes – selon sa propre représentation –, on pourra ainsi, de n’importe quel côté, descendre d’un gradin à l’autre ; mais nous pensons que cela est contraire à ce que veut Dante, considérant que les descentes se trouvaient seulement dans certains endroits particuliers, et en un seul endroit par cercle, comme on le voit à la fin du chant VI, où il dit

Nous tournâmes en rond par cette route
En parlant beaucoup plus que je ne redis;
Puis nous arrivâmes à l’endroit de la descente:
Et là nous trouvâmes Pluton, le grand ennemi (6)

et au début du chant VII, où Virgile dit à Dante, au sujet de Satan :

… Que ta peur
Ne te perturbe pas ; car quel que soit son pouvoir
Il ne saura nous empêcher de franchir cette roche (7)


Donc, si les descentes sont en quelques lieux particuliers, et que Dante place aussi un démon pour garder chacune d’elles, il est sûr qu’on ne pourra pas descendre en tout autre endroit ; et alors ce sera possible si les descentes sont des perpendiculaires, comme le pense Manetti, et non pas semblables à des pentes de montagnes, selon l’opinion de Vellutello. Et moi aussi je crois qu’il en est ainsi, de manière que les damnés des gradins les plus bas, où il y a les plus durs châtiments – comme nous l’apprit le poète au début du cinquième chant :

Ainsi je descendis du premier cercle
Jusqu’au second, qui englobe moins d’espace,
Mais de plus vives souffrances et cris douloureux (8)

–, de manière que, dis-je, ces damnés inférieurs ne puissent pas s’échapper et prendre la fuite vers les gradins d’au-dessus pour subir de moindres tourments ; et il semble bien que ce soit là ce que Dante a voulu signifier en mettant un démon de garde en chaque endroit où l’on peut monter d’un gradin à l’autre.(9)

(7) D.C., Enf., ch. VI, v. 112-115 :

(8) D.C., Enf., ch. VII, v. 4-6 :

(9) D.C., Enf., ch. V, v. 1-5 :


Dante a-t-il visité l’Enfer par la droite ou par la gauche ?



Enfin, il nous reste à regarder le chemin qu’ils ont pris à travers les cercles, c’est-à-dire si c’était sur la droite, comme l’affirme Vellutello, ou bien sur la gauche, comme le dit Manetti : en cela aussi nous devons croire Manetti, car il a en sa faveur de nombreux passages du poète qui nous montrent qu’en marchant ils avaient à leur gauche le milieu et l’espace entre les cercles, et car Vellutello a été conduit à croire le contraire en raison de quelques vers seulement du poète, que l’on peut d’ailleurs encore mieux citer en faveur de Manetti ; ce sont les suivants, au chant XIV :

Et lui à moi : tu sais que cet endroit est rond
Et bien que tu aies déjà beaucoup avancé
En allant toujours à gauche pour descendre au fond,
(Tu n’as pas encore fait le tour complet du cercle). (10)

Dans ces vers, si nous associons les mots Pur a sinistra avec ceux d’au-dessus, en disant E tutto che tu sia venuto molto pur a sinistra, en faisant une pause au milieu du dernier vers, ils iront dans le sens de Vellutello ; mais si nous mettons la pause à la fin du deuxième vers, en associant les mots Pur a sinistra giù calando al fondo, ils confirmeront l’opinion de Manetti. Or, dans une formulation incertaine, qui ne pensera pas qu’il vaut mieux faire la pause à la fin du vers plutôt qu’au milieu ?
Mais laissons de côté les passages ambigus et voyons ceux qui sont clairs et évidents, et qui sont proches de l’idée de Manetti.
Dante écrit, à la fin du chant IX, à propos du moment où ils furent entrés dans la ville :

Et quand il eut tourné à main droite,
Nous passâmes entre les supplices et les hauts remparts (11).

Et à la fin du dixième :

Ensuite, il orienta ses pas vers la gauche :
Nous laissâmes le mur et nous allâmes vers le centre (12).

Ces vers, qui sont on ne peut plus clairs, obligèrent Vellutello à dire que si, à l’intérieur de la ville, ils allèrent bien sur leur droite, dans les autres cercles, néanmoins, ils marchèrent vers la gauche, ce qui semble être une raison un peu légère.
Mais il nous importe peu de savoir pourquoi ils marchaient vers la droite ou vers la gauche, notre intention principale étant d’éclairer le site et la forme de l’Enfer de Dante, et ainsi de défendre l’ingénieux Manetti contre les calomnies perfides injustement reçues à ce propos, surtout parce qu’elles ne le blessaient pas lui seul, mais bien la très docte Académie florentine tout entière ; ayant maintenant démontré, pour autant que la faiblesse de mes capacités pouvait me le permettre, combien plus ingénieuse était l’invention de Manetti, j’arrêterai là mon discours.

(10) D.C., Enf., ch. XIV, v. 124-127. Le v. 127 n’est pas cité par Galilée, mais nous l’ajoutons entre parenthèses pour que la phrase soit complète.
(11) D.C., Enf., ch. IX, v. 132-133 :

(12)D.C., Enf., ch. X, v. 133-134 :

Leçons sur l’Enfer de Dante, Galilée, préfacé, traduit et annoté par L. Degryse, postface de J-M. Lévy-Leblond, éd. Fayard, 150 p., 12 Euros
Ce livre paraîtra le 3 novembre prochain.