Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Avec L’Enigme du fils de Kafka (éd. Anatolia), l’Américain Curt Leviant, l’auteur du Journal d’une femme adultère paru en 2007, rend hommage à l’auteur du Procès. En 1992, de New York à Prague, Jiri, un cinéaste, part tourner un documentaire dans la ville de Kafka à la recherche d’un Graal qui n’est pas tout à fait celui que l’on attendait...
Pendant les deux semaines que Curt Leviant a passées à Paris pour la promotion de son dernier roman, L’Enigme du fils de Kafka aux éditions Anatolia, il sera allé cinq fois au concert: la musique est avec l’écriture l’une des plus grandes passions de cet ancien professeur et traducteur du yiddish. On avait pu le mesurer à ses deux ouvrages parus: Mesdames et messieurs, la musique originale de l’alphabet hébraïque et Journal d’une femme adultère, brillant roman en forme de partition. La parole était en effet donnée aux protagonistes d’un triangle amoureux autant que d’un trio musical, l’objet du désir, une volcanique violoncelliste, distillant sa sensualité tout au long de ce qui fut un best-seller surprise en 2007. «J’ai autant l’âme d’un compositeur que d’un auteur, déclare Curt Leviant. J’essaie de créer une prose qui ait des aspects musicaux dans sa phrase mais aussi dans sa structure, ponctuée par des échos, des leitmotive.» C’est tout à fait le cas de L’Énigme du fils de Kafka, dont la construction s’amuse de parallélismes (opposant aux sept commencements du début sept fins possibles) et dont les péripéties dessinent une fugue à tous les sens du terme : les personnages ne cessent de s’évanouir sitôt rencontrés, et leurs trajectoires s’entrelacent à la manière de lignes mélodiques qui se rencontrent et s’interrompent, se répondent et parfois s’épousent.
Leur ballet s’organise autour de la quête du héros, cinéaste de profession, qui décide de partir à Prague tourner un documentaire sur la ville, l’héritage de Kafka, la culture juive. Comme il l’explique d’emblée, il a toujours eu le sentiment que la lettre « K » était la clef de voûte de son existence ; on lui a souvent dit qu’il ressemblait soit au comédien Danny Kaye, soit à Franz Kafka (qui n’est jamais désigné que par son initiale), dont il est un fervent admirateur. Il est donc logique que les noms de tous ceux qu’il croise dans le roman commencent par un K : l’émouvant Jiri Krupka-Weisz, Karoly Graf, qui se prétend le fils de Kafka, le mystérieux Philippe Klein, qui lui fait une révélation exceptionnelle lorsqu’il le rencontre à Prague, ou encore la ravissante Katya, dont il cherche désespérément à retrouver la trace. L’hommage à l’auteur du Procès ne se limite pas à l’histoire proprement dite ou, de manière plus ludique, à cette lettre omniprésente : il s’étend à l’esprit même du livre de Curt Leviant, qui orchestre la disparition et la réapparition de ses héros avec un sens de l’absurde poussé à l’extrême, tout comme chez Kafka, mais un Kafka vibrionnant et plein d’humour. La chose est moins paradoxale qu’il n’y paraît: ainsi que le rappelle Curt Leviant, les lectures à voix haute de passages du Château par leur auteur occasionnaient chez ses amis d’irrépressibles fous rires... Ce n’est qu’après coup que s’est imposée une vision, autrement plus angoissée, d’une oeuvre anticipant le cauchemar bureaucratique et totalitaire du XXe siècle.
L’Énigme du fils de Kafka, pour sa part, s’ancre bien du côté de la fantaisie, mais une fantaisie des plus élaborées, semblable à un livre gigogne où s’emboîtent plusieurs quêtes (celle de l’art, celle des origines, celle de l’amour) et où les métaphores sont à double et à triple sens. Ainsi du couple créateur/créature qu’on retrouve à maintes reprises : à travers le mythe récurrent du golem ; la conscience qu’a le narrateur d’être un personnage de roman, un double de son auteur dont il cite d’ailleurs plusieurs titres ; ou encore ce chapitre qui met en scène un écrivain face à un homme qui adore son oeuvre et a donc écrit sur lui, dans un troublant jeu de miroir où chacun a été d’une certaine façon créé par l’autre. À cet égard, le livre de Curt Leviant salue également, au-delà de la figure de Kafka, le pouvoir démiurgique de la littérature, sa capacité à donner la vie par le Verbe, de la même façon qu’une inscription suffit à animer une masse d’argile. Tout le roman est bâti sur la frontière qui sépare la réalité de la fiction, qu’il ne cesse de transgresser, voire d’effacer, multipliant les mises en abyme et passant avec constance du registre réaliste à une tonalité fantastique. «C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de faire du narrateur un documentariste, remarque Curt Leviant, c’est-à-dire quelqu’un qui pense pouvoir imprimer la vérité sur pellicule, et la communiquer, alors que certaines vérités, comme celle qu’il découvre, relèvent d’un autre ordre.» Le tour de force de L’Énigme du fils de Kafka tient à la façon dont Curt Leviant, après avoir ouvert un nombre de pistes impressionnant, réussit à les raccorder en un tout, à la façon de pièces de puzzle qui finissent par trouver leur place comme par magie. «J’adore jouer, que ce soit avec les personnages, les phrases, les mots, ou même les lettres», commente l’écrivain dans un sourire. De fait, les allusions, références et autres ruses (inter)textuelles sont légion, mais il n’est nul besoin de les connaître pour trouver son chemin dans ce délicieux labyrinthe. Roman policier, exercice d’admiration, histoire d’amour, réflexion sur le destin, l’art et la création, hommage à Kafka, à la littérature, mais aussi au langage (plusieurs langues, dont une imaginaire et une autre hybride, apparaissent dans le roman), L’Énigme du fils de Kafka déploie ses multiples strates tout au long d’une course-poursuite qui, après avoir déconcerté, n’en finit pas d’enchanter, nous promenant à travers les rues de Prague à la recherche d’un Graal qui n’est pas tout à fait celui que l’on attendait...