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Pierre Assouline
Auteur

Alexis Brocas

 

Notes

A lire
Les Carnets de Max Liebermann : les pièges du crépuscule
Frank Tallis
Traduit de l’anglais par Michèle Valencia
Ed. 10/18, 243 p., 8,60 euros

 

Frank Tallis, la psychologie du crime

Avec Les Pièges du crépuscule, le romancier britannique Frank Tallis ajoute un quatrième tome aux aventures de son enquêteur psychanalyste, Max Liebermann, et plonge un peu plus loin dans les ombres de la Vienne de la fin du XIXe siècle.

Il a le physique rond des amateurs de pâtisseries viennoises – dont ses héros font comme lui grande consommation – et la voix douce, posée, que l’on associe à sa profession. Le romancier Frank Tallis est en effet psychologue clinicien renommé, spécialiste des troubles obsessionnels. Et s’il enseigne désormais au King’s Collège et à l’institut psychiatrique de Londres, on l’imagine bien calmer d’un mot les nerfs d’un patient hystérique… 

Tallis n’est pas le premier à réquisitionner la psychanalyse et son inventeur pour renouveler le genre policier, mais il est sans doute le plus doué. En quatre tomes, La Justice de l’inconscient, Du sang sur Vienne, Les Mensonges de l’esprit et Les Pièges du crépuscule, il a su imposer son personnage d’investigateur intellectuel,  Max Liebermann, élève de Freud évoluant dans la Vienne impériale de la fin du XIXe siècle, qui va flanqué de son compère, le très classique inspecteur Oskar Rheinhardt.

Impeccablement documentées, leurs enquêtes, loin d’être des transpositions d’intrigues intemporelles, se nourrissent sur l’époque – La Justice de l’inconscient plonge dans les sociétés ésotériques de la capitale autrichienne,  Du sang sur Vienne nous fait découvrir le monde utraviolent des pensions de la jeune aristocratie ; et la dernière, les pièges du crépuscule, s’attache au bouillonnement d’un antisémitisme intellectuel, et d’un antisémitisme populiste porté par le maire Karl Lueger.

«Je voulais décrire la formation du terreau dans lequel s’enracinerait le nazisme.
Cette époque était riche en sociétés antisémites, et certaines usaient déjà d’ailleurs de la Swastika. Lueger, ce maire populiste se prétendait marié au peuple et Hitler a repris et adapté cette idée. Le titre original, Darkness rising, évoque cela : la montée des ténèbres dans l’inconscient collectif.»

Les Pièges du crépuscule confrontent aussi Liebermann, Juif rationaliste athée, à la résurgence du mythe du golem. Quelques décollations d’antisémites notoires, des boues argileuses retrouvée à côté, et voilà Liebermann sur la piste d’une créature dont il nie l’existence, et obligés de frayer avec toute une mystique juive qu’il a répudié. «Le conflit entre science et religion relève de l’abstrait. Mais portez-le à l’intérieur d’un homme, et il deviendra un drame passionnant». Fervent rationaliste, Tallis a choisi son camp, sans condamner celui d’en face. «Je suis un thérapeute, et dans mon travail comme dans mon écriture, je ne porte pas de jugement moral. Qu’importe si les gens ont un comportement bizarre à mes yeux, s’ils aiment faire l’amour dans une baignoire pleine de tomates – mais oui cela existe – tant que cela ne heurte personne et les aide à vivre».

Les romans de Frank Tallis, c’est leur vertu la plus évidente,
témoignent de la naissance de la théorie freudienne et de tous les développements qu’on lui imaginait alors. Evidemment, sa profession lui en a donné une connaissance parfaite et, pourtant, Tallis n’est pas un freudien. «Je suis psychologue, pas psychanalyste, parce que je veux soigner mes patients avec des outils modernes et non ceux du XIXe siècle. Certaines idées de Freud me paraissent absurdes, comme celle postulant que les femmes désirent passionnément posséder un pénis. Cependant, la théorie freudienne conserve encore beaucoup de pertinence, notamment dans sa description des défenses psychologiques que nous dressons… Et dans l’invention de l’inconscient, que  j’éprouve parfois personnellement lorsque j’écris : de temps en temps, cela vient si naturellement qu’il m’est arrivé d’avoir l’impression que le livre avait déjà été rédigé dans mon esprit, à mon insu.»

A ce propos, la théorie freudienne présente au yeux du Tallis romancier un autre avantage : sa similitude avec une enquête policière. «Les inspecteurs recherchent l’auteur d’un méfait. Les psychanalystes, le traumatisme à l’origine des symptômes de leur patient. Dans tout les cas, il s’agit de retrouver le criminel.» Et pour cela, de se montrer méticuleux.

Précis, Tallis l’est autant quand il cite et fait intervenir Freud que lorsqu’il évoque la musique, omniprésente dans ses romans. Car son duo d’enquêteurs est aussi un duo d’amateurs de haut-niveau. Liebermann joue du piano, Reinhardt y imprime sa voix de baryton ; et leurs discussions sont aussi celles de passionnés. «La passion est de mon fait, confesse Tallis, et c’est par son côté mélomane que Liebermann me ressemble le plus. Quand j’étais jeune, je voulais écrire de la musique classique, je rêvais d’être l’élève de Pierre Boulez  – et j’ai même étudié la compositions une année, et aussi joué dans des groupes de rock et enregistré un disque avec l’un d’eux… mais je n’étais pas fait pour cela. Néanmoins, encore aujourd’hui, je trouve mes plus grandes joies – avant les pâtisseries – dans les concerts, à Vienne entre autres.» Par l’écriture, Tallis aura néanmoins su imposer sa musique. En psychanalyse, on appelle cela un déplacement.