Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Le prix Nobel de littérature Imre Kertész publie aux éditions Actes Sud L’Holocauste comme culture, recueil de ses conférences. Et l’historien Richard J. Evans, dans Le Troisième Reich (éd. Flammarion), revient sur la «brutalisation» de la vie publique dans l’Allemagne du début du XXe siècle. Une accoutumance à la violence qui devait anémier l’immunité collective des Allemands à l’égard de l’abjection.

Walter Benjamin a écrit: «Le passé a barre sur nous, nul n’échappe à sa sommation.» Aucun événement n’illustre autant cet aphorisme que la destruction des Juifs d’Europe. Or, si la «mémoire de l’offense» fait l’objet de publications innombrables, rares sont celles qui échappent à la paraphrase et à la frivolité, et osent regarder en face la négativité extrême de la Solution finale. Parmi les parutions les plus récentes, l’essai d’Imre Kertész, L’Holocauste comme culture, et l’étude historique de l’historien Richard J. Evans, Le Troisième Reich, se distinguent, car ils contribuent à «armer» la mémoire. Réunissant des conférences que Kertész a prononcées en diverses occasions depuis vingt ans, L’Holocauste comme culture, enrichi depuis l’édition hongroise, n’a pas seulement pour mérite de déplacer le regard porté sur l’auteur d’Être sans destin. Pratiquant une forme de «journalisme transcendantal», le prix Nobel de littérature interroge dans ce recueil «l’expérience fragile de l’individu face à l’arbitraire barbare de l’histoire». Ces textes sont d’abord l’occasion d’affiner notre compréhension de son oeuvre. Au fil de ces interventions, cette grande conscience européenne, dans sa pérégrination vers «l’inapprochable», manifeste son souci de compléter l’imagination du romancier par la clairvoyance de l’intellectuel.
L’autre mérite de ces allocutions est d’ouvrir sur des enjeux brûlants: au cours des six dernières décennies, la réalité d’Auschwitz a beau être devenue, comme l’écrit le préfacier, «l’aune universelle de l’attitude éthique, de la pensée politique et de l’écriture des lois », la «concurrence des mémoires» affaiblit désormais l’unicité de la Shoah. Face à ce contexte inédit, Kertész n’a de cesse d’inventer des ripostes : «L’Holocauste est une expérience universelle, plaide ce survivant d’Auschwitz, et à travers l’Holocauste, le judaïsme est une expérience universelle renouvelée.» Et d’ajouter: «Le judaïsme comme expérience universelle a dû acquérir un savoir douloureux qui fait désormais partie intégrante de la conscience européenne.» L’efficience de ce plaidoyer pour la portée universelle de l’Extermination se révèle indissociable de la méfiance professée par Kertész à l’endroit des «pratiques suspectes» que l’historien de la Shoah Raul Hilberg a dénoncées, dans des termes proches des siens, peu avant sa mort. Pratiques suspectes ? Celles-ci consistent à «vole[r] l’Holocauste à ses dépositaires pour en fabriquer des articles de pacotille», ainsi que Kertész s’en est ému à l’occasion de la parution des Bienveillantes de Littell. Dans L’Holocauste comme culture, l’écrivain manifeste plus largement son inquiétude face à l’émergence d’un climat inédit, animé d’empathie trouble pour les bourreaux, mais surtout marqué d’une certitude aussi dangereuse qu’erronée selon lui: la réitération d’une catastrophe comparable à celle du IIIe Reich serait désormais inenvisageable. «Tout ce que nous vivons en ce moment et dans le monde entier, à savoir notre civilisation, notre mode de vie, nos idéaux ou plutôt leur absence, le clivage entre le monde individuel et le monde socio-historique, [...] l’inanité de l’intelligentsia de notre temps couplée à son avidité insatiable d’idéologie, fait plus destructeur que le sida ou la drogue - tout cela, ainsi que tous les symptômes de notre siècle dépourvu d’imagination et intellectuellement atrophié, montre qu’une telle répétition n’est pas impossible.»
Si le pessimisme méthodique de Kertész touche juste, c’est aussi parce qu’il rejoint les meilleurs historiens sur l’étiologie de la psychose nazie. La chute dans la barbarie d’un des pays les plus cultivés de la planète a suscité un débat qui ne s’est pas refermé. Tandis qu’un historien comme William Shirer a mis en valeur les traits de l’histoire allemande qui préfigurent l’hitlérisme, un politologue comme Karl D. Bracher a tenté, pour sa part, de corriger ce déterminisme, au prix d’un style académique qui décourageait l’accès à ses livres. Par contraste, c’est là justement ce qui fait le prix de la tentative de synthèse de l’historien britannique Richard J. Evans. Dans Le Troisième Reich (en deux volumes), ce professeur de Cambridge documente, par-delà le contexte immédiat de la prise de pouvoir hitlérienne, le terreau culturel favorable à l’installation du régime national-socialiste. Refusant de considérer l’Allemagne comme la matrice de tous les malheurs de la première moitié du XXe siècle, Evans reconnaît le caractère moderne de l’État bismarckien. Mais il souligne que l’un des principaux handicaps de l’Allemagne wilhelmienne était sa tendance à ce qu’un autre historien de la période - George Mosse - a nommé la « brutalisation » de la vie publique. Une accoutumance à la violence qui, de proche en proche, devait anémier l’immunité collective des Allemands à l’égard de l’abjection. Avant de consacrer un nihilisme aimanté par la figure du criminel. Avant d’être un cataclysme politique, le nazisme fut une longue fermentation morbide de la culture européenne.