Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Dramaturge, scénariste, parolier, Charles Lewinsky publie une puissante fresque consacrée à la famille des Meijer, Juifs suisses dont un homme revenu de l’au-delà, l’oncle Melnitz -qui donne son titre au livre- concentre la mémoire.
Avez-vous été influencé par les entreprises romanesques du XIXème siècle menées par des écrivains tels que Zola ou Balzac ?
Pour moi, il y a deux sortes d’auteurs. Ceux qui ont leur voix, comme Thomas Mann, et puis ceux, dont je suis, qui doivent trouver un style pour chacun de leurs projets. Melnitz commençant au XIXème siècle, j’ai choisi une forme traditionnelle, vieux jeu même, car elle me semblait la mieux adaptée au sujet, qui s’inscrit dans cette tradition de saga familiale et de « conte de la vie de tous les jours » dont Flaubert est pour moi le plus beau représentant. D’autres formes d’écriture que j’ai pratiquées m’ont aussi influencé – d’où ces changements de scène très cinématographiques, par exemple. De manière générale, la littérature, pour moi, c’est l’art de raconter les histoires. Je ne demande pas une exclusion de l’expérimental, mais pour moi, quand la forme prend le pas sur le fond, cela ne m’intéresse plus, ni comme lecteur, ni comme auteur.
Votre roman couvre trois guerres, mais se divise en quatre temps. Pourquoi ?
Les quatre parties s’ouvrent sur un événement historique qui a des conséquences sur la vie des personnages, même si ceux-ci ne sont pas au centre de ce qui se passe –je les voulais au contraire à la périphérie des choses. À partir de 1871, les Juifs peuvent sortir des villages où ils étaient confinés, soumis à des règles strictes, avec seulement deux professions possibles, colporteur ou marchand de bétail. En 1893, alors que les Juifs sont devenus citoyens suisses, et pensent avoir été acceptés, on impose une mesure sur l’abattage des animaux, qui est en fait antisémite. En 1913, la Première Guerre Mondiale s’amorce, et nombre de Juifs d’Europe de l’Est se réfugient en Suisse. Puis vient l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, qui aura les conséquences que l’on sait.
La question de l’identité, juive en particulier, mais aussi nationale, sexuelle, familiale, est un thème majeur de Melnitz…
Toutes mes ?uvres parlent de recherche d’identité, avec cette idée qu’on est souvent défini par les autres, non par soi. À cet égard, chaque héros de Melnitz adopte sa stratégie (être plus suisse que les Suisses, se concentrer sur sa religion, se faire baptiser…) et aucun ne réussira son intégration : on les considérera toujours et avant tout comme des Juifs. Le livre s’intéresse en fait à l’addition de deux minorités : les Suisses, dont l’histoire est distincte des autres nations européennes –au XXème siècle, tout le monde était en guerre, sauf eux ! Et à leurs côtés, les Juifs suisses, une minorité dans la minorité, qui ont eu, eux aussi, un destin différent des autres Juifs d’Europe –une histoire sans Holocauste et que personne ne connaît…
De quoi Melnitz est-il le symbole ?
Il y a un auteur américain qui a dit : « Si je veux envoyer, un message, je vais à la poste et j’écris un télégramme. » Mon seul rôle est d’inventer des personnages intéressants, c’est au lecteur de l’interpréter. Melnitz, pour moi, représente la mémoire, il est celui qui se souvient. Ce qui pose problème chez les Juifs, c’est le fait que chacun d’entre nous a trop vécu, et possède trop de mémoire. J’ai donc confié toutes ces mémoires à un seul personnage qui les concentre toutes.
Il m’a beaucoup penser à aux personnages de devins dans les mythologies antiques…
Cassandre avait raison, et on ne l’a jamais crue... Melnitz fait écho à la légende chrétienne du Juif errant, qui a donné son titre au roman d’Eugène Sue : un homme qui parce qu’il s’est moqué du supplice de Jésus, est condamné à ne jamais mourir. Melnitz, c’est l’inverse –parce qu’on lui a fait trop de mal, il ne peut rester mort. J’ai en quelque sorte « retourné » un personnage mythique. Mais Melnitz a aussi une base réelle : il vient d’une histoire que ma grand-mère m’a racontée. C’était en 1937-1938, alors qu’elle vivait en Allemagne, à Leipzig. Un beau jour, un homme est arrivé qui est venu toquer à la porte. Il avait deux voitures, une pour lui, une pour sa secrétaire -c’est dire comme il était important… (Sourire.) « Je m’appelle Melnitz, a-t-il déclaré, je suis un membre de votre famille, et je suis juste venu vous dire qu’il fallait absolument quitter l’Allemagne. Il va se produire des choses horribles. » Et il est reparti avec ses deux voitures… J’ai toujours voulu écrire un roman picaresque sur un personnage qui arrive dans des moments historiques, s’y mêle, et puis s’en va. Je n’ai jamais écrit ce roman-là, mais quand j’ai commencé la saga familiale de Melnitz, il était présent, comme s’il avait quitté son roman pour entrer dans celui-ci.
Propos recueillis par Minh Tran Huy
Melnitz, Charles Lewinsky, traduit de l’allemand par Léa Marcou, éd. Grasset, 780 p., 22,60 Euros