Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Dans un texte entre essai et confession, Vincent Delecroix se penche sur la figure du demi-dieu qui l’accompagne depuis l’enfance.
Qui n’a pas eu de héros étant petit ? Rêvé d’être Superman, Robin des Bois, Lancelot du Lac ? Vincent Delecroix, lui, vouait un culte à Achille – autant dire le héros des héros, celui-là même qui donna naissance au concept dans le sanglant fracas de la guerre de Troie, choisissant en connaissance de cause une vie brève mais glorieuse plutôt qu’une existence longue et obscure. Enfant, l’auteur de La Chaussure sur le toit aurait voulu être, comme le demi-dieu de L’Iliade, « le premier à la course, le plus grand, le plus fort, le plus beau ». Et puis il a grandi, a oublié celui qu’il avait longtemps mis sur un piédestal, pour mieux le retrouver avec un Tombeau, allant bien au-delà de l’hommage ou de l’exercice d’admiration. Son but était en effet de travailler moins sur Achille que sur le lien qu’il avait entretenu avec lui, sur la façon dont une figure mythique vous aide à devenir adulte et à prendre conscience de soi. « Qu’est-ce qu’un héros, comment vous apparaît-il, comment vous constitue-t-il, comment le quitte-t-on, comment y revient-on ? Telles sont les questions que je me suis posées. »
Dresser un tombeau au fils de Thétis, c’est donc aussi, ici, mettre en lumière les âges d’une vie, révéler les étapes rythmant la construction d’une identité : « C’est pourquoi le “je” n’apparaît qu’à la fin du livre, dans les dernières phrases – le reste du temps j’utilise le “vous”. Achille est celui qui vous accompagne, vous fait, puis s’en va après vous avoir appris à parler à la première personne, à dire “je”. » À mi-chemin de l’essai et de la – très discrète – confession, ce petit monument littéraire est donc loin d’être un énième ouvrage consacré à un être qui inspira Dante, Shakespeare, Kleist, Goethe, Gracián, ou encore Ingres et Rubens. Vincent Delecroix ne désirait nullement ajouter son nom à une liste déjà fort étendue, mais bien feuilleter cette liste pour explorer les multiples visages adoptés par le personnage d’Homère tout au long de ses quelque vingt-huit siècles d’existence. Ce que telle ou telle époque a retenu de lui, quels traits auront été mis en avant, déformés, amollis, voire gommés, selon la conception que le temps avait de la gloire, du courage, de la force, de la vengeance, de la fureur. Traditionnels attributs d’Achille qui se muèrent tour à tour en coeur, courtoisie, mélancolie… « J’avais envie d’explorer la sédimentation culturelle qui s’est peu à peu déposée sur le mythe initial », résume Vincent Delecroix. Ce Tombeau est donc une triple remontée aux origines, où celles du héros de L’Iliade se révèlent indissociables de celles de la culture occidentale comme de celles de l’auteur.
En écrivant sur quelqu’un qu’il a idolâtré, Vincent Delecroix ne fait pas qu’obéir au principe même de la belle collection de J. B. Pontalis dont le titre, « L’un et l’autre », en dit long. Son ouvrage entre également en écho avec un roman précédent, Ce qui est perdu, dont le narrateur, sous le couvert de rédiger une biographie de Kierkegaard, s’adressait en fait à la femme qu’il aimait et qui l’avait quitté, espérant que, en lisant son ouvrage, elle le reconnaîtrait entre les lignes et lui reviendrait. Dans les deux cas, parler d’une tierce figure revient à se raconter, et c’est le lien à l’autre qui permet d’élaborer – ou au contraire de détruire, de dissoudre, d’éclater – son être.
Tous les livres de Vincent Delecroix, du reste, aiment à reprendre des motifs sous une forme différente. Ce sont autant de tombeaux, à un amour enfui, à une figure tutélaire, voire à un objet aussi banal qu’une chaussure égarée sur un toit. Le geste est le même, mais les matériaux varient, du soliloque désespéré au foisonnant « roman par nouvelles », de la mélancolie à la satire, de l’humour absurde ou franchement moqueur, à l’analyse d’une savante flamboyance. « J’ai l’impression que je n’écrirai jamais que sur “ce qui est perdu” de manière générale. Je n’y peux rien, on écrit toujours à partir d’une certaine position, à partir d’un certain site. Le seul intérêt c’est qu’il y a un principe de variation possible, qu’on peut creuser le même sillon mais dans un autre esprit. »
Le choix d’Achille paraît dès lors lumineux : saisi dans son essence, enraciné dans son sol primitif, avant d’être recouvert par les milliers de couches de références qui l’ont à la fois immortalisé et défiguré, qu’est-il sinon justement l’incarnation la plus radicale qui soit de « ce qui est perdu » ? Le poète nous l’a dit et répété : Achille s’est toujours su condamné. Il a fait son choix et avance en tenant pour certain qu’il n’existe ni recours ni retour possible. L’espoir lui est interdit, et son destin tel qu’il est forgé dans L’Iliade n’est rien d’autre qu’une longue ligne droite, une échappée dont il sait qu’il ne reviendra pas, à l’opposé de la trajectoire circulaire et cyclique de celui qui fut son compagnon d’armes et son parfait pendant, le rusé Ulysse, auquel Homère consacra son autre grand oeuvre. Achille, lui, va de toute éternité vers l’abyme, dans une course brûlante, violente, sanglante, que Vincent Delecroix nous déroule avec autant d’éloquence que d’intelligence, mêlant l’émotion et l’intensité d’un souvenir d’enfance à la distance élégante et érudite de l’homme fait.