Les moralistes conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire.
Spinoza Ethique
Cinq romans ont suffi à Dashiell Hammett (1894-1961) à imposer les bases du roman noir. La collection Quarto restitue une oeuvre malmenée par le temps.
Dashiell Hammett n’a jamais fait l’économie d’un paradoxe. Capable d’être marxiste et patriote, magnifique contradiction, il avoue avoir été heureux deux fois dans sa vie : lorsqu’il s’est engagé dans l’armée, lors des Première et Seconde Guerres mondiales. Pour le reste, un champ de ruines. Une carrière cassée net au faîte de sa gloire avec la publication de L’Introuvable (1934), dernier de ses cinq romans, publiés en seulement six années. Sa sophistication naturelle, transmise en partie par sa mère, une aristocrate française, vole en éclats sous l’effet de l’alcool. Il devient brutal, odieux, sera poursuivi pour tentative de viol avant de succomber, au comble du désoeuvrement, non d’une cirrhose, mais d’un cancer des poumons.
Dès son premier roman, Moisson rouge (1), ce natif de Baltimore a signé la fin du rêve américain et pose sans le savoir les fondations du roman noir. Pour Chandler, son cadet de dix ans, Hammett a « sorti le crime de son vase vénitien et l’a remis à sa place, dans le caniveau ». Cette oeuvre essentielle n’était pourtant toujours pas accessible, en France, dans une traduction fidèle. Ce que souhaite réparer un volume « Quarto », rendant Hammett « au plus près de son style », selon Françoise Cibiel, responsable de la collection de Gallimard qui, depuis cinq ans maintenant, tente de redonner vie à une oeuvre malmenée par le temps. Et par les tontons flingueurs de la Série Noire, où il fut publié initialement. Passés au tamis des codes de l’institution de Marcel Duhamel, les dialogues secs de Hammett se sont mués en un argot année 1940, entre la gouaille d’Arletty et le patois d’Auguste Le Breton. Là où l’écriture de l’auteur du Faucon de Malte « était précise, rythmée sous l’influence du cinéma et du jazz », ainsi que le rappelle Françoise Cibiel, la charte Série Noire lui ôta toute sa subtilité lexicale. Exemple dans La Clé de verre, où le mot « girl », qui se voulait jeune fille, se transforme en « nana » ou « roulure ». « Avec une sécheresse de ton, il campe en quelques lignes une situation qui, à l’épreuve de l’argot franchouillard, ne tenait plus », explique la traductrice Natalie Beunat qui, trois ans durant, avec Pierre Bondil, s’est immergée dans la noirceur de Hammett. En repartant des versions originales: la Série Noire coupait sauvagement dans les textes afin qu’ils ne dépassent pas les deux cent cinquante pages. Ainsi, 30 % de Moisson rouge avait disparu et des coups de ciseaux ont rendu La Clé de verre tout bonnement incompréhensible.
Le duo Beunat-Bondil a retrouvé la voix de cet apôtre de la réalité, inventeur de la narration objective et du point de vue behaviouriste. Au final, une quinte flush de romans, dont trois chefs-d’oeuvre : Moisson rouge, La Clé de verre et Le Faucon de Malte. Un texte de Chandler, The Simple Art of Murder, en prologue : la toute première analyse formulée noir sur blanc de l’apport de Hammett au genre. Et s’il fallait une autre raison de (re)découvrir le fondateur de la « hard-boiled school » (l’« école des durs à cuire »), c’est d’abord parce que sa personnalité est une énigme qu’aucun biographe n’a réussi à percer. Issu d’une génération née avec les valeurs du XIXe siècle, Hammett se retrouve jeté dans la grande boucherie des deux guerres mondiales. Élevé dans une ferme, il ne franchira pas le seuil du collège. Ce qui ne l’empêche pas de devenir détective privé à l’agence Pinkerton, Rolls du métier. Filatures, nuits passées devant le domicile d’un suspect, apprentissage du crime, il se révèle un excellent élément. Rattrapé par la tuberculose, Hammett quitte le pavé pour le sanatorium. De son passé, il fait des histoires de détective (au total une cinquantaine) qu’il vend aux pulps - ces magazines bon marché où se fait une bonne part de la littérature de genre. Le rédacteur en chef de l’une de ces revues, Black Mask, enjoint très vite ses auteurs à « écrire comme lui ». Car cet esprit fin, très cultivé, lecteur boulimique de littérature européenne, est hanté par la vraisemblance. Ainsi, lorsqu’il décide de pêcher une anguille, il achète trois livres sur le sujet, les étudie minutieusement avant d’aller confectionner un piège. En addict du vrai, il dote ses personnages du langage de leur corporation - comme dans son premier roman, Moisson rouge, accepté par la prestigieuse maison d’édition Knopf. Dans un contexte où la corruption a force de loi, ce texte visionnaire est d’une intense noirceur. Il fait de son auteur le véritable Schopenhauer du polar, un marxiste affirmé (2) qui, à travers une intrigue policière, démasque, avant tous les autres, les ravages du libéralisme. Mais son interprétation du marxisme reste assez personnelle ; elle ne l’empêche pas de poursuivre une ambition tout américaine : être le romancier le mieux payé de son époque. Hollywood lui déroule un tapis rouge. John Huston porte à l’écran, en 1941, Le Faucon maltais, une référence du cinéma policier. Hammett mène grand train, avec gouvernante, majordome, chauffeur, flambe, joue aux courses, boit plus que de raison malgré sa santé précaire. Égaré, il a son oeuvre derrière lui. Mais quelle oeuvre ! Dans le texte que cette édition Quarto reproduit en avant-propos, Raymond Chandler n’hésite pas : « Le roman policier n’a connu qu’un seul grand écrivain : Dashiell Hammett. » Il n’est pas loin d’avoir raison.