Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Ecrivain célébré, réalisateur primé (en 2007, il reçoit la Caméra d’or du festival de Cannes pour son film Les Méduses) et scénariste de BD, Etgar Keret, né en 1967, est un des chefs de file de la nouvelle littérature israélienne. Dans ses écrits, il développe un sens de l’absurde révélateur qui le rapproche davantage de Bruno Schulz ou de Frantz Kafka que des surréalistes français. En complément de la nouvelle « La piqûre » publiée en exclusivité dans le Magazine Littéraire du 14 mars, nous vous proposons, sur ce site « Pudding » un autre texte inédit plein d’humour et de fantaisie sur le thème du retour en enfance.
Toute cette histoire avec Avihay Avoudi aurait dû, à mon avis, déclencher un signal d’alarme chez nous tous. Après tout, un homme honnête, ordinaire, ni buveur de fuel, ni avaleur de verre. Et un beau jour, deux gars frappent à sa porte, le traînent tout le long des escaliers, le fourrent à l’arrière d’une fourgonnette et le conduisent chez ses parents. « Qui êtes-vous ? » leur demande Avoudi, effrayé, « Que voulez-vous ? ». « Ce n’est pas la bonne question dit le chauffeur, et celui qui est assis à côté de lui acquiesce. « La bonne question, c’est qui es-tu, toi, et que veux-tu ? », puis tous deux se mettent à rire comme si c’était une blague. « Je suis Avihay Avoudi, dit Avoudi sur un ton qui se veut menaçant, et je veux parler à vos responsables, vous m’entendez ? » Les deux hommes garent la fourgonnette dans la cour de la maison de ses parents et se tournent vers lui. Avihay est sûr qu’ils vont le frapper et qu’il ne mérite pas toute cette histoire. Vraiment pas. « Vous êtes dans le pétrin, leur dit-il tout en protégeant son visage, quand ils le sortent de la fourgonnette. Vous n’avez pas idée comme vous êtes dans le pétrin. Jusqu’au cou. Et avant même de lever la main sur moi. » En fait, les deux hommes ne frappent pas. Avihay ne peut pas trop voir ce qu’ils font parce que ses mains lui cachent la vue. Mais il le sent. Et ce qu’il sent, c’est qu’ils le déshabillent, mais ce n’est pas une histoire de sexe, c’est très correct. Et après avoir fini de le rhabiller, ils lui mettent sur le dos un sac lourd et lui disent : « Yallah, file chez tes parents maintenant. Et vite fait. » Alors Avihay court, le plus vite qu’il peut. Il monte les marches quatre à quatre et arrive devant la porte blindée de l’appartement de ses parents. Il frappe, essoufflé, sa mère ouvre, il entre, ferme la porte derrière lui et donne deux tours de clé de l’intérieur. « Qu’est-ce qui t’arrive ? lui dit sa mère. Pourquoi tu transpires comme ça ? » « J’ai couru dans l’escalier, dit Avihay essoufflé. Il y a des gens. N’ouvre pas. » « Je ne comprends rien, dit la mère. Mais ce n’est pas grave. Pose ton cartable et lave-toi le visage et les mains. Le repas est prêt. » Avihay pose son cartable et se lave le visage et les mains. Il voit dans la glace le maillot qu’il porte avec le nom de son école. Il ouvre son cartable et découvre à l’intérieur des livres et des cahiers couverts de papier fleuri. Un beau cahier, un plumier, un livre d’arithmétique. « Laisse de côté les leçons et viens d’abord manger, le presse sa mère. Allons, dépêche-toi, avant que les vitamines s’enfuient de la salade. » Avihay s’assoit à table et mange en silence. Le repas est bon. Ca fait tant d’années qu’il mange des plats à emporter ou dans un fast-food, qu’il ne se souvenait plus d’un tel goût. « Ton père t’a laissé l’argent pour ton cours » dit la mère en montrant une enveloppe blanche scellée. « Mais je te le répète, Avi, si tu changes d’avis comme tu l’as fait avec les planeurs, mieux vaut que tu le dises tout de suite. Avant de payer. » Avihay se dit : « Ce n’est qu’un rêve ». Avant de déclarer : « Oui, maman », parce que même si c’est un rêve, ce n’est pas une raison pour ne pas être poli. Tout en pensant : « Si je le veux, je peux me réveiller à tout moment. » Non qu’il sache ce qu’il faut faire pour se réveiller en plein rêve. On peut se pincer, mais ce serait plutôt le contraire, c’est ce qu’on se fait pour se prouver qu’on est éveillé. Peut-être qu’il pourrait ne pas respirer, ou se dire, « Réveille-toi ! réveille-toi ! », ou bien encore mettre en doute de ce qui l’entoure, le refuser, et alors tout se dissiperait. Mais rien ne presse. D’abord finir de manger, et seulement après se réveiller. D’ailleurs ce n’est pas urgent, après le repas il pourrait aller à ce cours pour voir un peu ce que c’est. Puis, s’il fait encore clair, jouer un peu au foot sur le terrain de l’école, et seulement après, quand le père rentrera à la maison, mettre en doute de tout ça, ou bien tirer un peu sur la corde un jour ou deux, juste avant un contrôle particulièrement difficile. « A quoi tu penses tout le temps ? dit la mère en caressant sa tête dégarnie. Il y a tant de pensées qui tournent derrière tes yeux tout ronds que j’en ai le vertige rien qu’à les regarder. » « Je pensais au dessert, ment Avihay, si c’est de la gelée ou du pudding. » « Qu’est-ce que tu préfères ? » demande la mère. « Du pudding », minaude Avihay. « Il y en a », dit la mère et, joyeuse, elle ouvre le réfrigérateur : « Mais si tu changes d’avis, je peux te faire de la gelée. J’en ai à peine pour quelques minutes. »
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech