Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Daniel Mendelsohn, Alain Fleischer, Geneviève Brisac, Annie Proulx, Hélène Cixous, Nicolas Fargues, Tarun J. Tejpal, Adam Thirlwell… Plus de 80 écrivains du monde entier se retrouveront du 26 mai au 1er juin 2008, à Lyon, pour la deuxième édition des Assises Internationales du Roman. A cette occasion, chacun des participants a écrit un texte avec pour point de départ un mot cher à son coeur. En attendant la sortie de ce Lexique Nomade chez Christian Bourgeois -en co-édition avec Le Monde et La Villa Gillet, organisateurs de la manifestation- le Magazine Littéraire, qui a publie trois de ces textes en exclusivité dans sa version papier (« Paralipomènes » de Lydie Salvayre, « Loyauté » de Duong Thu Huong, et « Sans-pourquoi » de Yannick Haenel) en ajoute trois autres sur ce site : « Meubles » de Jonathan Lethem, « Non » d’Olivia Rosenthal et « Rêve » de Dany Laferrière.
Meubles
Par Jonathan Lethem*
* Écrivain américain, Jonathan Lethem a passé toute son enfance à Brooklyn, qui a inspiré plusieurs de ses romans, dont Les Orphelins de Brooklyn (éd. de l’Olivier, 2003) et Forteresse de solitude (éd. de l’Olivier, 2006).
Même si c’est rebutant à considérer, même si c’est fastidieux à représenter, tout roman a besoin de meubles, qu’ils soient nommés ou innommés, car les personnages ne pourront rester debout pendant toute la durée de l’histoire. D’ailleurs, quand la nuit tombe, que cela fasse l’objet d’une description ou que cela ait lieu entre les chapitres, les personnages doivent pouvoir dormir dans un lit, se laver la figure dans un lavabo, se regarder dans un miroir, et ainsi de suite. (On a coutume de croire qu’après Borges, le miroir comme symbole est proscrit dans les romans ; il est néanmoins cruel de refuser aux personnages d’un roman la vue de leur propre visage, d’où la nécessité de fournir des miroirs.) Ces règles s’appliquent quel que soit le degré de soi-disant « réalisme » du roman, qu’il soit d’avant-garde ou fantaisiste, qu’il soit révolutionnaire ou bourgeois. Les meubles peuvent être explicites ou implicites, visibles ou invisibles, peuvent servir à communiquer des informations économiques et sociales ou être tout bêtement fonctionnels, peuvent être volés ou achetés, empruntés, détruits, remplacés, parsemés de fragments de nourriture ou aspergés de boisson, peuvent rester immaculés, peuvent être transformés en oeuvres d’art par des aspirants bohèmes, être légués aux personnages par des oncles qui meurent avant que ne débute l’action du roman, peuvent mériter un examen minutieux des coussins et des coutures à la recherche de la petite monnaie tombée des poches, peuvent être pliants, portatifs, peuvent même être traînés à l’intérieur de la maison depuis la plage où est leur vraie place, mais en tout cas il faut absolument qu’ils existent. À moins, c’est de la cruauté.
Traduit de l’anglais par Stéphane Roques
Non
Par Olivia Rosenthal*
* Auteur de six récits parus aux éditions Verticales, Olivia Rosenthal a reçu le Prix Wepler 2007 pour On n’est pas là pour disparaître (éd. Verticales).
On m’a demandé de choisir un mot, on m’a expliqué que chacun des écrivains allait choisir un mot et qu’avec tous les mots on ferait un nouveau dictionnaire qui serait le dictionnaire des mots choisis, tu dois donc choisir un mot m’a-t-on dit, le mot caché qui t’a fait écrire ton dernier livre, le mot qui le génère, le mot qui est au c?ur sans pour autant être visible, le mot invisible, tu dois le faire apparaître, et j’ai répondu
Non.
Ça a jeté un froid. C’est toujours comme ça. Ça refroidit. Ça crée une distance. Ce n’est pas vraiment fait pour, encore que. C’est surtout que je ne peux pas faire autrement. Au début, je commence toujours comme ça. Ce n’est pas un principe, ce n’est pas une posture, c’est un geste complètement irraisonné qui à chaque fois me prend de cours parce qu’à chaque fois je le réitère sans y penser. Je dis Non.
Un mot de trois lettres, un petit mot de rien du tout, un mot enfantin, rapide, dérisoire mais presque définitif. C’est Non. Non, non et non. Trois fois non.
Après éventuellement on peut discuter, on peut me convaincre que je me suis trompée, que j’aurais pu dire autre chose, faire autrement, mais d’abord et avant tout, en guise de protection, de défense, en guise de résistance ou plus exactement à défaut,
Non.
D’ailleurs, pour être tout à fait honnête, la distance que ça crée, ça ne me gêne pas, au contraire. Parce que dans la distance, on peut trouver des voies d’accès, on peut se rapprocher petit à petit, on peut apprendre à apprivoiser l’autre. Mais quand il n’y a pas de distance, alors ça devient très dangereux, beaucoup trop dangereux pour moi.
Est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi vous avez décidé d’écrire sur la maladie d’Alzheimer ?
Non.
Est-ce que les événements que vous racontez dans ce livre sont ceux que vous avez vécus ?
Non.
Et contrairement à ce que vous croyez, c’est un non positif, un non joyeux, plein d’énergie, c’est le non de quelqu’un qui n’a pas l’intention de se laisser abattre. Non. Pour retarder un peu le terme, pour faire comme si on pouvait, par les vertus d’un seul mot, s’octroyer le pouvoir de résister.
Pour expliquer ma position, une petite anecdote. Un jour, j’entre dans une librairie, je suis une lectrice assidue de Thomas Bernhard, c’est un écrivain que j’admire beaucoup, et là, par hasard, je tombe sur un livre de lui que je ne connais pas et dont le titre me paraît très inattendu. Je me dis, c’est un beau titre, T. Bernhard vient d’écrire un livre qui porte un très beau titre, j’aimerais un jour écrire un livre qui porte ce titre-là et en plus, connaissant l’auteur, c’est surprenant, une vraie révolution dans l’écriture du maître. J’achète le livre. Il s’appelle Oui. Je rentre chez moi, je l’ouvre, je lis d’une traite, c’est un livre qu’on lit d’une traite et sans reprendre souffle. C’est le récit des conversations entre le narrateur et une femme qu’il appelle la Persane. Ils se promènent ensemble et, tout au long de ces promenades, ils parlent de la forêt, de la musique, de Schopenhauer, des mérites comparés de la Suisse et de l’Autriche, bref, c’est du Thomas Bernhard. Finalement la Persane, qui n’a pourtant pas du tout envie de s’installer dans ce coin reculé de l’Autriche, s’y retrouve seule car son compagnon, un Suisse, regagne la Suisse et ne revient pas. Les promenades et les conversations se poursuivent jusqu’au jour où la Persane disparaît. Durant ma lecture, je cherche le sens du titre, il n’y a pas eu de renversement dans l’écriture de T. Bernhard, ce texte est aussi sombre que les autres, je ne comprends pas le choix du titre, je continue à lire, je suis de plus en plus intriguée par un Oui qui n’entre pas en résonance avec ce que je lis. Je m’interroge, il y a un suspense dans le livre, T. Bernhard a écrit un livre avec suspense, il faut attendre la fin, il faut attendre le mot de la fin, le dernier mot du livre, pour que l’énigme soit enfin levée. Et cette fin, la voici : « Il m’est revenu aussi que, sans transition, et avec toute la brutalité dont j’étais capable, j’avais demandé à la Persane si elle-même se tuerait un jour. Sur quoi elle s’était contentée de rire et elle avait dit Oui. » J’ai posé le livre de T. Bernhard, j’ai pleuré et j’ai ri. J’ai ri d’avoir pu penser que T. Bernhard., ou l’un de ses personnages, allait pour une fois sortir de la rage et du désespoir, j’ai ri du tour qu’il m’avait joué, j’ai ri de ma méprise. Et juste après j’ai pensé, la Persane c’est oui, mais moi c’est non.
Non ?
Non.
Rêve
Par Dany Laferrière*
* Né à Port-au-Prince (Haïti), Dany Laferrière a ensuite émigré en Amérique du Nord. Il est l’auteur de nombreux romans (dont certains, comme Vers le Sud, ont été adaptés au cinéma) et vient de publier Je suis un écrivain japonais (éd. Grasset).
Il s’est passé quelque chose dans mon enfance qui m’a empêché à jamais de faire la différence entre rêve et réalité. Vivre dans la réalité comme s’il s’agissait d’un rêve. C’était une petite fille qui habitait au bout du chemin, juste avant le tournant qui mène à la rivière. Je ne la voyais que quand elle remontait ma rue en compagnie de sa mère. J’étais souvent couché sur la galerie en train d’examiner les fourmis folles qui vaquaient à leurs occupations entre les interstices des briques rouges. Je savais que Vava s’approchait dès que je me mettais à trembler sans raison. Je fermais les yeux, à son passage, pour éviter que son éclat ne m’aveugle. Mais je la retrouvais, la nuit, dans mes rêves. Quand je voulais la voir, je volais jusqu’à sa maison. Et j’entrais dans sa chambre en passant par la fenêtre. Je m’asseyais dans un coin pour la regarder vivre. Elle portait toujours la même robe jaune. Elle avait des pommettes hautes de princesse mongole et des yeux si profonds que cela me donnait le vertige. Je me réveillais le matin toujours fiévreux et en sueur. Des années plus tard, à chaque fois que je m’installais pour écrire c’est son image qui s’imposait à moi. Et n’ayant jamais vu son visage dans la réalité, je la retrouvais encore plus aisément dans l’écriture où j’avais les mêmes pouvoirs que dans un rêve. Quand j’écris j’entre, les yeux ouverts, dans le monde de la nuit. Et je vole par-dessus les maisons. Je me souvenais que les rêves m’occupaient tellement que ma mère craignait que je ne me perde une nuit dans les couloirs du sommeil. J’avais tout dans les rêves. Seule l’écriture m’a permis de retrouver un si vaste univers. Je ne me sens chez moi que si j’ai l’impression de flotter. Je déteste pourtant les ambiances oniriques, le réalisme magique, le flou artistique. Ce n’est pas le délire qui m’intéresse, mais les règles strictes qui permettent cette liberté de mouvement que je ne retrouve que dans mes rêves.