Les moralistes conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire.
Spinoza Ethique
Les Éclaireurs, nouveau roman d’Antoine Bello, tient les promesses des Falsificateurs. Il reprend les aventures de son personnage Sliv, employé d’une mystérieuse entreprise de «falsification du réel».
Plume alerte, construction rythmée, intrigue ingénieuse: avec Les Éclaireurs, Antoine Bello tient les promesses des Falsificateurs, passionnant premier volet des aventures de Sliv Dartunghover, sympathique Islandais qui a intégré une organisation internationale secrète, le CFR, ou Consortium de falsification du réel. Une entreprise aussi géniale qu’atypique, spécialisée dans la fabrication de mythes qu’elle fait passer pour authentiques, voire historiques. Qu’il s’agisse de faire croire que l’Amérique a été découverte par les Vikings, ou qu’une chienne - la célèbre Laïka - a été envoyée dans l’espace par les Soviétiques alors qu’il n’en est rien, les centaines d’agents du CFR procèdent suivant deux étapes. D’abord, l’établissement d’un scénario qui doit s’inscrire dans le cadre d’un mystérieux « Plan » dont nul n’a connaissance, à part les membres du Comex, situé tout en haut de la hiérarchie. Ensuite, la falsification des sources : modifier les archives des journaux, brûler le registre d’un cimetière afin que nul ne puisse contester une date d’enterrement, etc.
« Sliv me ressemble, remarque Antoine Bello. Il est en quête, comme je le suis depuis toujours. Le succès individuel ne lui suffit pas : il a besoin de sentir qu’il fait partie d’une génération - d’où l’importance de ses amis pour lui - et d’une organisation qui tend vers un but. Je me suis moi aussi beaucoup interrogé sur le sens de la vie et celui de mon engagement professionnel, avant d’avoir le sentiment d’avoir trouvé ma place dans le monde... » Les Falsificateurs étaient le roman de l’initiation de Sliv, Candide surdoué gravissant l’échelle des responsabilités et manquant de se faire broyer entre deux rouages pour finalement se retrouver tout près du sommet. Les Éclaireurs sont le roman de son émancipation. Tout en conservant l’humour et l’inventivité dont il avait fait montre précédemment, nous éblouissant à coups de scénarios proprement bluffants, il va ici découvrir la raison d’être du CFR, expert ès manipulations dont les motivations tenues secrètes ne laissaient pas d’inquiéter.
Comme dans Les Falsificateurs, les personnages évoluent dans un espace global : l’intrigue nous promène du Soudan au Timor et aux États-Unis tout en faisant se croiser des êtres d’origines grecque, indonésienne, péruvienne, danoise... « Pour Sliv comme pour moi, la notion de frontière n’a guère de pertinence, précise Antoine Bello. Je vis entre la France et l’Amérique, j’ai habité au Japon, en Suède... Les nationalités sont importantes parce qu’elles donnent des clés en termes géopolitiques et expliquent pourquoi le monde est organisé comme il l’est. Mais la raison reste pour moi le référent ultime. Si les gens en sont doués, le dialogue est possible quelles que soient les cultures en présence. » D’un volet à l’autre demeure également un souci d’efficacité narrative : on dévore d’une traite les cinq cents pages de chaque volume. « La lecture est un plaisir, et les romans qu’on lit vite sont des romans qu’on a aimés, qu’on a envie de relire, et qui racontent des histoires. Je ne comprends pas comment on en est arrivé à se dire, en France, qu’il ne fallait plus raconter d’histoires. »
De ce point de vue, Les Falsificateurs et Les Éclaireurs constituent une formidable défense et illustration de l’activité romanesque comme art du récit - car qu’est-ce qu’écrire, après tout, sinon donner aux fictions les plus folles l’apparence d’une réalité incontestable ? Allant plus loin encore dans la métaphore, les ouvrages d’Antoine Bello font de l’écrivain non seulement un conteur, mais un démiurge : dans Les Éclaireurs, Sliv va jusqu’à créer, grâce à son verbe et à sa verve, un monde en sept jours, comme dans la Genèse. Il lui suffit de formuler les choses pour qu’elles adviennent - ainsi de la rivière dont il a besoin pour parfaire une argumentation fondée sur sa seule parole, devenue performative, et convaincre des envoyés de l’ONU d’admettre un pays, le Timor, en son sein.
L’auteur des Funambules avoue être toujours pris « entre l’envie de décrire ce que je vois et l’envie que ce que j’ai devant moi corresponde à ce que j’ai en tête ». Rien ne le fascine davantage que la puissance de la fabulation, qui prend un sens particulier dans le contexte contemporain, ainsi que le dévoilent Les Éclaireurs, centrés sur le 11 Septembre. Si les scénarios des Falsificateurs étaient de brillants exercices intellectuels qui n’entraient pas toujours en résonance avec notre époque, ils servent ici une lecture géopolitique : « Je ne voulais pas me contenter de décrire les avions fonçant dans les tours, je voulais m’attacher à ce qui avait précédé - la montée d’al-Qaida - ou à ce qui a suivi - l’engrenage qui a abouti à la guerre en Irak, ou les dommages collatéraux avec le Timor-Oriental et le frein à l’admission de petits pays à l’ONU. »
En se documentant sur ces thèmes, l’auteur d’Éloge de la pièce manquante a ouvert une nouvelle piste. Thriller sur le monde comme entreprise paranoïaque, métaphore de la littérature et du pouvoir de l’imagination sur le réel, Les Éclaireurs sont aussi une exploration de la démocratie américaine, dont ils exposent les mécanismes, les valeurs, les failles. Écho romanesque de l’analyse de Christian Salmon dans Storytelling (qu’Antoine Bello n’a lu qu’après avoir écrit ses romans), Les Éclaireurs montrent que la mise en fiction, moralement et politiquement neutre, peut être instrumentalisée par tous, à des fins multiples, dans de louables ou de mauvaises intentions. Ainsi de Bush qui déclare à tout propos : «I like (t)his story», comme si un chapelet d’anecdotes bien ficelées était une justification en soi. Et de fait, dans le livre comme dans la réalité, l’orchestration par la CIA du déclenchement de la guerre en Irak ressemble à s’y méprendre à un exécrable scénario du CFR, aux sources plus que défaillantes, alors même que ledit CFR, emmené par Sliv, lutte de toutes ses forces pour faire éclater la vérité, à savoir la désinformation d’un gouvernement. Les Falsificateurs se présentaient comme une réflexion sur l’infinie réinterprétation de l’histoire : au-delà du fait qu’elle est écrite par les vainqueurs, elle n’est pas gravée dans le marbre, mais évolue au diapason d’une société qui change avec le temps. Les Éclaireurs raffinent et déplacent cette conception des choses en l’inscrivant au coeur d’événements contemporains, où le contrôle de l’opinion apparaît comme un enjeu majeur. Le titre du roman prend alors pleinement son (double) sens : semblables aux éclaireurs de l’armée, les hommes du CFR tentent de montrer la voie à suivre - avec pour seule référence les Lumières des Encyclopédistes, artisans de cette vaste entreprise que Jules Michelet qualifia de « conspiration victorieuse de l’esprit humain ». Antoine Bello reprend d’ailleurs l’expression à la fin de son ouvrage, où il rend hommage à... Wikipédia. Un clin d’oeil qui ne fait que renforcer l’idée selon laquelle le complot de la raison est le seul qui intéresse véritablement l’écrivain. À rebours de ce qu’on nomme, précisément, les théories du complot.