Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
L'Espagnol Julian Rios signe un roman ayant pour épicentre l'accident fatal de la princesse Diana.
La carrière littéraire posthume de lady Diana est décidément bien étrange. À quelques semaines d’intervalle, on la retrouve au coeur de deux romans que tout oppose : La Princesse et le Président de Valéry Giscard d’Estaing, dont l’intrigue amoureuse aura fait les délices des chansonniers et des imitateurs durant tout l’automne, et Pont de l’Alma de Julián Ríos, le dernier écrivain au monde dont on aurait pu s’attendre à ce qu’il la choisisse pour héroïne. Désarçonnés, certains journaux espagnols ont d’ailleurs pris le parti d’évoquer le roman dans la rubrique people plutôt que dans les pages littéraires, contresens comique dont on ne doute pas qu’il aura bien amusé l’auteur. Faut-il espérer que ce sujet décalé, qui n’a guère réussi à l’ex-président de la République, apportera de nouveaux lecteurs au discret Julián Ríos ? Pourquoi pas, d’autant que son nouvel éditeur français, qui reprend progressivement les livres traduits jusqu’à présent chez José Corti (notamment Monstruaire, réédité en même temps que Pont de l’Alma) et exhume des inédits (Cortège des ombres, manuscrit des années 1960 qui dormait dans un tiroir jusqu’à ce que Tristram convainque Julián Ríos de le publier en 2008), semble décidé à enfin donner à l’oeuvre du romancier espagnol la notoriété qu’elle mérite.
À la décharge de ceux qui n’auraient pas encore osé s’aventurer dans les livres de Julián Ríos, il faut reconnaître qu’ils ne sont pas d’un abord facile, et que l’expérience à laquelle ils invitent exige de la part du lecteur un effort soutenu, une bonne pratique des régions les plus montagneuses de la littérature occidentale moderne (Sterne, Joyce et Cervantès, pour les trois sommets principaux) et une certaine disposition à voir ses repères langagiers mis cul par-dessus tête, au risque de s’y perdre. En Espagne, son cas est âprement discuté au sein du monde littéraire : si une majorité de la critique et des auteurs, à l’instar de Carlos Fuentes, de Juan Goytisolo ou d’Octavio Paz (avec qui il a signé en 1970 un célèbre livre d’entretiens, Solo à deux voix), le considère comme l’un des grands novateurs de la littérature hispanophone contemporaine, d’autres trouvent un peu anachroniques ses jeux de langage ultrasophistiqués et voient dans son oeuvre un démarquage brillant mais pas très utile des expérimentations réalisées par Joyce au début du siècle dernier - ainsi Juan Marsé appelle-t-il confraternellement Ríos « notre Joyce décaféiné ».
Cette polémique a au moins le mérite de fixer quelques repères. Pour le dire vite, Julián Ríos est en quelque sorte l’héritier en langue castillane de ce que Joyce fut pour l’anglais et Arno Schmidt pour l’allemand : une sorte de reconstructeur littéraire et linguistique qui bricole la machine et tire du neuf du matériau de base qu’il partage avec ses confrères, le mot. Baigné dès l’enfance dans le constat que les mots ne sont pas immobiles (sa famille parle à la fois galicien et castillan, ce qui fait qu’il a toujours au moins deux mots à sa disposition pour désigner une même chose), Julián Ríos s’est fait une spécialité du ressourcement de la langue à travers des jeux qui empruntent aussi bien aux jongleries classiques de Cervantès, de Rabelais, de Quevedo ou de Sterne qu’aux expérimentations modernes de Queneau, de Vian, de Vicente Huidobro ou de Guillermo Cabrera Infante. De ce point de vue, son chef-d’oeuvre reste Larva (1 983), premier tome d’un cycle inachevé où, pour ne parler que de la forme, chaque page recèle un nombre incroyable de calembours, palindromes, mots composés et autres mots-valises qui démultiplient les potentialités du langage, jusqu’au vertige - un critique a relevé en moyenne trente inventions par page, sur six cents pages. À cette casquette d’expérimentateur linguiste, Julián Ríos ajoute celle de bibliothécaire en chef, et se fait un devoir de rendre grâce aux maîtres qui l’ont nourri, soit par le biais d’essais littéraires (Chez Ulysse, Quichotte %26amp; fils), soit par le biais de digressions et d’allusions dans le corps de ses romans, sans toujours préciser la frontière entre la fiction et le commentaire métafictionnel.
On ne s’étonnera donc pas que Pont de l’Alma soit aussi bien un livre sur l’art et un livre sur les livres (mais aussi un voyage à travers l’histoire et une cartographie amoureuse de Paris) qu’un roman-mosaïque sur - ou à partir de - la princesse de Galles, et qu’on y croise Corot, Céline ou Swift aussi bien que Dodi Al-Fayed, Henri Paul et autres tristes héros de la tragédie de 1997. Plus précisément, le personnage de Lady Di constitue moins le coeur du livre que le soleil autour duquel il tourne et se diffracte, sa mort et son mythe étant pour Ríos des prétextes à une série de chapitres où il progresse en faisant jouer les connexions improbables et l’esprit d’escalier - méthode qui présidait déjà aux explorations de Quichotte %26amp; fils. Ainsi Diana est-elle morte un 31 août, comme Baudelaire, Braque ou l’astrologue Morican, qu’on suit donc sur un bateau-mouche dans une curieuse croisière costumée sur la Seine. Diana n’est-elle pas née, par ailleurs, le jour de la mort de Louis-Ferdinand Céline, ainsi que nous le rappelle son chien dans un malicieux chapitre axé sur l’obsession des coïncidences ? Chaque élément du puzzle est ainsi une pièce d’un palais des glaces où, toujours, se reflète plus ou moins directement la silhouette de la princesse, littérature et histoire se mélangeant dans un bric-à-brac où l’on croise en vrac Poirot et Maigret, Proust (client du même bordel que monsieur Paul), Daguerre et Diane de Poitiers - sans parler d’un certain Tipi qui, avec son inquiétante théorie du complot (selon lui, Diana a été victime du lobby des mines antipersonnel, de même que l’ingénieur Diesel a été assassiné par le lobby des pétroliers), évoque les initiales du maître de la paranoïa, Thomas Pynchon...
Chemin faisant, les amateurs de Ríos retrouveront plusieurs personnages récurrents de ses livres précédents, en particulier l’inévitable Emil Alia (déjà là dans Larva et Belles Lettres) et le peintre belge Víctor Mons qui, en 1998, était le héros de Monstruaire (encore un mot-valise), réédité par Tristram dans sa version définitive. Dans ce livre aux apparences désordonnées, assemblage d’anecdotes, de scènes et de considérations, Alia trace le portrait de Mons, grand inventeur de monstres en tout genre (la proximité avec le peintre espagnol Antonio Saura est patente), lui-même personnage inquiétant et capable de tous les excès. À mi-chemin entre la vie imaginaire, le faux recueil de récits sur l’art (on pense à une version détraquée des historiettes de Bustos Domecq imaginées par Borges et Casares) et la parodie de musée portatif, ce livre fragmenté est avant tout méditation dense et ludique sur la création, les créatures et le Créateur, autrement dit sur le noeud d’énigmes autour de quoi tournent tous les livres et, en fin de compte, l’essentiel de la vie elle-même. « Nous en vînmes à débattre si le plus grand monstre c’était le démon ou Dieu, explique Alia. Comme le démon ne peut être créateur, attribut divin, Dieu lui permet de posséder les artistes, ces parodies minuscules du Créateur. Qui est comme Dieu ? songe le démon qui aurait bien voulu être le plus grand des monstres. »